Une affaire comme ils en raffolent, mêlant quelques personnalités. Peu leur importe qu’il s’agisse d’une histoire de chantage visant à empêcher la publication de vidéos à connotation sexuelle, ni que les noms complets et les adresses de ces personnes soient publiés sur les réseaux sociaux, en totale violation de leurs données personnelles.
Leur obsession est ailleurs : l’intimité des gens, même lorsqu’il s’agit d’adultes consentants. En quelques minutes, ils ont su embraser la foule, crier à la corruption morale, à la décadence sociétale. Leur morale se nourrit du voyeurisme. Ils ne connaissent pas la pudeur dont ils se réclament sans cesse : celle qui consiste à détourner le regard de ce qui ne nous regarde pas. Ils dénoncent la nudité après l’avoir longuement matée, ils s’insurgent contre une affaire après avoir zoomé sur les noms, partagé, commenté, décortiqué, en meute.
Cette économie du regard indiscret trouve dans la morale un alibi parfait pour ses comportements les plus vils. Ces mêmes gens passent leur journée à invectiver les journalistes, les opposants politiques, les féministes, ou simplement une femme qu’ils jugent trop indépendante, trop dénudée, trop rebelle. Ils le font par les injures les plus abjectes, en fabriquant des récits décousus, des complots imaginaires. Leur morale ne leur interdit pas d’envoyer en prison des gens innocents, de les lyncher, de les exposer à la violence morale et physique.
Leur morale s’arrête au seuil de l’humanisme. Ces gens si friands de détails détournent instantanément le regard des corps violentés, des cellules surpeuplées, des morts « suspectes », de ces vies arrachées, de ces familles endeuillées, de ces personnes innocentes qui croupissent en prison, des misères qui gagnent les Tunisiens. Leur voyeurisme, décidément, a ses goûts bien à lui : il se repaît des vies privées qu’on invente, jamais des vies qu’on détruit. La dignité humaine ne compte pas dans leur lot bien pesé d’indignation.
Et cette hypocrisie de la rue trouve son miroir, en pire, au sommet de l’Etat. Car ceux qui gouvernent ont bien compris la rentabilité de ce langage moral : ils l’empruntent, le recyclent pour draper leurs politiques d’un vernis de vertu et de souveraineté retrouvée, de la justice.
Quand Kais Saied a révoqué 57 juges, il les a publiquement accusés de « crimes ». Dans sa charge contre les magistrats, le président de la République a mêlé corruption et obstruction à la justice à des accusations de « corruption morale », de « harcèlement sexuel » et de « flagrant délit dans une affaire de mœurs ». Quand ils déshumanisent leurs adversaires en les désignant comme des « fauves et des hyènes », des « vampires », des « criquets ». Quand une ministre de la Justice se moque de la souffrance des prisonniers en grève de la faim.
Quand on pourchasse des êtres humains, qu’on les abandonne dans le désert sans eau ni nourriture, qu’on laisse des femmes enceintes et des enfants livrés à eux-mêmes aux frontières : on parle de « protéger le pays », de déjouer un « complot ». Quand on réprime les opposants, les magistrats, les avocats, les journalistes qu’on jette en prison : on ne parle jamais de répression, on parle de « complot contre la sûreté de l’État », de lutte contre la corruption, de défense de la révolution trahie.
Des mots gonflés de vertu civique pour couvrir des procès expéditifs, des détentions arbitraires, des dossiers vides. La morale, ici encore, sert de paravent : elle permet de faire passer l’arbitraire pour de la fermeté, la vengeance politique pour de la justice, la répression pour de l’équité.
Cette morale sélective n’a rien d’une morale, tant qu’elle se nourrit du malheur d’autrui, qu’elle y trouve même une jouissance à peine dissimulée : voir l’autre tomber, humilié, puni, voilà ce qui la comble.
Il y a quelque chose de profondément laid dans cette inversion de la moralité. Elle se nourrit de sa propre laideur. Leur morale n’est, en fin de compte, que du moralisme. Leur humanité, une façade de la barbarie.




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