Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

Nul ne peut nier son désarroi face à notre impuissance à faire bouger les choses, ouvrir une brèche,  espérer retrouver nos libertés et redynamiser le processus démocratique bloqué.

Incapables aussi de descendre dans la rue contre les guerres israélo- américaines à Gaza, au Liban et en Iran. Notre malaise est réel.

Comment peut-on se projeter dans une stratégie de résistance dans un tel contexte et dans une société où la politique ne dispose plus d’audience ? Privée d’un espace public libre, de   structures militantes solides, des subjectivités insoumises, une telle société peut-elle se remobiliser ?

Le regard que nous avons jadis porté vers la manière dont la révolution a ouvert des voies pour l’émergence d’une société de résistance et les horizons qui en ont découlé, cède la place à un autre regard sur la société de consentement, de peur, et de désengagement. La question de comprendre un tel changement n’est pas mineure, elle est devenue de plus en plus récurrente. Pour s’y attaquer, nous avons besoin probablement de lire l’histoire récente de la révolution à rebours. 

La reconfiguration récente de l’espace public contestataire, il faut l’avouer, a plongé nos paradigmes analytiques dans l’embarras. Elle nous oblige à nous rendre à l’évidence que la pensée politique avertie est appelée à éviter de préméditer dans l’histoire un sens ou un esprit qui n’y est pas. Une telle évidence nous permettra de nous situer par rapport à cette nouvelle donne socio-politique depuis le 25 juillet 2021.

La révolution a nourri sa confiance en elle-même de la rupture qu’elle a imaginé opérer avec l’ancien régime. Or l’histoire sociale d’un peuple, d’un Etat et de ses rapports à la société   sont plus complexes. Notre ambition aujourd’hui est plus factuelle, il s’agit de protéger la cité des passions apolitiques et antipolitiques.  Il est clair qu’à la fin de la première décennie après 2011, un basculement s’opère. Les régressions s’accélèrent, les acquis démocratiques sont déconstruits, et le lien de citoyenneté à peine établi grâce au contexte démocratique, s’étiole.    

Face à l’étrange défaite de nos élites qui ont choisi l’exit, hormis une poignée, face au consentement populaire, -volontaire ou fabriqué- à nos divisions qui font perdurer l’autoritarisme, tout porte à se rendre à l’évidence de l’impasse. A faire l’aveu d’impuissance collective.  

En échangeant ces derniers jours en toute confiance, avec un ami, infatigable militant sur tous les fronts, et résistant depuis des décennies, sur le désenchantement démocratique national dominant qui nous inquiète, il m’a conseillé une lecture d’un roman allemand, “Seul dans Berlin” publié en 1947 paru en français en 1967. Son auteur Hans Fallada nous souffle par la voix de son héros une maxime de résistance d’actualité : “chacun selon ses ressources et ses aptitudes, le principal est de résister.”  

Ceci m’a suffi pour redonner sens à nos façons différenciées de résister, et d’admettre que la redynamisation des convergences des luttes qui était possible auparavant, dépend éventuellement des conditions de possibilités susceptibles de les réunir, de la maturation politique des mouvements contestataires eux-mêmes,  et de leur disposition à monter en généralité.  

Depuis des années, la politique n’a plus d’audience en Tunisie. La prédominance de l’entre soi, l’influence des médias saturés par la médiocratie, la peur qui guette à juste titre les activistes, l’angoisse et l’anxiété que cultive notre temps politique national, ont considérablement ébranlé l’espace public, et abimé la joie révolutionnaire.

En effet, pendant des années suite à 2011, une multitude de résistances a articulé des récits subjectifs, des désirs expressifs de contrer la domination et des actions visant les oppresseurs et les dominants. Grace à cette articulation la résistance avait une double cible :  les différentes formes de domination, et l’auto transformation des sujets actifs au sens que lui donne Foucault d’une libération de soi.  Tout le mal est là, si cette auto transformation n’est plus possible.    

Comment, au bout de quelques années, on est passé de la propagation de la joie à la propagation de la peur ? Et comment la révolution a cessé d’être un objet de désir ?

Soutenir que c’est seulement parce que la sur-répression ne cesse d’augmenter même si c’est vrai serait un raccourci. Il faut certainement aller par-delà du pouvoir politique et voir la société dans sa complexité, pour saisir les causes d’une telle résignation.  Les causes de cette prolifération des passions tristes, et de la banalité du mal. Comme le disait Sartre au moment de mai 68, ce qui est nécessaire est de voir avant de prévoir.  

Il est difficile à ce jour de parler d’un mouvement social de lutte pour la démocratie et l’Etat de droit. Certes, il y a des moments qui ponctuent l’espace public essentiellement urbain grâce à l’engagement d’une jeunesse diplômée issue des classes moyennes, avant que ne s’imposent à nouveau les errances et les désorientations.  A comprendre ces jeunes, tout l’espace de résistance semble s’accrocher à des moments de rituels de rassemblement et de manifestation à la capitale. Un énorme effort et un courage légendaire, certes, mais aucun mouvement qui répond aux attentes globales n’en émane.

Que peut –on espérer   au-delà de ce panorama de discontinuité et d’événements ponctuels ?

Hormis l’absence de ce grand mouvement social, il faut tout de même retenir que, grâce à une double mobilisation intellectuelle et citoyenne encore minoritaire, le désir de démocratie ne semble pas rendre l’âme. Dans cette voie à peine ouverte, de nouvelles réflexions apparaissent et des sillons se creusent. Loin de poser les grandes questions de stratégie politique, il y en a une qui parait plus simple et s’impose : comment augmenter ce désir de démocratie, et comment le partager pour la rendre possible ? L’importance de cette question ne tient pas uniquement à sa dimension philosophique théorique, voire psychologique, mais surtout à sa portée pratique.

Comme toujours, penser la relation entre théorie et praxis est inévitable. S’interroger soi-même est une manière d’interroger le réel et le social. Cette réflexivité est à la fois cathartique et correctrice.   

Ce nouvel élan, encore minoritaire mais en cours, témoigne néanmoins du besoin d’un profond aggiornamento de notre engagement intellectuel après 2011. En effet, il est nécessaire que nous reconnaissions tous : islamistes, militants de gauche, libéraux, et intellectuels de tous bords, notre incapacité  à fournir un cadre d’analyse opératoire, en mesure de saisir le moment historique ouvert par le mouvement social de 2011,  comme moment d’opportunité de démocratisation profonde de l’Etat et de la société. Cette défaillance intellectuelle a engendré le chaos, avant d’enfanter le grotesque.

C’était la première fois que nous étions confrontés comme peuple en terre d’islam, à la principale question de la philosophie politique posée depuis les Grecs : à qui doit revenir légitiment le pouvoir sur la cité des hommes ? Qui doit être le souverain légitimement reconnu ?   

Nous nous sommes déchirés sur cette question, sans parvenir à y répondre.  Réduit à un antagonisme binaire entre le monde de l’hétéronomie qui consiste à dire que la loi sacrée, et éternelle vient de Dieu, et le monde de l’autonomie, qui indique que l’organisation de la cité est proprement humaine, le débat public s’est figé, avant d’être effacé. Si résister c’est en premier lieu dire Non, il faut avoir un espace pour le dire et pour qu’il soit audible.

Ainsi, on peut réaffirmer que cette phase s’est soldée par un échec de la mise en place d’une organisation sociale de la délibération collective. Avant l’Etat, les mouvements et les passions totalitaires l’ont rendue impossible. Le public de chaque camp s’est borné, créant une sorte de court-circuit qui l’enferme, et produisant un refus d’altérité, de quête du commun et de faire société. Les réflexes inconscients de résistance identitaire la rendent obtuse. Une forme de “campisme” bloquant s’installe. Plus grave, une déchéance morale frappe en partie la société civile et l’empêche de se remettre debout.

Nous avons échoué. Et ce n’est pas uniquement la faute des islamistes. Nous n’avons pas su construire un espace public qui répond à une sociologie tunisienne différenciée en sous-cultures, en multiplehabitus et prête à vivre dans le “polythéisme des valeurs”. La révolution demeure inachevée tant que nous n’arriverons pas à bâtir une éthique et une politique sur la base d’une relativisation historique de toutes les valeurs et la reconnaissance démocratique de la validité rationnelle de toutes les opinions, donc de l’altérité en dehors des rapports de majorité/minorité, qui ne peuvent que légitimer la tyrannie de la majorité. La véritable substance de la démocratie est de reconnaitre le droit de cité au “Sfir fasel”. ( zéro virgule ) ceux qui ne se valent pas par leur poids électoral, mais par leur droit d’être eux-mêmes. Et d’être utopistes.   

Nous avons mésestimé l’équilibre précaire sur lequel reposait notre démocratie naissante entre passions et institutions. Avant qu’elle soit sociale, ou libérale la démocratie est avant tout institutionnelle. Voici la conclusion à retenir. 

Au fil des années, d’autres interrogations émergent sur les principes de justice selon lesquels doit fonctionner une société. Plus clairement, le véritable dilemme que la gauche a le plus affronté consistait à pouvoir articuler le politique au social, et à empêcher que la reconnaissance juridique des libertés individuelles délaisse la justice sociale. Sauf que cette articulation, contrairement à ce qu’avaient défendu des marxistes orthodoxes et des nationalistes arabes, devrait également être défendue sans entrevoir la moindre atteinte aux libertés fondamentales des hommes et des femmes.  

Pour beaucoup de modernistes et de libéraux, détachés du monde social, la transition démocratique doit se tenir à distance des couches populaires. Une des conséquences de cette distance est d’avoir laissé la représentation politique des pauvres, des marginaux des humiliés, des “des colonisés de l’intérieur”, dans un premier temps, aux discours identitaires portés par les islamistes modérés et radicaux, et dans un deuxième temps, au discours populiste et anti-intellectualiste qui a attisé les ressentiments qui ont porté Kais Saied au pouvoir en 2019, et qui poursuivent à justifier : haine, mal et mensonge.      

Notre défaillance a offert à bien des égards à la contre-révolution un cadre de recomposition. Elle a naturellement réanimé un désir d’Etat fort, contrairement au désir de liberté et de démocratie affiché suite à la chute du Big Brother Orwellien, le 14 janvier.

La faillite démocratique et la recomposition de la contre- révolution n’ont pas constitué deux séquences, mais deux mouvements parallèles d’un même processus qui ont fini par régénérer le Big Brother. Si l’on met en avant ce problème, ce n’est pas pour se jeter les responsabilités, mais plutôt pour souligner quelque chose de fondamental : un pouvoir autoritaire ne vient pas tout seul et ne tient pas longtemps tout seul.  

S’il est vrai que le désir de liberté n’est plus là, peut-on vivre encore longtemps dans la peur et avec le consentement ?  Il n’est pas sans intérêt d’entamer des réflexions et des discussions et d’ouvrir les débats sur les scenarios de demain. En tout cas, s’il faut le faire c’est pour éviter toute prétention de dicter une fois de plus une conduite du futur par-delà les enseignements du présent.

Deux préalables, nous semblent nécessaires. Le premier est inspiré de l’impératif du dire vrai de Foucault qui ne se limite pas à l’objectivité du savant, mais traduit un engagement moral et politique de l’intellectuel / militant. Le deuxième est celui de garder l’espoir tel qu’il est défini par Vaclav Havel comme un état d’esprit et comme orientation. Il ne signifie pas une conviction qu’une chose aura une issue probable, mais que cette conviction a un sens quoi qu’il advienne. Ce n’est qu’ainsi que notre résistance éthique et politique, même minoritaire, a un sens, quoi qu’il advienne.