Plus de 45 degrés. Les ventilateurs et les climatiseurs s’éteignent ; au robinet, il ne coule plus qu’un filet d’eau tiède. Au supermarché du coin, les rayons d’eau minérale sont vides. De la mi-juillet à la fin août 2026, la Tunisie a vécu cet enchaînement infernal : canicule, coupures d’électricité et d’eau à répétition, pénurie d’eau minérale, alors même que l’eau du robinet restait à peine buvable. Trois crises imbriquées, et un citoyen en quête d’explications.

Le silence officiel, puis les versions

Elles sont venues …tard, et chacune depuis son couloir. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) pointe la ruée sur la climatisation et les faiblesses du réseau. La Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) rétorque que ses stations de pompage, privées de courant, ne suivent plus une demande qui s’envole. Le ministère du Commerce, lui, explique que la consommation d’eau minérale a quadruplé en juillet, tandis que les coupures désorganisaient les usines et vidaient les stocks. Chaque institution décrit son maillon, aucune ne raconte la chaîne.

Le président Kais Saied, lui, tranche autrement: ces coupures relèveraient d’ « actes de sabotage planifiés », destinés à attiser les tensions, répandre rumeurs et mensonges, et priver les citoyens de services essentiels. Une lecture qui déplace la question de la défaillance vers la malveillance.

Des médias entre relais et angles morts

Face à ce millefeuille, les médias ont fait des choix, rarement ceux de la mise en relation. Certains se sont contentés de relayer communiqués et déclarations. D’autres ont tendu le micro à des experts, surtout sur le caractère exceptionnel de la canicule et ses liens avec le dérèglement climatique : un angle solide, documenté, et commode, car il met peu en cause les responsabilités du gouvernement.

Sur l’eau minérale, le décalage a frisé l’absurde. Une bonne partie des médias nationaux relayaient la parole des autorités, qui assuraient que les stocks étaient « suffisants » et que les points de vente étaient approvisionnés. Dans le même temps, Al Jazeera et France 24 diffusaient des vidéos de camions de livraison dévalisés. Le public tunisien a dû aller chercher ailleurs ce que la parole officielle ne disait pas.

Août 2026 Carthage – Réunion entre le président Saïed, la Première ministre Sarah Zaâfrani Zenzeri, des membres du gouvernement et les PDG de la STEG et de la SONEDE, pour traiter des coupures d’eau et d’électricité – Présidence de la république

Les réseaux sociaux, loupe et amplificateur

C’est sur les écrans que la crise a pris chair. Vidéos de quartiers plongés dans le noir, témoignages de familles, alertes en temps réel : on y croise des personnes âgées dont les appareils médicaux dépendent du courant, des ascenseurs bloqués, des commerçants qui voient leur stock périr, des fêtes interrompues. Souvent, ces signalements ont devancé les informations officielles et éclairé des réalités qu’aucun média ne couvrait.

Mais la colère, elle aussi, circule vite. Elle a nourri des accusations visant les agents de la STEG et la SONEDE, et laissé prospérer rumeurs ; discours de haine et contenus non vérifiés.

Dans ce brouillard, c’est le citoyen qui a dû démêler, seul,  le vécu, l’accusation et l’erreur. Or, en temps de crise, l’information n’est pas un confort : c’est un service essentiel, au même titre que l’eau et l’électricité. Et cet été-là, c’est aussi celui qui a le plus manqué.

Un système informationnel qui se grippe

Les causes sont multiples, mais la première se situe en amont, là où l’information devrait naître : dans les institutions publiques. Pour Fatine Hafsia, journaliste et membre du Conseil de la presse, l’accès à l’information officielle est devenu l’obstacle majeur du métier. Il met en causeun appareil bureaucratique responsable d’une véritable « désertification de l’information officielle ». Le constat est sans appel : « cette information représente la moitié du travail journalistique, et sans elle, le journaliste vole avec une seule aile ».

Cette retenue n’a rien d’accidentel. Elle s’appuie sur un cadre écrit : la circulaire n° 19 du 10 décembre 2021 oblige ministres et secrétaires d’État à coordonner avec les services de communication de la présidence du gouvernement la forme et le contenu de chacune de leurs apparitions médiatiques. Dans la pratique, souligne Fatine Hafsia, le réflexe de contrôle déborde largement le cercle gouvernemental :

Chaque responsable que nous sollicitons pour une information ou une déclaration veut consulter son supérieur hiérarchique, qui doit à son tour consulter le sien, et ainsi de suite.

Résultat : une chaîne de validations où chaque maillon craint de parler seul. Les délais s’allongent et, sur les sujets sensibles comme les coupures d’eau ou d’électricité, la réponse finit par prendre la forme d’un « refus absolu ». Même les dossiers a priori anodins, comme le pouvoir d’achat, n’échappent pas à ce blocage. Le journaliste y voit « un cercle médiatique et communicationnel silencieux, un black-out qui prive le citoyen de son droit à l’information ».

En Tunisie, le coût de l’information peut être lourd, notamment pour certains sujets. Le journaliste Mohamed Ali Sghaier estime quele travail journalistique nécessite un minimum de liberté, et surtout de sécurité.Sans ces deux conditions, informer devient un exercice périlleux, voire impossible. Or, « le climat actuel ressemble de plus en plus à une terreur judiciaire. L’incarcération en série de confrères a envoyé un message que toute la profession a entendu : la parole publique a désormais un prix et il peut se payer en prison. »

De ce climat naît l’autocensure. Pas celle d’autrefois, avec son interdit écrit et son censeur au visage connu. « Celle-ci est plus sournoise : elle naît de la peur, se glisse dans les rédactions et finit par se loger dans les réflexes du métier. À terme, elle abîme le traitement de l’actualité et rogne la place des sujets d’intérêt public », poursuit Mohamed Ali.

Face au danger, les rédactions se tournent vers ce qui est moins exposé et qui ne risque pas de leur valoir une convocation ou une plainte. Ce détour devient « Un choix subi, bien plus qu’une ligne éditoriale assumée »  précise t-il. « Revenir sur le moment national, sur les grandes figures du passé, sur les événements fondateurs ou sur les zones d’ombre d’une époque révolue nous permet de continuer à produire du contenu de qualité, documenté et utile, sans nous exposer au même risque. Le passé offre un espace de parole que le présent ne nous accorde plus. »

« Le recours répété à des dispositions pénales sévèresa installé la crainte dans les rédactions »

Cette crainte est justifiée et s’inscrit dans un contexte juridique pesant. Le décret-loi n° 54 de 2022, et son article 24 en particulier, nourrit de vives inquiétudes pour la liberté d’expression et le travail des journalistes. Sa révision du 30 septembre 2026 a certes supprimé la prison pour une première infraction. Mais les sanctions financières demeurent, tout comme la peine d’emprisonnement en cas de récidive. Insuffisant pour rassurer la profession, qui redoute que ces textes soient brandis contre des publications journalistiques. Mohamed Ali Seghaier réclame donc que l’on applique plutôt le décret-loi n° 115 de 2011, consacré à la liberté de la presse, de l’impression et de l’édition. Son diagnostic tient en une phrase: « Enquêter, critiquer, recouper, tout cela s’affaiblit quand chaque article peut déboucher sur une procédure. »

« Les médias tunisiens ont peu investi dans la vérification des faits »

Le paradoxe saute aux yeux. D’un côté, l’information médiatique et locale se raréfie ou se verrouille. De l’autre, les contenus en ligne se multiplient sans retenue. Le citoyen se retrouve face à un torrent continu, de fiabilité très inégale. Il ne s’agit plus seulement d’accéder à l’information, mais de la vérifier, de la replacer dans son contexte, de séparer les faits établis des contenus qui trompent. C’est là que le fact-checking devrait s’imposer comme un outil de première nécessité. Or, il reste fragile dans le paysage médiatique tunisien.

Né en Tunisie à partir de 2014, porté ensuite par les élections de 2019 et la pandémie de Covid-19, le fact-checking est aujourd’hui en recul. La chercheuse Arwa Kooli, spécialiste de la question, dresse un constat sévère: « À ce jour, seules deux structures ont réussi à maintenir leur activité : Tunifact, porté par le SNJT, et BN Check, rattaché à Business News. Pour le reste, les médias tunisiens ont très peu investi dans la vérification des faits. »

En cause, la dépendance aux financements étrangers, souvent limités dans le temps. Un constat que la chercheuse prolonge :

En Tunisie, nous n’avons aucune organisation de fact-checking à but lucratif. Toutes nos structures sont entièrement dépendantes de l’extérieur. Cette précarité compromet la continuité des activités et le maintien d’équipes permanentes.

Mais le nerf de la guerre n’est pas que financier. « Les journalistes savent utiliser des outils, mais n’ont pas intégré le fact-checking comme une posture permanente. La vérification demeure ainsi une pratique spécialisée et fragile, plutôt qu’un réflexe intégré à l’ensemble du travail journalistique. ». Autrement dit, « c’est moins la survie de quelques cellules spécialisées qui est en jeu que la capacité de tout le système médiatique à vérifier avant de publier, et à offrir au public des repères solides dans un environnement saturé de contenus » selon Arwa Kooli.

Juin 2025 Tunis – Formation monitoring des réseaux sociaux organisée par le programme d’appui aux médias en Tunisie 2 et Democracy Reporting International , au profit de l’unité de monitoring du SNJT – PAMT2

« Être connecté ne signifie point être informé »

Les chiffres décrivent un pays branché. Fin 2025, 84,3 % des Tunisiens utilisaient Internet et 63,3 % étaient actifs sur les réseaux sociaux, selon DataReportal. Cette hyperconnexion cohabite avec une défiance massive envers les médias traditionnels: d’après le baromètre du Conseil de la presse tunisien, publié en mai 2025, 64 % des personnes interrogées ne leur accordaient pas leur confiance. Chez les jeunes, le taux grimpe à 77,8 %. Dans ce paysage, Facebook régnait en maître sur les sources d’information en ligne, devant TikTok et YouTube. Or, prévient la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Hamida Elbour, « être connecté ne signifie point être informé. Les réseaux sociaux, Facebook en tête, sont devenus la principale agora numérique. On y trouve de tout. Et si une frange d’internautes avertis parvient à déceler les rumeurs, les approximations et les fausses informations, le grand public, lui, cède plus facilement au relais d’éléments non vérifiés. »

L’essor des plateformes interroge aussi la crédibilité de l’information elle-même. « Il existe une corrélation manifeste entre l’essor des usages numériques et la défiance grandissante envers les médias traditionnels ». Ce paradoxe est d’autant plus frappant que « les médias mainstream occupent eux-mêmes une place centrale sur ces réseaux sociaux, sans pour autant parvenir à enrayer la crise de confiance qui les frappe », rappelle Hamida Elbour. Les médias sont donc présents là où se trouve le public, sans parvenir à regagner son crédit.

Faut-il pour autant désigner les réseaux sociaux comme coupables uniques ? La chercheuse refuse ce raccourci : « C’est un phénomène bien plus complexe. La question exige des investigations empiriques plus poussées afin de définir l’origine du mal. Comprendre les ressorts profonds de cette rupture et définir les leviers permettant de rétablir le lien de confiance avec le public. »

« Développer l’esprit critique du public est une urgence, et non plus un luxe »

Le malaise n’a rien d’une exception tunisienne. Le Digital News Report 2026 de l’Institut Reuters le confirme: partout, on se connecte en masse et on se méfie des médias traditionnels.

En Tunisie, pourtant, le phénomène inquiète davantage, faute d’un garde-fou essentiel: l’éducation aux médias, quasi absente du paysage. À commencer par l’État, qui tarde à agir. « À ce jour, aucune stratégie n’a été adoptée par les ministères concernés », constate la chercheuse Wahiba Ghali, spécialiste dans ce domaine.

Faute d’orientation nationale cohérente, l’éducation aux médias n’a pas encore pris le bon chemin. L’école n’a pas pris le relais: l’intégration de cette éducation au système éducatif a échoué, et même la proposition de loi déposée en juillet 2025 pour créer des postes d’enseignants spécialisés dort toujours. La société civile, elle non plus, ne comble pas le vide. Sur 25 000 associations recensées en Tunisie, à peine 0,1 % mènent des actions concrètes dans ce domaine. Quant aux rares projets menés depuis 2011, ils reposent presque exclusivement sur des financements venus de l’extérieur.

Résultat : le public affronte seul un flux saturé de contenus, où rumeurs et faits circulent sans étiquette. Apprendre à les distinguer n’a donc plus rien d’optionnel. « Développer l’esprit critique du public est une urgence, et non plus un luxe », insiste Wahiba Ghali.