En 2009, aux heures les plus délétères de l’ère déchue, un « projet de réforme de l’industrie cinématographique » a été mis en branle avec la complicité des apparatchiks de l’ancien régime du cinéma en Tunisie. Ce projet avait un but politique précis souhaité par le novembrisme au pouvoir, à savoir créer de toute pièce une imagerie audiovisuelle qui sied à ses intérêts tout en étouffant dans l’œuf les velléités contestataires qui commençaient à ce moment-là à imprégner la scène artistique (dont la musique et le cinéma était les têtes de gondole).

Pour ce faire, une agrégation de collaborateurs, de thuriféraires, de propagandistes et d’opportunistes ont répondu aux attentes du pouvoir afin de lui créer sur mesure un écosystème corrompu, élitiste et oligarchique destiné à in fine, ne produire que des images « de la Tunisie bonne à vivre » à qui ils ont donné le doux nom de Cinéma National. Il est inutile de revenir sur les détails de cet épisode balayé par la Révolution, malgré la tentative de ses promoteurs de le remettre à l’ordre du jour en 2011 (la première page du rapport a été réécrite en remplaçant les références à Ben Ali par des références à la Révolution), je me suis exprimé en longueur sur le sujet et notamment sur ces mêmes colonnes (« Le projet de réforme pour le développement du cinéma et de l’audiovisuel en Tunisie : une magouille politico-financière », Nawaat, 4 mars 2010. Ou encore « Action ! », Cahiers du Cinéma, octobre 2011, propos recueillis par Vincent Malausa.)

Or, mentionner ce projet plus de quinze ans plus tard n’est pas anodin. Un des mécanismes pernicieux pré-révolution, que ce même projet prévoyait d’approfondir, de rigidifier et de pérenniser, tourne autour de l’articulation organique de deux dispositifs administratifs distincts : la carte professionnelle et l’autorisation de tournage. La première est un document corporatiste donnant à son titulaire un statut professionnel clair et le casant dans un cadre technique spécifique (réalisateur, monteur, décorateur, ou autre) au sein de cette « industrie » extrêmement hiérarchisée.

Le second est un document sécuritaire promulguant l’accord de l’Etat donné à une structure de production afin de mettre en pratique la production d’un film. La trouvaille arbitraire et archaïque de l’époque était de lier intrinsèquement ces deux démarches administratives déliées. En clair : il fallait démontrer sa qualité professionnelle pour pouvoir tourner, étant sous-entendu que l’acte de filmer est exclusivement réservé à une caste de pros.

Blocage des tournages

Voilà qu’en ce début de semaine, le lundi 20 avril 2026, un communiqué soudain du Syndicat Indépendant des Réalisateurs Producteurs divulgue au grand jour l’envers du décor (on peut même aller jusqu’à le nommer « enfer du décor ») des dispositifs administratifs régissant le milieu audiovisuel et cinématographique. On y apprend que désormais, la Ministre elle-même doit parapher de sa propre main chaque autorisation de tournage déposée.

Ce communiqué en forme de ras-le-bol vient couronner des mois, si ce n’est des années, de mal-gérance, d’incompétence et de retour à des pratiques arbitraires et dictatoriales de la part de l’administration de tutelle : le Ministère des Affaires Culturelles. De surcroit, l’on apprenait par ailleurs il y a peu, la volonté politique d’enterrer le Centre National du Cinéma et de l’Image, dont la création avait été ardemment souhaitée par plusieurs générations successives de cinéastes, avant d’être finalement lancé suite à la Révolution (inutile de revenir pareillement sur le scandale des JCC et autres joyeusetés du même acabit).

Ainsi, à lire la dernière dizaine de communiqués émanant des structures syndicales, associatives ou corporatistes (dont le SIPR susmentionné mais aussi le Syndicat des Producteurs de Films Tunisiens pour ne citer que ces deux-là), c’est à une suite de doléances, une accumulation de colère et d’« affaires » qui se suivent et se ressemblent, que nous avons droit. A croire que le quotidien des travailleur.euses du cinéma est devenu un chemin de croix fait d’humiliations, de lenteurs procédurales et de désillusions cumulées au point d’en devenir insupportables pour tout individu normalement constitué.

Au moment-même où nos films connaissent une embellie qui se vérifie et s’affirme d’année en année, avec une courbe ascendante remarquable tant quantitativement que qualitativement et une génération de cinéastes exceptionnellement diverse et célébrée, le ministère de tutelle, les pouvoirs publics et les rouages administratifs opaques, réactionnaires et déconnectés du réel et des temps, constituent pratiquement le seul obstacle. Alors qu’ils censé réguler, épauler et tirer vers le haut le secteur, voici qu’ils font office de force antagoniste.

15 avril 2026 Tunis – Alors que la bureaucratie resserre son emprise sur les cinéastes, la ministre de la Culture se réunit avec des responsables du ministère afin d’harmoniser le discours de communication et d’en préciser davantage les objectifs et le contenu – FB ministère de la Culture

La poule ou les œufs ?

Ce que le communiqué du SIPR ne dit pas cependant, c’est qu’en pratique, non seulement la personne qui détient la plus haute fonction ministérielle s’arroge la perte de temps et des deniers publics qui vont avec afin de signer une à une chaque demande d’autorisation de tournage ou de repérages, de plus un travail d’épuration est accompli en amont, par la Direction des Arts Scéniques et Audiovisuels. Plusieurs témoignages expriment le retour à la mise en place de ce que j’ai mentionné plus haut : la liaison intrinsèque de la carte professionnelle et de l’autorisation de tournage.

L’administration exige désormais la carte professionnelle du cinéaste afin de faire monter la demande à Madame la Sinistre pour qu’elle signe. Ce procédé, en plus de sa totale inanité pratique, est tout simplement d’une absurdité absolue. Si on est obligé de faire des films afin d’avoir sa carte professionnelle, comment est-on censé y parvenir si l’on nous demande en même temps une carte professionnelle pour avoir une autorisation de tournage ?! C’est la problématique éternelle de savoir qui vient en premier, la poule ou l’œuf ?

Je suis un.e jeune réalisateur.trice, je veux faire une carrière au cinéma. Après l’obtention de nos diplômes respectifs chacun et chacune dans un département technique différent (image, son, production, etc.), je rassemble tous les ami.es que je me suis fait à la fac, je travaille et économise pendant des mois ou parfois des années afin de financer un minimum les dépenses de tournage, j’emprunte tout l’argent que je peux et je m’endette auprès de plusieurs proches car ce que j’ai économisé ne me suffit pas pour louer l’équipement nécessaire à l’accomplissement de ma vision artistique. Je surmonte multiples obstacles à commencer par ma propre inexpérience, seulement impulsé par ma passion et celle de mes ami.es.

Quand enfin, nous sommes prêts à tourner, je demande une autorisation à l’administration qui est théoriquement payée par l’argent du contribuable afin de me faciliter la vie ainsi qu’à mes semblables. Mais l’administration refuse de me fournir le fameux sésame sous prétexte que je n’ai pas de carte professionnelle.

  • Comment puis-je avoir une carte professionnelle ?
  • Après avoir réalisé des films.
  • Comment suis-je censé faire des films pour avoir une carte professionnelle si en amont, je ne peux pas faire de films sans carte professionnelle ?

Un serpent qui se mord la queue. Prise en tenaille entre son aveuglante incompétence et ses désirs ubuesques, l’administration ne sait que répondre et me raccroche au nez ! Je me rends soudain compte d’une évidence : l’administration dont la tâche, la nature et l’essence serait de mettre sa main dans la mienne à chaque fois que j’en ai besoin, bloque mon entrée dans le milieu du cinéma et me prive de mon droit le plus élémentaire : celui de travailler. Je ne vois aucune issue à la situation et décide d’utiliser l’argent que je prédestinais à financer ma première œuvre afin de brûler en Europe. Et je meurs pendant la traversée. Mon corps ne sera jamais retrouvé.

C’est à cela que s’attelle donc les fonctionnaires d’État : créer des démarches administratives kafkaïennes de sorte à entièrement empêcher la régénération des créateur.trices et in fine, momifier le cinéma.

L’Œuvre de cinéma et la part de la corporation

En 2009 comme aujourd’hui, le responsable est le même : le pouvoir en place. Ceci étant, avant, pendant et après la révolution, cette responsabilité première n’est possible sans la compromission, la lâcheté et l’opportunisme des « professionnels de la profession. » Et je ne parle même pas ici des figures proches du RCD, des propagandistes de Ben Ali ou des courtisan.nes qui pullulent ici et ailleurs. Je parle de l’extrême majorité des travailleurs et travailleuses, qu’ils.elles soient en haut ou en bas de l’échelle de ces productions pyramidales que sont les appareils des structures ou bien des productions filmiques. Il y a comme une forme de déterminisme vague mais omniprésent : la soumission et la servitude afin d’accéder au marché du travail (et éventuellement celui des subventions).

Bien entendu, il est nécessaire de défendre ses droits de travailleur.euse, je dirai même que se lever contre les injustices sociales et les disparités de classe est un devoir humain. D’ailleurs, à bien y regarder, la lutte, quand elle a lieu, se situe sur le champ de bataille des acquis sociaux, jamais sur celui du démantèlement systémique. Or, le travail de cinéma est comme tout labeur,  unique et singulier. Rien ne ressemble aux actes de scénariser, tourner, monter. Faire un film a ceci de particulier qu’il est réfractaire à la réalité-même.

Or les revendications uniquement circonstancielles sans articulations politiques, technologiques, historiques et esthétiques n’engendrent que victoires temporaires et condamnent leurs instigateurs à habiter le cercle vicieux de la répétition. D’où la récente résurgence de mécanismes, rouages et procédures dictatoriaux.

Quelles solutions institutionnelles ?

Ce qui va suivre n’est un secret pour aucune personne qui me suit ou me lit depuis une vingtaine d’années. Il n’y a qu’une seule démarche et politique cinématographique à établir de façon structurelle : encourager principalement les jeunes, les cinéastes émergents et les nouveaux venus, ouvrir au maximum les portes d’entrée sur le marché du travail audiovisuel à toutes celles et tous ceux qui le désirent sans aucune entrave,  réduire les procédures et l’implication de l’administration pour amplifier les propositions filmiques et faire exploser les talents, les formes, les propos et les savoir-faire. En une phrase, mettre en pratique la liberté de création et non pas comme maintenant la cantonner à des vœux pieux ou des slogans creux.

Pour ce qui est de la carte professionnelle, la logique voudrait qu’elle soit attribuée automatiquement à tou.tes les diplomé.es. Pour le reste (les non-diplomé.es), une appréciation peut éventuellement être pensée sous la forme d’une commission ou autre. Quant à l’autorisation de tournage, elle doit être abolie en faveur d’une autorisation à occuper l’espace public. Ici aussi, l’automatisation doit être la règle : à des documents précis que la production fournie, l’autorisation est attribuée sans caractère appréciatif. Le tout peut se faire en ligne, avec apposition de QR code en lieu et place de la signature du ou de la responsable, comme pour un bulletin de naissance ou un B3.

En dehors de cette situation où une équipe de tournage va bloquer une rue, une route ou tout autre lieu public, tourner, filmer, prendre du son, photographier, dessiner, mapper ou toute action ou activité liées de près ou de loin à la création d’images, qu’elles soient fixes ou animées, doit être totalement et absolument libre et doit être considérée par les autorité, depuis Madame la Ministre jusqu’au policier de base, comme un droit inaliénable des citoyen.nes qui n’a besoin d’aucune autorisation préalable.

Lier l’obtention d’une autorisation de tournage à une carte professionnelle relève donc de l’aberration. Ce système archaïque, défendu bec-et-ongles par les caciques, engendre tout à fait naturellement un cinéma de rente et de népotisme. Ce qui arrange fortement une partie de producteur.trices, réalisateur.trices et technicien.nes : garder leurs privilèges hérités de leurs parents ou alors d’une structure de gouvernance autoritaire.

Un jeune diplômé vient d’être sélectionné à la Cinéfondation (sélection cannoise dédiée aux films d’écoles), son nom est Youssef Handous, son film s’intitule « Somewhere I Belong » et l’institution formatrice étatique et publique est l’Institut Supérieur des Arts MultiMédias. Ce jeune-homme a été formé et est diplômé. Il a réalisé un film durant ses études et ce film a été sélectionné à Cannes. Qui peut décemment prétendre que ce jeune-homme n’est pas d’ores et déjà un professionnel ? Est-il juste d’imposer à ce jeune-homme de déposer un dossier pour qu’une commission juge bon ou non de lui octroyer la qualité de « professionnel » ?

Et que dire s’il a l’outrecuidance de vouloir faire un film prochainement ? Va-t-on l’autoriser à tourner ou va-t-on considérer que les années d’études qu’il a menées, que le film qu’il a réalisé et que sa sélection cannoise ne sont pas suffisants et qu’il doit trimer encore d’autres années avant qu’une poignée d’oligarques veuillent bien l’accepter dans leurs cercle privé ?

Decembre 2025 Tunis – Absence du jury lors de la cérémonie de clôture des JCC 2025, alors qu’Amina Srarfi, la ministre de la Culture, était bien présente – JCC

Le cinéma tel qu’il va (à sa perte ?)

Nos ancêtres ont créé des images depuis la nuit des temps, la perspective a infléchi la représentation vers le réalisme puis le cinéma a introduit un double-aspect : le mécanique et le magique. Le monde numérique qui a émergé depuis plus de deux décennies a massifié à un point extrême la fabrication et la diffusion des images, notamment les images animées, tout en créant ses propres images (mémes, GIF, etc.)

L’ensemble des données numériques créées par l’humanité, la « sphère globale des données » (SGD), contient environ autant de caractères (d’octets) que le nombre d’étoiles dans l’univers actuellement observable, ou que le nombre estimé de grains de sable sur terre. Cette SGD était estimée en 2018 à 33 zettaoctets. Elle double tous les 2 à 3 ans, suivant la loi de Moore. Chaque minute dans le monde, environ 400 heures de vidéo (200 Go) étaient ajoutées à la SGD. Or, cela est du passé.

Aujourd’hui, les images ne sont plus uniquement créées par des humains, les machines s’y sont mises aussi. L’IA générative produit tellement d’images qu’elle consomme plus d’eau que toute l’eau mise en bouteille en 2025 sur tout le globe. Pendant ce temps-là, en Tunisie, une seule personne, UNE, décide de la vie et de la mort des images, décide seule qui a le droit de filmer et qui n’a pas le droit de filmer, elle seule choisit quel film peut se faire et quel film ne doit pas se faire. D’un côté, une profusion à peine imaginable, de l’autre une rareté cultivée au sein des plus hautes sphères de l’État afin d’assécher le ruissellement des images.

Entre le déluge et la soif, choisissons justement le ruissellement fluide des talents, des désirs et des gestes. Agrandir le cercle des travailleur.euses, des créateur.trices et des producteur.trices n’engendrera pas forcément un trop-plein de films. Or, la circulation ou la confrontation des idées immanente à un secteur d’activité a un effet transformatif prépondérant. Si un plus grand nombre de personnes prennent des caméras en main, le cinéma en Tunisie n’en sera que plus libre.