Je te connaissais déjà à l’époque où nous fréquentions la même université, vers la fin des années 1970, bien que nous ne fussions pas de la même promotion. Mais c’est au cœur des années 1990 que nos liens se sont noués et raffermis, alors que le pays s’enlisait dans les ténèbres de la répression. Tandis que l’étau se resserrait sur les militants et que les espaces de liberté s’éteignaient l’un après l’autre, notre amitié, elle, devenait un rempart contre le silence imposé.
Réactions déconcertantes, épreuves douloureuses
Kamel, te souviens-tu des réactions pour le moins sidérantes que nous avons vécues, un certain 10 décembre 1991? Ce jour-là, qui coïncidait avec le 43ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, nous avions pris l’initiative de lancer une pétition en faveur de la liberté de la presse, rédigée et étoffée par nos amis, dont Hassen Jouini, et signée par quelque trois cents personnes. Te souviens-tu des dures épreuves, tout aussi cocasses qu’incongrues, que nous avons dû subir après sa diffusion dans les médias nationaux et étrangers, accompagnée de la liste des signataires ?
Te souviens-tu de cet universitaire signataire qui osait déclarer à un journal de la place : « Je ne me souviens pas avoir signé ce texte » ? Et de tel autre qui, pour se dédouaner aux yeux du pouvoir, osait dire qu’il « n’avait lu que les premières phrases » ? Pour ma part, je garde en mémoire cet académicien qui n’avait cessé de nous soumettre des modifications au texte initial mais qui, au moment de signer, s’évapora subitement dans la nature. Les plus nombreux, certes, préférèrent déclarer publiquement qu’ils retiraient leur nom de la liste.
Ce sont là quelques épiphénomènes isolés, certes, mais qui méritent d’être relevés. Ils nous renseignent toutefois sur les ambivalences de certaines personnes, tiraillées entre les valeurs qu’elles proclament publiquement et leurs « manières de faire » pétries de volte-face et de couardise. Est-ce là l’une des raisons fondamentales qui expliquent aujourd’hui le net essoufflement de la “transition démocratique” ?
Face à cet invraisemblable déchaînement de réactions contre la pétition – certains allant jusqu’à nier son existence même – te souviens-tu, Kamel, du jour où nous nous rendîmes en compagnie de nos amis à la grande poste de la rue d’Angleterre à Tunis ? Nous y sommes allés pour expédier les copies des textes signés à l’adresse de la présidence de la République, sous pli recommandé, en prenant soin de déposer auparavant les originaux dans le coffre du bureau d’un avocat, militant invétéré des droits de l’homme.
Ces réactions saugrenues ne nous ont pas pour autant découragés à poursuivre nos actions en faveur de la défense de la liberté d’expression. Dans ce sillage, nous décidâmes auparavant, avec Hassen Jouini, de rédiger un rapport sur l’état de la liberté de l’information en Tunisie entre 1990 et 1991, mettant en lumière les violations flagrantes des libertés et la répression contre les journalistes et les médias[1]
En outre, face à la dégradation du climat politique et à la dérive autoritaire du pays, nous avons pris le risque de braver la peur et la censure en publiant un dossier sur la Tunisie dans « Le Monde diplomatique ». Sans surprise, le numéro a été saisi et sa diffusion interdite[2].
Mais le plus déconcertant fut la réaction de certaines personnes qui s’en prenaient à nous en ces termes : “Comment osez-vous qualifier le président Ben Ali de Général ? ” alors que Ben Ali portait ce grade bien avant son accession au pouvoir. “ La Tunisie n’est pas le Chili de Pinochet” (sic). On nous reprochait aussi de “faire la part belle aux islamistes“, qui étaient pourtant les plus persécutés à cette époque….
Le plus douloureux furent toutefois les mesures administratives prises à notre encontre. Pour ta part, le couperet est tombé lorsque la direction de l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) a décidé de te suspendre momentanément. Bien que réintégré par la suite, tu seras définitivement écarté en Mars 1994 après la publication d’une interview du Dr Moncef Marzouki dans le quotidien français « La Croix », dont tu assurais la correspondance.
Pour ma part, je reconnais cependant que la fermeté dont a fait preuve le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Mohamed Charfi, a été salutaire. Il avait mis dans la balance sa démission du ministère contre toute mesure administrative de licenciement de mon institution[3]. Toutefois, en aparté, il n’avait de cesse de me prémunir contre les menaces susceptibles d’émaner de mon institution même, par l’entremise de collègues, thuriféraires du régime. Je compris alors que le danger ne viendrait pas d’un ennemi extérieur, mais de ceux-là mêmes avec qui je partageais mon quotidien. En effet, la décennie 1990-2000 fut éprouvante au sein de mon institution, et les propos prémonitoires de l’ancien ministre de l’éducation nationale me revinrent soudain à l’esprit. Inutile de te dire, Kamel, à quel point cette confrontation avec un “jury d’enseignants” – constitué pour la circonstance à l’IPSI le 3 mars 2000 dans le cadre de mon habilitation à diriger des recherches -, fut une épreuve pénible et même douloureuse. Mon erreur fut de n’avoir aucunement pressenti qu’un débat scientifique et universitaire pouvait aussi aisément se muer en procès politique[4].

La traversée du désert
De ton côté Kamel, tu fus contraint à l’exil après un court passage à la direction de la section tunisienne d’Amnesty International (1995-1996). Avec ta chère épouse Diane, que je salue bien affectueusement, vous sillonnerez plusieurs contrées du monde avant de vous installer aux États-Unis. À cœur vaillant, rien d’impossible, ton engagement en faveur des droits de l’homme et de la liberté de la presse ne faiblira pas pour autant. Il prendra même une dimension internationale : tu seras tour à tour coordinateur du programme d’éducation aux droits de l’homme au bureau régional d’Amnesty International à Beyrouth (Liban), conseiller du réseau IFEX (2004-2011), puis représentant du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) pour la région MENA basé au Caire, avant d’occuper le poste de conseiller pour cette même organisation à Washington (2005-2010).
Je sais qu’en dépit de ces expériences professionnelles, tout aussi enrichissantes et épanouissantes les unes que les autres, l’éloignement du pays, de tes proches et de tes amis te pèse et te frustre. Mais ton attachement constant au pays se manifeste par tes nombreux écrits sur l’actualité nationale que tu publies depuis des années dans des journaux arabes et étrangers.
La traversée du désert fut longue et pénible jusqu’au jour où l’imprévisible se produisit : la fuite de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Était-ce un coup d’État avorté, une révolution ou un soulèvement ? Je préfère, pour ma part, m’en remettre au temps long de l’Histoire pour me prononcer, tout en scrutant ce que la mémoire populaire retiendra de ce « moment ».
Quoi qu’il en soit, nous y avons cru parce que cette nouvelle donne répondait parfaitement à nos attentes, à nos aspirations, et nous ouvrait grandes les portes du possible, du réalisable, en dépit des nombreux défis et menaces qu’elle drainait.
Quelques jours après ce moment fatidique, j’avais reçu un appel téléphonique d’un conseiller du Premier ministre par intérim, Mohamed Ghannouchi, me proposant un rendez-vous pour le rencontrer. Sans hésiter, j’ai accepté et me suis rendu, le lendemain matin, au Palais de Carthage où il siégeait provisoirement, le Palais du gouvernement à la Kasbah étant alors assiégé par des manifestants.
Lors de cette audience, à laquelle s’était joint un conseiller du Premier ministre aux allures de jeune diplômé d’une grande école française fraîchement débarqué, l’entretien porta initialement sur diverses propositions de nomination à la direction des médias audiovisuels publics qui m’ont été soumises. Je déclinai promptement ces offres, tout en suggérant au Premier ministre des personnalités dont les profils me semblaient plus en adéquation avec de telles responsabilités.
Par la suite, l’échange se concentra sur la nature de l’organe de régulation destiné à superviser le secteur de l’information et de la communication. Je fus alors surpris d’apprendre qu’un projet gouvernemental était déjà à l’étude. Celui-ci reposait sur le désengagement de l’État au profit d’une institution publique indépendante, laquelle hériterait des prérogatives de l’ancien ministère de la Communication. Une telle perspective me parut alors dénuée de sens, pour ne pas dire invraisemblable, en l’absence d’un programme et d’une vision de réforme cohérents et, plus encore, d’un diagnostic rigoureux de l’état du secteur au sortir de l’ère Ben Ali. Je plaidai, pour ma part, en faveur de la création préalable d’une instance indépendante investie d’une mission d’audit, condition sine qua non à l’élaboration de réformes structurelles.
Ces échanges furent rythmés par de fréquents retraits du Premier ministre, qui s’éclipsait dans son bureau pour s’entretenir par téléphone – vraisemblablement avec un membre de son cabinet – afin de recueillir des avis extérieurs. À l’issue de l’une de ses concertations, il me fit part de son ralliement à ma proposition et m’interrogea : « Que penseriez-vous de la nomination de Kamel Labidi à la présidence de cette instance ? ». J’acceptai sans hésiter en ajoutant : « c’était pour moi un véritable honneur que de travailler à ses côtés ». Sur-le-champ, le Premier ministre me fit comprendre qu’il allait aussitôt te contacter.
Que d’illusions, que de déceptions !
Peu après cette rencontre, dès ton retour au pays, Kamel, tu fus reçu par le Premier ministre qui t’a soumis ladite proposition. Te souviens-tu, qu’au sortir de cette entrevue, tu m’as rendu visite chez moi pour discuter ensemble du profil des huit membres devant siéger au sein de cette instance ? N’ayant, ni l’un ni l’autre, une connaissance exhaustive des profils requis, nous avions convenu de nous en remettre au jugement de figures respectées de la profession, à l’instar de la regrettée Néjiba Hamrouni, à qui nous vouions un immense respect et une profonde estime.
Après moult échanges et discussions, l’équipe de l’INRIC a été créée et officialisée. Elle était notamment appuyée dans son travail par un groupe de volontaires composé d’universitaires et de journalistes, à qui nous rendons un vibrant hommage pour les efforts fournis[5]. D’autre part, nous avons décidé d’un commun accord de souscrire à ta proposition de doter cette instance d’un statut consultatif.
Initialement, Kamel, notre préoccupation majeure résidait dans cette problématique complexe : comment assainir un paysage médiatique alors sinistré et, plus fondamentalement, comment restaurer la fonction de journaliste dans toute sa plénitude ?
La réalisation de cet objectif exigeait, en priorité, un diagnostic exhaustif du secteur afin de circonscrire les dysfonctionnements et les dérives observés durant les vingt-trois années du régime de l’ex-Président Ben Ali. Il convenait ensuite de refonder la pratique journalistique par l’engagement de réformes structurelles au sein des organes de presse. L’enjeu était de garantir, de facto et non pas seulement de jure, une stricte séparation entre la gestion administrative et l’indépendance éditoriale, en dotant ces institutions de structures rédactionnelles autonomes et professionnalisées.
Dès lors, les seules réformes législatives s’avéraient insuffisantes. Il était impératif d’agir sur la formation initiale et continue afin de susciter une nouvelle dynamique. L’ambition était de former des professionnels profondément imprégnés de déontologie, capables de constituer un corps solidaire et déterminé à défendre la liberté de la presse face à toute forme de pression, tout en érigeant les principes éthiques au cœur de leurs entreprises respectives.
Cependant, l’émergence d’Ennahdha et de la Troïka après le scrutin d’octobre 2011 a marqué l’érosion de la dynamique de réforme. Celle-ci s’est diluée dans les arcanes du pouvoir, sacrifiée au profit des intérêts des élites dirigeantes et d’une volonté politique défaillante.

Je me souviens toujours de cette scène qui m’avait particulièrement stupéfait lorsque nous nous sommes rendus ensemble chez le Chef du gouvernement de l’époque, Hamadi Jebali, pour lui remettre le rapport définitif de l’INRIC en présence de son sulfureux conseiller politique. Les hésitations de Hamadi Jebali et le regard censeur de son conseiller trahissaient, à eux seuls, leurs véritables intentions. D’ailleurs, après plusieurs déboires avec le gouvernement et faute de pouvoir accomplir notre mission, nous avons annoncé, le 4 juillet 2012, que nous mettions fin à nos travaux[6].
Mais loin de te résigner et fidèle à tes principes immuables, tu proposas de muer l’INRIC en une organisation de la société civile en fondant, en décembre 2012, l’Association Vigilance pour la Démocratie et l’État Civique (Yakadha). Celle-ci s’est particulièrement illustrée par l’attribution du Prix maghrébin Néjiba Hamrouni pour la déontologie journalistique, qui récompense les journalistes ou les médias du Maghreb pour leur éthique et leur courage. Ton action au sein de Vigilance (Yakadha) résonne aujourd’hui comme un rempart nécessaire, une tentative désespérée mais noble de sauver ce qui pouvait l’être encore.

Aujourd’hui, nous voici revenus à l’ère des brimades, des diktats et des condamnations. Une fois de plus, nous sombrons dans le désarroi et le désenchantement. Mais par quel funeste chemin en sommes-nous arrivés là ? Pour ma part, je percevais déjà les prémices d’un regain d’autoritarisme dès le scrutin de 2014, et je pressentais que les élections de 2019[7] ne pourraient qu’enfanter « des monstres » (en référence à Gramsci).
Mon cher Kamel, cette traversée du désert que nous avons partagée semble aujourd’hui s’achever au bord de l’abîme. Tu nous quittes le cœur lourd de cette amertume que nous connaissons trop bien. Tandis que je demeure replié dans ma solitude, à contempler un horizon qui s’assombrit. En cet instant, mes pensées vont aux familles brisées par la répression ; je m’associe à leur douleur et je médite, avec crainte, sur ces lendemains obscurs qui se profilent.
Adieu, Kamel. Que ton âme repose en paix et que ta mémoire demeure aussi féconde que les luttes que tu as menées pour l’émancipation et l’avènement d’un journalisme de rigueur, autonome et probe en Tunisie. Puisse la nouvelle génération s’emparer de ton flambeau et s’imprégner des enseignements qui ont si noblement jalonné ton parcours.
[1] Le Rapport sur l’état de la liberté de la presse en Tunisie de janvier 1990 à mai 1991 ainsi que le texte de la pétition en faveur de la liberté d’expression et d’information qui a recueilli quelques 300 signatures (10 décembre 1991) sont publiés en annexe de ma communication : Larbi Chouikha : «Fondements et situation de la liberté de l’information en Tunisie, in Freund W. S. (dir.), L’information au Maghreb, Tunis, Cérès Production, 1992, pp. 71-119
[2] Larbi Chouikha, Kamel Labidi : « La Tunisie, sans filet, dans le grand jeu de la libéralisation économique : de l’attente de la démocratie et des investissements étrangers », Le Monde Diplomatique, Juillet 1993 (numéro saisi en Tunisie). Cet article fut repris in, « Manières de voir » 1994-11, n°24.
[3] Cf à ce propos : « L’affaire Chouikha », p 272 in Mohamed Charfi, (préf. Bertrand Delanoë), Mon combat pour les Lumières, Ed Léchelle, Zellige, 2009
[4] Cf, Post-Scriptum : Les tribulations d’un enseignant-chercheur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) : Un témoignage de mon expérience d’enseignant 1982 à 2020, in, Médias Tunisiens, le long chemin de l’émancipation (1956-2023) » pp 313-317 Ed Nirvana, Tunis, février 2024.
[5] Je m’excuse de ne pouvoir les citer toutes et tous, au risque d’en oublier certains.
[6] Dans l’introduction au rapport général de l’INRIC, Kamel Labidi soulignait ceci : Certains conseillers du chef du gouvernement ont fermé la porte du dialogue avec l’INRIC pendant 3 mois, au début de 2012. Ils ont complètement ignoré ses recommandations et adopté, en matière de désignation des directeurs des médias publics, les mêmes méthodes du passé, qui avaient conduit au verrouillage des libertés et transformé les médias en moyen de propagande et de manipulation (2012: 3).
[7] Larbi Chouikha (2019) Le processus électoral tunisien en 2019 : instabilité institutionnelle et jeu des acteurs, https://revistas.uam.es/index.php/reim/article/view/reim2019.27.011




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