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C’est une jeune femme ordinaire qui pourrait, comme ses camarades, passer inaperçue. Mais dès qu’on l’aborde, on est saisi par son regard apaisant et la force douce et profonde qu’elle dégage en permanence autour d’elle. Il y a quelques années, le destin l’a convié à devenir le symbole du combat exemplaire des ouvrières tunisiennes. Sonia Jebali, 35 ans, ex-ouvrière et ex-déléguée syndicale à l’usine de Latelec-Fouchana, a entamé une grève de la faim pour contraindre ses patrons à réintégrer les ouvriers licenciés. Sur les dix ouvrières licenciées en mars 2013, sept ont été réintégrées. En revanche, avec sa compagne de route, Monia Dridi, elle aussi déléguée syndicale, Sonia n’a pas réussi à imposer sa réintégration optant pour des indemnités de licenciement conséquentes.

Portrait d’une battante qui a pourfendu les deux ogres du patriarcat et du patronat.

Nous l’avons rencontré dans un café au centre ville de Tunis, juste après la levée de sa grève de la faim. Les 27 jours d’abstinence ont fait des ravages sur son maigre corps, mais ont épargné son sourire calme et confiant. Ses cheveux lisses, châtain clair, entourent son petit visage aux traits fins, marqué par un nez fier et bien dessiné. Le mystère de son magnétisme réside dans ses yeux foncés, sources d’étincelles. Son regard émouvant fait contraste avec ses joues décolorées et ses lèvres pâles.

Sonia peut passer des heures interminables à vous parler du capital qui rend impossible la survie des ouvriers, des salaires dérisoires, des heures de travail supplémentaires impayées, des conditions misérables d’hygiène et de sécurité et des licenciements massifs.

Après des mois de travail sans salaires, durant lesquels nous avons passé des dizaines de stages et de tests de niveau, l’employeur nous a imposé un salaire qui ne dépasse pas 250 dinars. Les premières années, les conditions de travail étaient horribles. Les propos racistes des directeurs, le harcèlement sexuel des responsables, ainsi que la maltraitance quotidienne réduisaient nos capacités de supporter l’injustice, se souvient Sonia avec amertume.

Frontale, elle l’était, à chaque fois qu’elle ou ses collègues subissaient une injustice ou une agression. Pendant des années, Sonia a évolué dans ce cadre d’hostilité envers les « patrons » qui, de toute façon, refusaient de dialoguer préférant réprimer et humilier les ouvriers en se basant sur des avantages fiscaux qui rendent de plus en plus vulnérable la main d’œuvre tunisienne. Filiale tunisienne de l’entreprise française Latécoère, Latelec s’est installée dans la banlieue de Tunis en 2005. La multinationale française avait, alors, bénéficié d’une loi permettant aux entreprises étrangères de ne pas payer d’impôts pendant 10 ans. Employant plus de 90 % de femmes, l’usine produit des équipements pour deux gros clients avionneurs : Airbus et Dassault.

Ici en Tunisie, cette multinationale profite de la main-d’oeuvre sous payée et des avantages garantis par le code des incitations aux investissements qui contient plusieurs lacunes permettant aux entreprises étrangères une grande liberté dans sa gestion humaine. Aucune garantie n’est prévue par ce code pour obliger les investisseurs étrangers à employer les chômeurs et à valoriser leur qualification professionnelle. Certains secteurs ont même le droit d’employer 30 % de main-d’oeuvre étrangère ce qui a causé l’importation du chômage. Ce qui est dur à croire, aujourd’hui, est que le nouveau code en cours de discussion n’est pas différent de l’ancien.

La frustration était le lot quotidien de Sonia, se sachant incapable de changer grand-chose à son quotidien et celui de ses camarades.

La plupart des ouvriers ont peur de s’opposer à la direction. Parfois, Monia et moi étions seules à prendre la défense d’une autre ouvrière. La situation fragile des travailleurs les empêche de protester pour améliorer leurs conditions. L’absence d’un syndicat fort et crédible compliquait aussi la situation dans notre usine. Ce n’est qu’après la titularisation de la majorité des travailleurs qu’on a réussis à monter un syndicat, raconte Sonia.

C’est ainsi qu’en 2010 Sonia, Monia et deux autres ouvrières annoncent la création d’un syndicat de base, dont Sonia était la secrétaire générale. Quelques mois plus tard, le syndicat regroupait plus que 420 adhérents (sur 450 salariés). Les revendications du syndicat étaient simples : Intégrer en CDI les salariées, respecter le droit du travail tunisien en augmentant les salaires et en couvrant les heures supplémentaires, les congés et les promotions. Suite à une première grève, le syndicat obtient des augmentations de salaire et un accord signé avec la direction de Latelec, en 2012.

Mais, la multinationale française a vite réagi pour freiner le mouvement social dans son usine. En septembre 2012, la direction française annonce une fermeture d’un mois accompagnée du transfert temporaire de la production en France. Suppression de plusieurs postes (environ 400 postes d’intérimaires sur deux étapes), mises à pied, sanctions abusives, harcèlement, menaces de mort, remarques racistes et sexistes étaient les mesures prises par la direction de Latécoère pour arrêter l’élan révolutionnaire dans son usine tunisienne. Face au mouvement de solidarité international qui s’est mis en place pour les soutenir, la direction durcit ses représailles en considérant les rassemblements du syndicat devant l’ambassade de France et devant l’usine de Fouchana comme une atteinte à l’image de la multinationale. Latelec procède, donc, au licenciement de 10 ouvrières. Sans aucun respect du code du travail et en violation des conventions internationales de l’Organisation Internationale du Travail, la multinationale française a usé de son pouvoir d’employabilité pour gagner le soutien des autorités tunisiennes, celle de l’UTICA et de l’UGTT.

Malgré cela, Sonia et ses camarades vont réussir avec le peu de moyens et de soutien qu’ils avaient, à avoir gain de cause en obtenant la réintégration de six filles, sans les déléguées syndicales, ainsi que deux autres ouvrières engagées dans la lutte. Malheureusement, l’UGTT va signer un PV qui confère à Latelec le droit de licencier les syndicalistes. C’est alors que Sonia décide avec ses camarades de continuer le combat seules et d’entamer une grève de la faim illimitée dans les locaux de l’Union Générale des Etudiants Tunisiens.

Ce n’était pas une victoire comme l’a présenté l’UGTT. Au contraire, c’était une catastrophe ! Une défaite ! Le capital a réussi à punir l’activité syndicale et à bafouer les droits des travailleurs. Il y avait un forcing dégueulasse pour fermer le dossier sur une telle défaite. Après plusieurs tentatives échouées de relancer les négociations, nous avons pris une décision : Soit la victoire soit la mort…, assure Sonia.

Ce franc-parler, elle le doit sans doute à son vécu difficile. Sonia a choisi d’arrêter ses études à l’âge de 19 ans. « L’année du bac, j’ai décidé de renoncer aux examens de contrôle. J’avais, pourtant, de fortes chances pour réussir, mais je craignais, justement, d’aller à l’université. Mon père n’avait pas les moyens pour financer mes études supérieures. Après quelques mois de chômage, j’ai commencé à chercher un boulot dans les usines à côté ».

Issue d’une famille très modeste, Sonia habite à Mhamdia, un quartier populaire, très défavorisé, de Tunis. Son père était ouvrier dans une usine française.

Mon père a, lui aussi, vécu l’injustice du licenciement abusif. Mais il n’a pas résisté et il s’est contenté de quelques centaines de dinars en guise d’indemnité, révèle Sonia.

C’est ce père qui a fait d’elle la rebelle qu’elle est, aujourd’hui, en la poussant à se rebeller contre son autorité. Car le combat de Sonia a commencé très tôt. « Je menais, déjà, une guerre, chez moi… contre mon père », avoue Sonia en souriant. Le père de Sonia ne voulait pas qu’elle travaille. Il refusait de voir sa fille s’indigner contre ses supérieures et pensait, dur comme fer, qu’une femme doit rester docile et obéissante.

Les discours sur l’honneur de la famille et sur la bonne conduite de la femme étaient mon repas quotidien. J’ai été toute ma vie traitée de trainée et de « mauvaise fille » pour tout et n’importe quoi, témoigne Sonia.

Ainsi, celle qui a fait trembler l’une des plus grandes multinationales françaises, est une fille mal considérée, pas seulement par son père, mais aussi par sa communauté.

Durant ma grève de la faim, des voisins venaient voir ma famille pour lui conseiller de me retenir. On m’a rapporté des tas de commentaires insensés du genre : Elle se prend pour qui ? Elle est une fille et elle ne doit pas passer à la télévision. Elle ne doit pas passer la nuit dehors …

Même avec le peu de soutien de ses frères et de sa mère, Sonia, solitaire, a appris à arracher ses droits et à faire face au patriarcat. Dire non n’est plus un crime et n’est point une honte. Montrer que « femme ne signifie pas soumission », prouver qu’honneur est synonyme de dignité, tel est le message que Sonia voulait faire passer à ses patrons, à la société et surtout à son père qui « ne conteste pas trop maintenant, surtout que j’ai réussi, là où il a échoué, à faire plier mon Supérieur », conclut Sonia avec un petit sourire fier.

A présent que le dossier de Latelec est clos, Sonia commence à faire son bilan et envisage de continuer à se battre. La symbolique de son combat, portée au-delà de la Tunisie, relance l’espoir d’un contre-pouvoir révolutionnaire et indépendant. Il est clair que la persévérance de Sonia, de Monia et de leurs camarades est une leçon de militantisme. Ce combat ne peut appartenir à aucune structure syndicale, aucun pays et aucun parti politique, mais seulement à une humanité souffrante et opprimée où des femmes combatives continuent à nous faire rêver d’un monde meilleur.