L’affaire Jalal Brick met à nu la crise d’hypocrisie qui frappe les internautes tunisiens, les progressistes et certains opposants. Ici je vais me consacrer exclusivement à cette catégorie en oubliant ses détracteurs classiques, dont la réaction est somme toute assez logique. Les gens dont je voudrais parler lui ont tourné le dos lors d’une situation critique, après l’avoir applaudi chaleureusement pendant des mois. Le terme de « situation critique » s’applique réellement quand on imagine son quotidien d’homme traqué par des individus qui se sont promis de le tuer à cause de son opinion.

Les fans de Jalel Brick, avant la fameuse séquence, l’aimaient bien parce qu’il parlait le langage de la rue, parce qu’il disait avec vulgarité des choses assez vraies. Depuis le début de son aventure, le blasphème a été chez Jalel Brick un élément de langage répétitif, parfois utilisé d’une façon provocatrice et outrancière pour sortir l’opinion publique de cette léthargie irritante qu’il déteste tant. Mais rappelons, avant de continuer, la définition du dictionnaire du terme blasphème : « parole, discours outrageant à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est sacré. » Brick outrageait donc la divinité, la religion, le sacré et ses nombreux fans, qui le renient aujourd’hui, l’écoutaient en admirant son franc parler. Ils en redemandaient même.

Chez certains, l’attente des blasphèmes et de gros mots était plus pressante que celle des idées qu’il allait livrer. Ces idées qui se répétaient dans un désir didactique d’apprendre « la vie » aux jeunes générations ciblées par la propagande internationale salafiste et de faire réagir certaines catégories de la société qui lui semblaient passives. On aimait donc écouter Brick essentiellement pour son style épique, provoquant l’enthousiasme et surtout le rire. Brick se foutait de tout, rendait tout risible dans des monologues dévastateurs. Sa parole subversive plaisait parce qu’elle ridiculisait toutes les autorités : politiques, militaires et même divines. Il dégageait une morale à travers son immoralisme. Quand aux progressistes et aux défenseurs de la liberté d’expression, ils n’avaient rien contre Brick car il servait leur intérêt en popularisant un discours anti nahdha et radicalement anti islamiste. Il leur apportait des électeurs. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait avec Ben Jafaar et Sebsi, dans le but, selon lui, de voter utile contre la Nahdha. Profitant de sa grande popularité, il a voulu rassembler les électeurs contre les gens qu’il a tant fustigés.

La séquence décisive qui a provoquée sa chute le montre très éméché en train de…blasphémer. Oui. Rien de nouveau donc. Sauf qu’ici, diraient certains, il a parlé de Mahomet, de Dieu et de l’islam d’une façon insultante. Oui mais n’est-ce pas justement ce qu’il faisait dans ses anciennes séquences ? N’est-ce pas ceci qui a fait son succès auprès de foules ? N’est-ce pas ce côté anarchiste, anti autoritariste qui a séduit les internautes ?

Dans presque toutes les séquences qu’il filme avec sa webcam, celui-ci n’hésitait pas à se saouler avant de livrer sa parole blasphématoire. Que disait-t-il exactement dans ces blasphèmes ? Eh bien simplement la formule en tunisien insultant Dieu, que tout le monde connait et que tout le monde entend quotidiennement dans la rue, dans les cafés, dans les bars. Une formule que beaucoup de progressistes, de groupes soit disant anti islamistes ayant tourné le dos à Brick après en avoir fait leur fond de commerce, utilisent dans leurs commentaires sur les réseaux sociaux et qu’on ne va pas éviter de mentionner dans cet article en la traduisant ainsi : « Que la religion de ton Dieu soit maudite. » Cette formule réitérée dans ses séquences, avec des variations diverses, n’a nullement choqué la sensibilité de ses auditeurs. Au contraire, c’était cela qui faisait le sel de ses interventions. Or maudire la religion de Dieu est un acte de langage très grave, portant une grande atteinte au sacré. C’est une vraie profanation de la religion à laquelle on est supposé croire. On a peut-être perdu le vrai sens de cette expression à force de l’entendre et de la répéter mais je ne crois pas que le fait de vouer la religion de Dieu à la damnation éternelle, devant des milliers d’auditeurs, soit une parole légère. Je ne crois pas que le fait de maudire la religion du Dieu de la personne à qui l’on s’adresse, c’est-à-dire un musulman, soit très respectueux pour Dieu, pour l’islam et pour Mahomet. Mais ceci n’empêche pas qu’on l’utilise quotidiennement dans les endroits publics et je peux même dire qu’il existe des gens qui utilisent des blasphèmes beaucoup plus performants que la formule mentionnée. C’est-à-dire qu’ils y ajoutent une variation sexuelle dévirilisante. Tout le monde comprendra.

On va m’opposer le fait que Brick a parlé de Dieu, de Mahomet, de l’islam avec des adjectifs péjoratifs précis, qu’il les a insultés directement etc… Oui mais sémantiquement ces adjectifs sont-ils plus choquants que le fait de maudire l’islam en entier ? Ces paroles apportent-elles quelque chose de plus irrévérencieux que de souhaiter que la religion de Dieu soit maudite ? Comment peut-on accepter avec humour que quelqu’un maudisse l’islam, religion de Dieu apportée aux êtres humains par l’intermédiaire de Mahomet et être indigné plus tard par la même personne quand elle insulte Mahomet, Dieu et l’islam ? N’est-ce pas une contradiction à rendre fou ?

Non, puisqu’elle peut être traitée rationnellement : ces gens là ne comprennent rien à la liberté d’expression, dont ils ne cessent de nous rabattre les oreilles. Ces gens là sont aliénés dans leur rapport à leur propre langue. Ces gens là, malgré leurs revendications révolutionnaires quotidiennes, sont encore aussi réactionnaires qu’un vieux con salafiste. Ces gens là sont les ennemis faciles de tous les dictateurs parce qu’ils sont dans une absence de conviction qui les rend facilement manipulables et faibles d’esprit. Ces gens là sont décevants intellectuellement parce qu’ils ne savent pas réfléchir en amont et se libérer du populisme étouffant qui les terrorise. Ces gens là se croient libérés de tous les tabous alors qu’ils n’arrivent à baiser que dans le noir. Ces gens là font des pirouettes mondaines en fonction de la pluie et du beau temps. Ces gens là, en fin de compte, ne valent pas un cheveu de celui qu’ils ont préféré livrer en bouc-émissaire à leur culpabilité enfantine, parce qu’il leur a mis le nez dans leur propres contradictions, par sa parole libre, anarchiste et assumée.

Ps : Au moins dans cette affaire, les conservateurs ont été cohérents.