Le 23 janvier 1846, la Régence de Tunis devient le premier Etat du monde musulman à abolir officiellement l’esclavage. Cet évènement est enseigné, célébré comme preuve de l’avant-gardisme de la Tunisie.

Dans son livre intitulé « Les héritiers du silence. Esclavage, race et post-abolition en Tunisie », publié récemment par les éditions Santillana, l’historien Abdelhamid Larguèche pointe le paradoxe : l’abolition est fêtée mais l’histoire de l’esclavage est restée dans l’ombre. Les esclaves, écrit-il, « traversent les archives sans véritablement entrer dans la mémoire collective ». Ils figurent dans les actes de vente, les registres notariés, les récits de voyageurs, mais leur expérience manque au récit dominant.

Il décrit même un mécanisme, « l’abolition sans les esclaves ». Manuels scolaires, discours officiels et travaux historiques insistent sur Ahmed Bey, la précocité de la réforme, son importance diplomatique. On met en avant les réformateurs « sans entendre ceux dont l’existence fut directement transformée », observe-t-il.

Un système réel, plus dur que sa légende

Pendant plus d’un millénaire, la Tunisie a fait partie des réseaux de la traite transsaharienne. Des hommes, des femmes et des enfants capturés au Sahel traversaient le désert à pied, pendant des semaines ou des mois, soumis à la soif, à la faim, aux maladies.

Ceux qui survivaient étaient vendus à Tunis, au Souk El-Berka, au cœur de la médina, ou envoyés dans les oasis du Sud, où les palmeraies réclamaient une main-d’œuvre constante. Larguèche souligne que la mort était intégrée aux calculs des négociants : un coût prévisible du commerce.

L’historien balaye la légende d’un esclavage « doux », domestique, presque familial. Les sources mentionnent des esclaves traités comme des membres de la maison. Il rétorque que « la proximité ne supprimait pas la domination » et pouvait même la rendre plus profonde.

Les femmes, nombreuses parmi les captifs, étaient employées comme servantes, nourrices ou concubines, juridiquement dépendantes pour leurs déplacements, leurs mariages, leur avenir.

Les enfants, particulièrement recherchés parce qu’ils s’adaptaient plus facilement, subissaient un déracinement total. Larguèche mobilise ici le concept de « mort sociale » d’Orlando Patterson. Privés de leur langue, de leurs croyances, de leur famille, les enfants arrivaient difficilement à reconstituer leur passé. D’où, explique-t-il, le peu d’informations que les archives tunisiennes conservent sur les trajectoires individuelles des descendants d’esclaves.

11 avril 2026, Tunis – Une manifestante scande des slogans lors d’une marche citoyenne contre le racisme. Nawaat photos – Malek Ben Dkhil

Il rappelle aussi la part de l’exploitation agricole, longtemps sous-estimée parce qu’elle a laissé moins de traces que la domesticité urbaine. Mais il refuse l’excès inverse, qui plaquerait sur la Tunisie le modèle des plantations atlantiques. L’esclavage tunisien fut, en effet, un système complexe, mêlant exploitation économique, hiérarchies de statut, intégration culturelle et domination. Le comprendre ne consiste pas, précise-t-il, à « rechercher des coupables ou à distribuer des absolutions ».

1846, une abolition progressive

Le décret de 1846 ne marque pas une rupture soudaine avec l’ordre ancien. Larguèche y voit l’aboutissement d’une stratégie progressive. En avril 1841, Ahmed Bey ferme ainsi le Souk El-Berka. Cette mesure est pratique puisqu’elle perturbe les circuits de vente. Elle est aussi symbolique, puisqu’elle prive l’institution de son principal espace public d’échanges esclavagistes. Entre 1842 et 1845, il limite l’entrée de nouveaux esclaves et encourage les affranchissements. La logique est simple : un système qui ne se renouvelle plus est condamné à terme.

L’historien invite à ne pas lire la réforme comme un simple geste humanitaire, ni comme une capitulation devant la Grande-Bretagne. Les consuls britanniques ont exercé une pression réelle, mais le souverain s’est approprié cette pression pour affirmer l’autonomie de la Régence et son image de réformateur.

Il fallait aussi rendre la mesure religieusement acceptable. Le cheikh Sidi Brahim Riahi, savant respecté de la Zitouna, apporte une argumentation religieuse montrant que l’abolition peut se défendre à l’intérieur du cadre de l’islam.

La réforme se fait sans violence significative, ce qui est rare dans l’histoire des abolitions. Larguèche prévient pourtant : cette absence de conflit ne prouve pas une disparition sans conséquences dramatiques. Les effets sociaux de l’esclavage allaient se prolonger bien après son abolition juridique.

Après 1846, la liberté sans l’égalité

L’abolition a éradiqué le statut, mais elle n’a pas supprimé ce qui l’accompagnait. Des siècles de traite ont fini par associer, dans l’imaginaire social, la couleur noire à la condition servile, au point d’en faire un signe pouvant évoquer « une origine servile réelle ou supposée ».

Larguèche ne parle pas d’un racisme biologique à l’européenne, mais de hiérarchies héritées de l’histoire locale, dont les effets restent comparables : assignation identitaire, préjugés, inégalités de traitement. L’égalité est demeurée « un horizon inachevé », écrit-il.

Dans de nombreuses familles, le passé servile est devenu indicible : on se tait pour préserver les enfants du stigmate. « Le silence devient alors une stratégie de protection », note l’historien, qui en souligne aussitôt le prix. Car en effaçant la mémoire, on rend plus difficile la compréhension des inégalités héritées.

Ce silence privé a trouvé son pendant à l’échelle de l’Etat. Après l’indépendance, le récit national met l’accent sur ce qui rassemble : la lutte anticoloniale, la modernisation, la citoyenneté. L’esclavage, qui renvoie à des rapports de domination internes, s’y insère mal.

Avril 2026, Tunis – Manifestation de l’action citoyenne contre le racisme et le discours de haine. Nawaat photos – Malek Ben Dkhil

Slim Marzoug, une voix retrouvée

Larguèche donne à ce silence un visage : celui de Slim Marzoug, « destin noir dans la Tunisie indépendante », longtemps oublié par l’histoire officielle.

Né à Gabès sous le protectorat, Marzoug grandit dans un monde où l’esclavage a disparu du droit depuis près d’un siècle, mais où la couleur de peau reste un facteur de distinction : exclusions discrètes dans les alliances matrimoniales, l’accès à certaines positions sociales, les représentations collectives.

Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il croit à la promesse d’égalité de l’indépendance. Pour les Tunisiens noirs, cette période suscite de grands espoirs, écrit Larguèche.

Mais le discours national privilégie l’unité du peuple, et cette unité rend invisibles certaines expériences. D’où la question à laquelle Marzoug se heurte : « Comment dénoncer une réalité que le discours officiel considère comme inexistante ? »

Il est, selon l’historien, l’un des premiers à la poser publiquement, en réclamant la reconnaissance de la situation spécifique des Tunisiens noirs. Il n’est pas séparatiste. Il demande une intégration plus complète à la communauté nationale. Mais dans les années 1960, le pouvoir craint tout ce qui pourrait remettre en cause l’unité nationale.

Marzoug entre en conflit avec les autorités. Progressivement marginalisé, il est interné pendant de longues années à l’hôpital psychiatrique Razi et disparaît presque entièrement de l’espace public. Larguèche parle d’un « double effacement » : celui d’un homme dont la parole n’est plus entendue, et celui d’une question que la société préfère ne pas regarder en face.

À partir des années 2000, puis surtout après 2011, des chercheurs, des militants associatifs et des acteurs de la société civile redécouvrent son parcours. Sa trajectoire montre que la question noire en Tunisie n’a pas surgi au XXIᵉ siècle. Elle est enracinée dans les héritages de l’esclavage. Elle relie le silence du passé aux revendications de reconnaissance qui s’expriment aujourd’hui.

Des mémoires qui survivent par les corps et les voix

Si l’histoire officielle a peu retenu les esclaves, leurs descendants ont gardé la mémoire par d’autres voies. Larguèche s’attarde sur les Dar Jemaâ, « maisons communes » des oasis du Sud et de Tunis, qui portaient parfois le nom des régions d’origine de leurs membres comme Dar Barnou, Dar Haoussa. Là où la traite avait rompu les liens de parenté, elles ont fait office de famille élargie, d’espace de solidarité et de protection.

Elles ont aussi porté le Stambâli, rituel de musique, de transe et de guérison où l’on chante en haoussa, en kanouri ou en zarma, et où des saints musulmans côtoient des entités spirituelles africaines.

Pour l’historien, c’est « une archive vivante ». Là où les documents ne gardent que des noms, des prix et des actes de vente, il préserve des langues, des récits, des cosmologies. La mémoire de l’esclavage se transmet aussi « par les corps, les voix, les gestes, les rythmes », souligne-t-il.

Cette archive est fragile. Dar Barnou est présentée comme la dernière gardienne d’un réseau autrefois bien plus vaste. Son grand maître, Abdelmajid Mihoub, est mort en 2008, et la transmission repose depuis sur des disciples comme Salah El-Ouergli, né face à la maison. Une mémoire qui tient à quelques personnes est une mémoire menacée.

Ce que cette histoire dit de la Tunisie d’aujourd’hui

Pour Larguèche, son livre ne traite pas seulement du passé, il interroge « les usages contemporains de la mémoire » et les défis d’une citoyenneté pleinement inclusive. Depuis 2011, mobilisations associatives, travaux universitaires et reconnaissance progressive des discriminations raciales ont ramené le sujet dans l’espace public.

La loi de 2018 contre toutes les formes de discrimination raciale en est la marque la plus visible, et le 23 janvier est désormais commémoré comme une date nationale.

Mais une loi ne règle pas un silence. Les violences et les discours hostiles visant les migrants d’Afrique subsaharienne, notamment le discours anti-migrants du chef de l’Etat en février 2023, ont rappelé combien la couleur de peau reste un marqueur d’exclusion dans l’espace public.

Les Tunisiens noirs, eux, continuent de décrire des discriminations du quotidien. Pour Larguèche, quand une société ne reconnaît pas certaines expériences historiques, les discriminations actuelles apparaissent comme « des phénomènes isolés, détachés de leurs racines historiques ».

C’est l’enjeu de la transmission, que l’historien pose sans détour : comment faire entrer cette histoire dans l’école, les musées, les commémorations, sans la réduire à un catalogue de souffrances ? La réponse tient à la place que l’on accorde aux voix absentes, celles des esclaves qui n’ont presque rien laissé, de leurs descendants, d’hommes comme Marzoug.

Pendant longtemps, les esclaves furent les oubliés de l’histoire, note Larguèche. Les retrouver n’est pas seulement une exigence scientifique, c’est reconnaître que leur trajectoire appartient pleinement à l’histoire de la Tunisie.