Les images des tombes alignées des naufragés originaires de Ben Guerdane témoignent de l’ampleur du drame. Désormais définitif, le bilan du naufrage de l’embarcation qui a sombré au large de Zarzis, est lourd. Sur la quinzaine de personnes qui étaient à bord, on ne compte qu’un seul survivant. Les opérations de recherche, menées par la Garde nationale, la Marine nationale et la Protection civile, se sont achevées le 26 août par le repêchage du dernier corps.
Ces naufragés aggravent d’autant le décompte macabre des centaines de morts et de disparus ayant emprunté cette traversée. La route migratoire de la Méditerranée centrale vers l’Europe reste l’une des plus meurtrières au monde. Le nombre de morts et disparus y a fortement augmenté en 2026 par rapport à 2025. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recensait déjà environ 765 personnes qui y sont mortes jusqu’à avril 2026, soit 460 de plus qu’à la même période en 2025. On enregistre ainsi une augmentation de plus de 150 %.
Cette hausse de la mortalité n’a pas dissuadé les candidats à la migration irrégulière, parmi lesquels des Tunisiens, dont le nombre a diminué au fil des années sans éroder l’aspiration de centaines d’entre eux à quitter le pays.
Un nombre de départs en forte baisse
Depuis le pic migratoire de 2023, les arrivées par mer en Italie connaissent un recul marqué, et la part de la Tunisie dans ces traversées s’est nettement réduite. C’est ce que confirment à la fois les données du ministère italien de l’Intérieur (Viminale) et celles du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Selon le Viminale, 17 495 migrants sont arrivés par mer en Italie entre le 1ᵉʳ janvier et le 15 août 2026, contre 38 861 sur la même période en 2025 et 37 819 en 2024, soit une baisse de près de 55 % par rapport à 2025.
Les arrivées mensuelles de 2026 sont restées faibles tout au long de l’année : 1 457 en janvier, 2 510 en février, 2 150 en mars, 2 459 en avril, 3 054 en mai, 2 758 en juin et 2 179 en juillet. Le HCR, sur un décompte arrêté à fin juillet, confirme la même tendance : 16 567 arrivées entre janvier et juillet 2026, contre 36 545 sur la même période en 2025, soit également une baisse de 55%.
Côté nationalité, le Viminale recense 820 ressortissants tunisiens débarqués en Italie entre le 1ᵉʳ janvier et le 15 août 2026, soit environ 4,7 % des 17 495 arrivées de la période. La Tunisie occupe le huitième rang des nationalités, loin derrière le Bangladesh (4 718), la Somalie (2 023), l’Algérie (1 777) et le Soudan (1 453).
Le HCR, sur la période janvier-juillet, comptabilise 752 arrivants de nationalité tunisienne (6 % des arrivées de juillet), également en huitième position, derrière le Bangladesh (4 594), la Somalie (1 923), l’Algérie (1 656), le Soudan (1 423), le Pakistan (1 265), l’Égypte (1 064) et l’Érythrée (900).
Côté pays d’embarquement : le HCR indique que 1 270 personnes ont quitté les côtes tunisiennes vers l’Italie entre janvier et juillet 2026, contre 2 393 sur la même période en 2025, soit une baisse de près de la moitié.
En juillet 2026, la Tunisie représentait 7 % des embarquements, loin derrière la Libye (66 %) et l’Algérie (26 %). Sur l’ensemble janvier-juillet, la Libye reste le premier point de départ avec 13 367 embarquements en 2026 (contre 32 690 en 2025), suivie de l’Algérie, en forte hausse à 1 854 (contre 614 en 2025).
Le HCR relève par ailleurs deux traits démographiques pour juillet 2026 : les mineurs non accompagnés représentaient 21 % de l’ensemble des arrivées par mer (principalement originaires de Somalie, d’Érythrée et du Bangladesh), et les femmes seulement 4 % (principalement de Somalie, d’Algérie et d’Érythrée). Le profil des Tunisiens arrivant en Italie restant, selon les mêmes tendances, majoritairement masculin et adulte.
Le Viminale signale également une baisse du nombre de mineurs étrangers non accompagnés débarqués toutes nationalités confondues : 3 312 entre le 1ᵉʳ janvier et le 10 août 2026, contre 6 849 sur la même période en 2025 et 5 001 en 2024. Ces chiffres ne sont pas détaillés par nationalité et ne permettent donc pas de déterminer combien de mineurs tunisiens ils comprennent, le cas échéant.
Un dispositif sécuritaire renforcé
Cette diminution s’explique en partie par le durcissement du contrôle des départs depuis les côtes tunisiennes. Depuis le protocole d’accord de 2023 entre l’Union européenne et la Tunisie, signé en présence de la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, les autorités tunisiennes ont renforcé leur dispositif sécuritaire en mer et sur le littoral, avec l’appui du programme européen de gestion des frontières (BMP), doté d’un financement global de 130 millions d’euros.
Cette chute du nombre d’arrivées est devenue un argument de campagne pour Meloni. En Tunisie, si l’accord est vivement contesté par les opposants au régime et les organisations de défense des droits humains, il fait aussi désormais l’objet de critiques au sein même du camp présidentiel. Des soutiens de Kais Saied dénonçant davantage les pressions européennes et la question de la souveraineté nationale.
Comment expliquer concrètement cette chute ? « La surveillance maritime repose désormais sur plusieurs niveaux de contrôle, avec plus de trois zones couvrant différentes distances des côtes. Elle s’appuie également sur un partage accru de renseignements avec l’Italie, notamment grâce aux drones et aux radars européens qui surveillent le littoral tunisien », explique Romdhane Ben Amor, militant de la société civile et expert sur la question migratoire, dans un entretien avec Nawaat.
L’extension de la zone tunisienne de recherche et de sauvetage en mer (SAR) participe également à ce dispositif. « A terre, les autorités ont multiplié les contrôles aux abords des principales zones de départ, notamment à Sfax et Mahdia, avec des barrages de filtrage aux entrées des villes, sur le modèle du dispositif mis en place à Kerkennah », ajoute-t-il.
La baisse des départs apparaît ainsi moins comme un phénomène spontané que comme le résultat d’une pression accrue exercée sur l’ensemble de la chaîne migratoire, du regroupement des candidats au départ jusqu’à l’interception en mer.

Des migrants qui adaptent leurs stratégies
Le renforcement du contrôle ne signifie pas la disparition des tentatives de départ. Il pousse aussi les candidats à la traversée à modifier leurs pratiques. Les migrants tunisiens s’organisent davantage de manière autonome, en mutualisant leurs compétences et leurs ressources et, dans certains cas, en achetant directement les embarcations et les moteurs nécessaires à la traversée.
Cette autonomie se heurte cependant à des obstacles financiers et logistiques croissants. Le coût des traversées augmente, tandis que les saisies de matériel par les autorités se multiplient. S’y ajoute la crainte d’un double échec : être intercepté en mer avant d’atteindre l’Italie, ou être rapatrié après y être arrivé, relève Ben Amor.
« Cette pression pourrait également produire un effet paradoxal. Selon certains acteurs, un sentiment d’impuissance des autorités ou une période d’instabilité interne pourrait favoriser des tentatives de départs massifs et simultanés, destinées à saturer les dispositifs de contrôle et à créer un fait accompli dans les pays d’arrivée, à l’image des mouvements observés aux frontières de Ceuta et Melilla », prédit-il.
Une pression qui se prolonge après l’arrivée
Le contrôle de la migration ne s’arrête pas aux frontières maritimes. Les opérations de rapatriement depuis l’Italie, mais aussi depuis l’Allemagne et la France, se poursuivent de manière régulière.
Si les arrivées reculent, les retours, eux, augmentent. Selon le Viminale, 5 414 personnes, toutes nationalités confondues, ont été rapatriées depuis l’Italie entre le 1ᵉʳ janvier et le 13 août 2026, dont 4 647 retours forcés et 767 retours volontaires assistés. À la même période, l’Italie avait enregistré 4 040 rapatriements en 2025 et 3 436 en 2024.
Un récent rapport italien remet au premier plan la question des expulsions de migrants tunisiens depuis l’Italie. Selon les relations publiées le 18 février 2026 par le Garante nazionale dei diritti delle persone private della libertà personale (l’autorité indépendante chargée par la loi italienne de surveiller les reconduites forcées) 2 959 personnes ont été rapatriées sous escorte policière en 2025, contre 3 538 en 2024, dont 1 443 directement depuis un centre de rétention (CPR).
Dans ce total, la Tunisie arrive en tête des nationalités concernées : 600 ressortissants tunisiens renvoyés de force en 2025 (contre 1 849 en 2024), devant l’Égypte (532), l’Albanie (323), le Nigeria (250) et le Maroc (213).
Le Garante attribue cette baisse non pas à un assouplissement des pratiques, mais à la diminution du nombre de Tunisiens parvenant effectivement en Italie.
Le rapport, qui parle sans détour de « rimpatri forzati » (rapatriements forcés), contredit frontalement les déclarations répétées du président Kais Saied, qui a toujours nié l’existence d’un accord d’expulsion forcée entre la Tunisie et des États européens. Les autorités tunisiennes préfèrent évoquer des « retours volontaires ».
Au-delà des chiffres et des divergences de terminologie, la question des conditions dans lesquelles ces retours sont préparés et exécutés reste entière. La mort récente d’un migrant tunisien dans un centre de rétention italien en donne une illustration dramatique.
La mort tragique de Dhaoui Lassoued ravive le débat sur les centres de rétention en Italie.

Le 10 août 2026, Dhaoui Lassoued, un migrant tunisien de 30 ans originaire de Ben Guerdane, est mort après avoir chuté du toit du centre de rétention (CPR) de Palazzo San Gervasio, en Italie. Alors que la justice cherche à déterminer s’il s’agit d’un accident ou d’un suicide, son avocate affirme que le jeune homme souffrait de troubles psychiatriques et n’aurait jamais dû être enfermé dans cette structure.
Ce drame a déclenché de violentes émeutes au sein du centre, sur fond de vives dénonciations concernant l’insalubrité et le manque de prise en charge médicale des retenus. Députés et défenseurs des droits humains réclament désormais la fermeture de ces établissements. En Tunisie, l’affaire suscite une immense indignation. La famille de la victime n’a été informée de sa mort qu’après 11 jours de silence, soulevant de graves questions sur le suivi des ressortissants tunisiens retenus à l’étranger.
Face au renforcement de la coopération sur les retours, les autorités tunisiennes mettent en avant la migration légale. Un nouvel accord avec l’Italie, annoncé en avril 2026 dans le cadre de « Thamm-Plus », doit faciliter l’emploi de jeunes Tunisiens dans plusieurs secteurs. Mais cette voie reste limitée : l’accord de 2024 ne prévoyait que 2 000 entrées de travailleurs et les délais de délivrance des visas peuvent atteindre douze mois.
Cette voie légale ne suffit cependant pas à expliquer la baisse des départs irréguliers depuis la Tunisie.
Le recul des départs depuis la Tunisie ne doit donc pas être interprété comme la fin de la migration irrégulière. Il traduit plutôt une transformation du phénomène : durcissement du contrôle, déplacement des routes, adaptation des réseaux et des migrants, renforcement des mécanismes de retour. Alors que la Tunisie occupait une place centrale dans les traversées vers l’Italie en 2023 et 2024, c’est désormais la Libye qui est devenue le principal point d’embarquement sur la Méditerranée centrale.
Les statistiques baissent, les discours officiels s’en félicitent. Mais la méditerranée continue d’engloutir les rêves de départ, à Ben Guerdane et à Zarzis, comme ailleurs sur ses rives sud.







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