Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

Je n’ai jamais eu peur. Ni du système, ni du lendemain, ni des hommes en costume qui décident du sort d’un pays depuis des bureaux climatisés pendant que le peuple sue dehors. Pendant près de trente ans, j’ai marché, écrit, résisté, avec la certitude tranquille que la liberté finissait toujours par gagner sur la longueur, même quand elle perdait sur l’instant. Je savais reconnaître le danger à son bruit, à sa brutalité, à sa présence tangible. Je savais nommer un char, une matraque, une arrestation musclée. Je savais aussi, je crois, ce que voulait dire tenir : rester debout dans une manifestation qui se disperse, refuser de baisser les yeux devant un policier, continuer d’écrire le lendemain d’une intimidation. Ce que je ne savais pas encore nommer, c’est ce qui allait suivre.

Depuis le coup de force de juillet 2021, quand le président Kais Saied a concentré entre ses mains l’essentiel des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, ce n’est plus la peur qui me terrasse. C’est le flou. Un flou qui ne frappe jamais au visage, qui préfère user méthodiquement, mois après mois, procès après procès, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien ce qui est encore permis, ni qui décide vraiment, ni où passe la ligne. Ce texte n’est pas une analyse depuis l’extérieur. Je parle depuis l’intérieur de cette histoire, depuis trente années à y avoir mis mon corps et mes convictions, et c’est précisément pour cela que le flou d’aujourd’hui m’atteint autrement que ne l’a jamais fait la peur d’hier.

Le complot, un chiffre qui ne dit pas tout

Il y a l’affaire qu’on appelle, presque avec pudeur, « l’affaire du complot ». Quarante personnes y ont été poursuivies. Trente-quatre ont été condamnées en appel, le 28 novembre 2025, à des peines pouvant atteindre quarante-cinq ans de prison. Le 3 septembre dernier, la Cour de cassation a examiné quarante-six pourvois : quarante-quatre ont été rejetés sur le fond, deux sur la forme. Ces condamnations sont désormais définitives. Les organisations de défense des droits humains y voient un procès collectif entaché de violations des garanties d’une procédure régulière, visant des personnalités poursuivies en raison de leur opposition politique pacifique. Les autorités tunisiennes, elles, soutiennent que les personnes poursuivies auraient cherché à déstabiliser le pays. Entre ces deux récits, il y a des vies suspendues, et c’est là que je choisis de regarder.

Ahmed Néjib Chebbi a quatre-vingt-deux ans. Il continue de vieillir en prison, sous des vagues de chaleur qui ont dépassé les quarante-cinq degrés cet été, dans des cellules mal ventilées où la fatigue et les difficultés respiratoires frappent en premier les détenus les plus âgés. Jawhar Ben Mbarek, juriste et cofondateur du Front de salut national, est emprisonné depuis février 2023 et condamné à dix-huit ans. Sa sœur, Dalila Ben Mbarek Msaddek, avocate et défenseure des droits humains, s’est retrouvée elle-même poursuivie dans plusieurs procédures pour avoir simplement exercé son métier au service de son frère et des autres détenus. C’est elle qui a résumé, d’une phrase que je n’arrive pas à oublier, ce que beaucoup d’entre nous ressentent depuis des mois : la bataille judiciaire est terminée, commence maintenant la bataille purement politique. C’est elle aussi qui, en larmes devant les caméras un soir de novembre, a raconté les violences que son frère aurait subies en détention, la côte qu’il a sentie se briser, l’évanouissement, et la manière dont on continue de le traiter de menteur quand il refuse de se nourrir.

Et il y a elles, deux femmes dont je ne peux pas parler avec la même distance que du reste, parce que je suis une femme aussi, et que je sais ce que ce combat leur a coûté de plus. Chaïma Issa, journaliste, écrivaine, poétesse, l’une des premières figures féminines de l’opposition à avoir été emprisonnées sous ce régime, a été arrêtée en février 2023, libérée après près de cinq mois de détention, puis condamnée à dix-huit ans en première instance et vingt ans en appel, avec une amende de cinquante mille dinars et la confiscation de ses biens. Le lendemain de la confirmation de cette peine, elle a été arrêtée à nouveau, en pleine manifestation féministe, comme si son corps devait payer pour chaque instant de liberté volée au système. Bochra Belhaj Hmida, avocate, cofondatrice de l’Association tunisienne des femmes démocrates, figure historique du combat pour l’égalité, celle qui a porté pendant des années la réforme des lois successorales, a été condamnée à trente-trois ans de prison et vit aujourd’hui en exil. Une amie lui a écrit récemment que cette absence n’a rien d’un accident, qu’elle est organisée. Je le crois aussi. Ce que je vois dans ces peines qui se comptent en décennies, c’est le prix que ce pays fait payer, aujourd’hui, à celles qui ont continué de croire à ce que nous avons défendu ensemble depuis des décennies.

Wael, et ce que le corps peut encore dire

Wael Naouar occupe mes pensées presque chaque jour depuis cet été. Coordinateur et porte-parole de la flottille Global Sumud, engagé pour Gaza avec une constance que je connais bien pour l’avoir croisée chez tant d’autres avant lui, il est détenu depuis le 6 mars dans une enquête portant officiellement sur des soupçons de blanchiment d’argent liés à cette mobilisation humanitaire. Sa détention provisoire, comme celle de ses trois camarades Nabil Chennoufi, Ghassen Henchiri et Ghassen Boughdiri, a été prolongée de quatre mois le 11 septembre. Le 16 août, il a entamé une grève de la faim. Après trente-huit jours de grève, le 23 septembre, Wael Naouar a annoncé la suspension de son mouvement, à la demande notamment de sa famille et de son comité de défense, alors que son état de santé s’était fortement dégradé. Il avait notamment été hospitalisé et son état avait suscité de vives inquiétudes. Il a également appelé ses trois camarades détenus à suspendre leur propre grève de la faim.

Ses trois camarades avaient rejoint son mouvement le 9 septembre. Le 18 septembre, l’avocat détenu Ayachi Hammami a annoncé depuis sa propre cellule qu’il entamait à son tour une grève de la faim de solidarité, en promettant de ne l’arrêter que lorsque Wael arrêterait la sienne.

Le 25 septembre, après la suspension de la grève de Wael, Ayachi Hammami a lui aussi annoncé la fin de son mouvement. Il avait entre-temps été transféré, le 24 septembre, de la prison de Mornaguia à celle de Monastir, un transfert dénoncé par son comité de défense.

Et dans la nuit du 20 au 21 septembre, une vague d’arrestations a frappé nombre de personnes venues manifester en soutien aux quatre détenus.

Les arrestations se sont poursuivies dans les jours suivants et plusieurs des manifestants arrêtés ont fait l’objet de mandats de dépôt.

Ce qui m’arrête, dans cette affaire précise, ce n’est pas seulement la dureté du dossier. C’est la contradiction qu’elle expose au grand jour : un pouvoir qui affiche son soutien à la cause palestinienne tout en emprisonnant, pour blanchiment présumé, ceux qui l’ont portée jusqu’en mer. C’est cela, le flou dans sa forme la plus nue : dire une chose, en faire une autre, et compter sur l’épuisement de tous pour que personne ne relève la contradiction trop longtemps. On finit par se demander ce qui reste d’une cause quand ceux qui l’ont incarnée par les actes se retrouvent seuls face à un dossier financier, pendant que le discours officiel continue, imperturbable, ailleurs, sur les plateaux et dans les communiqués.

Ceux qu’on fait taire à coups de textes de loi

La presse indépendante traverse la même mécanique, par d’autres textes. Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies, de Radio IFM, arrêtés en mai 2024, avaient d’abord été condamnés à un an de prison pour diffusion de fausses nouvelles, peine réduite à huit mois en appel. Alors qu’ils auraient dû sortir en janvier 2025, de nouveaux mandats sont tombés, cette fois pour blanchiment d’argent, et en janvier 2026 ils ont écopé de trois ans et demi supplémentaires, avec confiscation de leurs biens et de leurs parts sociales. Zied El Heni, syndicaliste et membre fondateur du syndicat des journalistes, a été placé en détention le 24 avril 2026 après avoir publié un texte critique envers une décision judiciaire. Condamné à un an de prison le 7 mai 2026, sa peine a été confirmée en appel le 26 juin 2026. Khaoula Boukrim a quitté la Tunisie pour la France en décembre 2025 ; elle n’a appris l’existence de ces deux jugements distincts, la condamnant par contumace à deux ans de prison chacun et prononcés le 26 février 2026, que plusieurs mois plus tard, en juin 2026.

Haythem El Mekki, chroniqueur que toute une génération suit depuis les débuts de la révolution, a été poursuivi trois fois en trois ans, la dernière fois pour une publication dénonçant des dysfonctionnements documentés à l’hôpital de Sfax. Acquitté en première instance, il a été condamné en appel, le 8 juillet, à un an de prison ferme, sur la base non pas du décret-loi 54 mais de l’article 86 du Code des télécommunications. Il se trouvait à l’étranger au moment du verdict et a choisi de ne pas rentrer.

Le plus récent, c’est Mohamed Yousfi. Rédacteur en chef du média d’investigation Al Qatiba, il a été interpellé le 4 septembre devant les locaux d’Express FM, alors qu’il s’apprêtait à couvrir une émission sur la crise de l’eau. Un mandat de dépôt a été délivré contre lui le 8 septembre, dans une enquête qui invoque officiellement des soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent, mais le syndicat des journalistes affirme qu’il a aussi été interrogé sur ses publications et sur la ligne éditoriale de son média. Tombé malade en garde à vue, opéré en urgence, il a tout de même été placé en détention peu après. Son état de santé s’est depuis amélioré après son intervention, selon les informations communiquées par son entourage. Il reste toutefois détenu dans le cadre de l’enquête.

Depuis sa cellule, il a fait passer ce message par son avocat, que je retiens plus que tout autre : le vrai prisonnier n’est pas toujours celui qu’on voit derrière les barreaux, il peut aussi être celui qui se soumet, par peur ou par calcul.

Ce qui frappe, en regardant l’ensemble de ces dossiers, ce n’est pas un texte de loi unique qu’il suffirait d’abroger. Le décret-loi 54 reste central dans plusieurs affaires, mais d’autres textes s’y ajoutent, du Code des télécommunications aux incriminations financières. Les fondements juridiques varient. L’effet, lui, converge toujours vers la même chose : rétrécir, dossier après dossier, l’espace où l’on peut encore parler. C’est peut-être la marque la plus sûre d’un pouvoir qui ne veut pas être vu comme répressif tout en agissant comme tel : la diversité même des textes mobilisés, leur apparente dispersion, finit par brouiller la lecture d’ensemble, et c’est encore le flou qui gagne.

Le racisme, un combat qu’on a voulu faire payer

La société civile n’échappe pas à cette même mécanique, avec ses mêmes habits financiers. Saadia Mosbah préside l’association Mnemty, celle qui avait porté, en 2018, la première loi du monde arabe contre les discriminations raciales, un combat qui a fait d’elle une figure reconnue de la lutte contre le racisme en Tunisie. Arrêtée en mai 2024, elle a été poursuivie pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite, après que le président Kais Saied a évoqué, dans un discours de 2023, l’existence d’un prétendu complot visant à changer la composition démographique du pays. Le 19 mars 2026, elle a été condamnée à huit ans de prison et à une amende d’environ trente mille euros. Le 23 juin, la Cour d’appel de Tunis a confirmé cette peine dans son intégralité. Âgée de soixante-six ans, elle a vu son état de santé se dégrader nettement durant sa détention, selon ses avocats.

Ghofrane Binous, ancienne coordinatrice de Mnemty, avait porté ce même combat avant elle. On se souvient d’elle hôtesse de l’air, publiant en 2018 le récit d’une insulte raciste reçue en plein vol, et devenant malgré elle un visage du sursaut contre le racisme ordinaire qui a suivi. Les faits, cette fois, remontent au 13 mai 2024, quand elle a été convoquée par téléphone, en dehors des procédures officielles, pour être entendue sur ses anciennes activités au sein de Mnemty. Trois jours plus tard, elle a été soumise à un interrogatoire de plus de onze heures devant le juge d’instruction. Une campagne de diffamation l’a ensuite poussée à quitter le pays. Le 19 mars 2026, le même jour que la condamnation de Saadia Mosbah, elle a été jugée par contumace et condamnée à trois ans de prison. La Cour d’appel a confirmé la peine le 23 juin, en requalifiant simplement le jugement, prononcé cette fois en son absence reconnue.

Il y a quelque chose qui m’arrête particulièrement dans ces deux dossiers. Ce n’est pas de la politique, au sens où on l’entend d’habitude. C’est un combat contre le racisme, mené par deux femmes noires, qui se retrouve traité comme un dossier de criminalité financière. Comme si la meilleure façon de faire taire une cause n’était plus de la nier, mais de la transformer en délit comptable.

Ce que cela fait, d’aimer un pays qui use les siens

Je regarde mes amis, mes camarades de toutes ces années, s’effondrer un à un sous ce poids qui n’a plus besoin de se justifier. Certains restent en prison. D’autres sont partis le cœur arraché, comme Khaoula, comme Bochra, comme Ghofrane, comme Haythem, non pas parce qu’ils aimaient ce pays moins que moi, mais parce que l’amour, à un moment donné, ne suffit plus à tenir debout face à l’absurde. D’autres encore sont morts, pas d’un procès, mais de cette fatigue sourde qui use les corps qu’on a trop longtemps tenus tendus contre l’injustice. On appelle ça la lassitude. C’est un mot trop doux pour ce que c’est réellement : une lente noyade dans l’impuissance.

Je n’écris pas cela pour me plaindre. J’écris cela parce que j’aime ce pays d’un amour qui n’a jamais eu besoin de preuves, et que cet amour-là, précisément, est ce qui me fait le plus mal aujourd’hui. Si le flou m’étrangle, c’est parce que je refuse encore de fermer les yeux, et que garder les yeux ouverts, dans une brume pareille, est devenu la forme la plus exigeante du courage qu’il me reste.

Je ne sais pas ce que sera demain. Je sais seulement qu’un régime qui redoute à ce point la mémoire n’est peut-être pas aussi solide qu’il veut le paraître. Alors je tiens le fil : le nom de Wael, après trente-huit jours de grève de la faim et alors que son état de santé s’est fortement dégradé, le rire de Dalila que j’ai connu avant les larmes des caméras, la voix de Chaïma, que je connais depuis les années lycée, qu’on a voulu faire taire deux fois plutôt qu’une, le silence forcé de Bochra depuis Paris, celui de Saadia derrière les murs et celui de Ghofrane, ma “sahebti”, depuis son exil, la phrase que Mohamed a fait passer depuis sa cellule sur ce que veut vraiment dire être prisonnier. Ce fil n’a rien de spectaculaire. Il ne renverse aucun pouvoir, il ne libère personne du jour au lendemain. Mais c’est le seul que je sache tenir sans me trahir, et je continuerai à le tenir tant que mes mains le pourront.

Je continuerai d’aimer ce pays comme on aime ce qui nous a faits, avec colère, avec une douleur qui ne s’apaise jamais tout à fait, mais sans jamais céder à ceux qui voudraient que cet amour passe par le silence. Il ne passera jamais par le silence. Il passera, tant que j’aurai des mots, par cette obstination à dire ce que je vois, et à ne laisser aucun de ces noms se dissoudre dans la brume qu’on voudrait leur faire porter.