Alors que le Golfe devient un terrain d’escalade militaire entre l’Iran, les États-Unis et « Israël », des milliers de Tunisiens se retrouvent pris entre l’incertitude et la nécessité de préserver leur quotidien.

D’après l’Observatoire national de la migration, 195 591 Tunisiens vivent dans les pays arabes, qui constituent la deuxième destination après l’Europe. Les principaux pays du Golfe accueillant des Tunisiens sont le Qatar (34 150), l’Arabie saoudite (29 000) et les Émirats arabes unis (22 200).

Aujourd’hui, ces expatriés sont confrontés à une escalade militaire sans précédent. Après des frappes « israéliennes » et américaines contre des cibles stratégiques en Iran, Téhéran a riposté avec des tirs de missiles dirigés vers « Israël » et plusieurs pays du Golfe. Les monarchies pétrolières se retrouvent ainsi en première ligne, exposées comme victimes collatérales d’un conflit qui dépasse le cadre strict du face-à-face régional.

Une communauté sous tension et en alerte

À Doha, Sami, 58 ans, gynécologue installé depuis six ans, suit l’évolution du conflit avec une attention constante. Les menaces visant le Qatar ont modifié son quotidien, sans toutefois le faire basculer dans la panique.

On est en train d’envisager de nous préparer pour faire des visas pour l’Arabie Saoudite au cas où on en aurait besoin en extrême urgence, tout en essayant de rester calmes. Mais on peut dire qu’aujourd’hui, on n’est pas très calmes. L’inquiétude est là de façon très sérieuse, mais c’est encore gérable.

Cette préparation préventive illustre un réflexe pragmatique : anticiper sans céder à l’affolement. Sami insiste sur la nécessité de « se baser sur des éléments objectifs », d’éviter « de s’intoxiquer par les rumeurs » et de continuer à s’informer via les canaux officiels.

Malgré l’annonce qu’il juge « inquiétante » des États-Unis appelant leurs ressortissants à quitter immédiatement plusieurs pays de la région, il se dit « plutôt rassuré par la gestion de crise du pays ».

A la suite de la guerre dans la région du Golfe et au Moyen-Orient, Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, a présidé le 2 mars 2026 une réunion à distance avec les chefs des missions diplomatiques et consulaires tunisiennes accréditées dans les pays concernés – MAE FB page

Dans son discours, le facteur psychologique revient comme une constante. « Beaucoup de psychologique en premier lieu », résume-t-il. L’enjeu n’est pas seulement matériel ou sécuritaire, il est aussi mental : maintenir un seuil d’anxiété supportable pour continuer à vivre normalement.

À Koweït City, Ezzedine, 40 ans, responsable des ressources humaines et résident depuis quatre ans, décrit une expérience plus directe, marquée par les sirènes et les explosions.

Le travail à distance est devenu la norme depuis le début du conflit. Mais au-delà de l’adaptation professionnelle, c’est la sphère familiale qui redéfinit ses priorités. Père d’un bébé, il décrit une responsabilité nouvelle, apparue presque en même temps que la guerre :

Maintenant, j’ai un bébé, et ma mission avec sa mère durant ces premiers mois est simplement de la protéger. (…) La seule solution pour protéger ma fille, c’est de ne pas stresser.

Son témoignage révèle une stratégie de survie psychologique : banaliser, rire, s’occuper, refuser la paralysie par la peur. « Si je me laissais aller à la réflexion et à la peur, je pourrais devenir fou », confie-t-il. Il va jusqu’à noter, avec une pointe d’humour tragique, que sa fille « s’est habituée au son des sirènes, cela finit même par l’endormir ».

Malgré la proximité des événements, il insiste sur la continuité des services et l’absence de pénuries : « Tout est disponible et il n’y a eu aucune pénurie. Le Koweït ne néglige ni ses citoyens ni les résidents. (…) Même l’ambassade de Tunisie ne fait pas défaut. Au moindre appel, ils répondent immédiatement. Psychologiquement, c’est très important ».

Au-delà des situations nationales spécifiques, ces témoignages convergent sur un point : la guerre a ravivé le sentiment d’appartenance.

Ezzedine souligne combien les messages venus de Tunisie l’ont touché. Les appels, les discussions sur les groupes Facebook, les nouvelles échangées entre Tunisiens du Golfe, même entre personnes qui ne se connaissent pas, créent un filet de solidarité. « C’est vrai que c’est un événement terrible que nous vivons, mais cela nous a rapprochés et m’a un peu rappelé l’époque de la Révolution et du Covid ».

Ni panique généralisée ni insouciance : les témoignages de Doha et de Koweït City décrivent plutôt une cohabitation avec l’incertitude. La guerre est là, audible, visible parfois. Mais la vie continue, avec prudence, solidarité et surtout de la bonne gestion émotionnelle.

Du côté des autorités tunisiens, le ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger a lancé un appel à l’ensemble des membres de la communauté tunisienne dans les pays concernés, les exhortant à faire preuve de la plus grande vigilance, à se conformer aux instructions des autorités locales, et à procéder à leur inscription auprès des missions diplomatiques et consulaires pour ceux qui n’ont pas encore finalisé les démarches d’enregistrement.

Il les a également invités à mettre régulièrement à jour leurs coordonnées, afin de garantir une intervention rapide en cas de besoin. Le ministre a indiqué que la cellule de crise mise en place au sein du ministère fonctionne 24 heures sur 24 et assure un suivi en temps réel de la situation, en coordination permanente avec nos missions diplomatiques et consulaires à l’étranger.

Deux numéros d’urgence ont été mis à disposition afin de recevoir les demandes d’information et les préoccupations des membres de la communauté, et de leur fournir l’assistance nécessaire.

Le Golfe, un pôle stratégique pour la diaspora tunisienne

S’agissant de la diaspora tunisienne, l’Europe domine largement avec plus de 1,5 million de ressortissants, soit 84,8 % des Tunisiens à l’étranger. Le monde arabe, qui accueille 195 591 Tunisiens (10,7 %), semble secondaire sur le plan quantitatif, mais il joue un rôle stratégique et économique bien plus important qu’il n’y paraît, d’après les statistiques de l’Observatoire national de la migration, publiées en 2025.

Derrière ce nombre plus modeste se dessine un espace central pour la mobilité professionnelle qualifiée, la coopération technique et les flux financiers vers la Tunisie.

La migration tunisienne vers les pays arabes se distingue de celle vers l’Europe. Elle est surtout professionnelle et contractuelle, davantage masculine, et concentrée dans des secteurs stratégiques comme la santé, l’enseignement ou l’ingénierie. Les programmes de l’Agence Tunisienne de Coopération Technique (ATCT), créée en 1972, en témoignent : en 2017, 70 % des placements visaient les pays arabes, et même si cette part est tombée à 35 % en 2024, la région reste un pôle majeur, avec l’Arabie saoudite en tête, suivie du Qatar, d’Oman et des Émirats arabes unis.

Cette orientation se reflète dans les profils envoyés : 17,35 % des cadres tunisiens à l’étranger sont dans le monde arabe, soit une proportion supérieure à son poids démographique. Les secteurs de la santé et de l’enseignement représentent plus de la moitié des affectations en 2024. La demande internationale, notamment pour les paramédicaux, a fortement augmenté depuis la pandémie du COVID-19. La région apparaît ainsi comme un marché structurant pour les compétences tunisiennes intermédiaires et supérieures.

La mobilité vers le Golfe est aussi très circulaire : 65 % des coopérants revenant en Tunisie viennent de ces pays, contre seulement 14 % d’Europe, révélant la nature temporaire et contractuelle de ces séjours. L’Europe, elle, attire surtout les étudiants et ceux qui cherchent à s’installer durablement, tandis que l’Amérique du Nord, plus limitée en volume, attire des profils très qualifiés et offre souvent une intégration plus pérenne.

Le monde arabe conserve un rôle économique significatif pour la Tunisie. En 2023, les transferts financiers en provenance de la région ont atteint 845,2 millions de dinars, reflétant souvent des revenus plus élevés et des contrats spécialisés. L’Arabie saoudite représente à elle seule plus de 66 % des placements enregistrés via l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant (ANETI).

Les revenus liés au travail ont augmenté de 4,8 % pour atteindre 845 millions de dinars, portés principalement par l’Arabie saoudite, dont les envois ont progressé de 4,3 % pour atteindre 340 millions de dinars, suivie des Émirats arabes unis (191 millions) et du Qatar (105 millions).

Selon un rapport de la Banque centrale de Tunisie, les transferts réalisés par les Tunisiens résidant à l’étranger restent dominés par les flux provenant des pays européens, même si les envois de fonds des communautés tunisiennes installées dans les pays arabes continuent de se consolider.

 Ainsi, entre tensions régionales et enjeux économiques, la diaspora tunisienne dans le Golfe incarne un équilibre précaire : vivre au cœur de l’incertitude tout en gardant le contrôle de sa sécurité.