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Borj Chakir, une localité située à 8 km de Tunis. Un village que nous avons connu à travers les médias par les cris de tribulation de ses habitants à cause de la décharge qui leur ruine la vie. Une population de 50 000 personnes (les résidents d’Al’Attar/Borj Chakir, Jayara et Sidi Hassine) galère des conditions précaires et odieuses. Voyage au cœur de ce terreau.


La décharge de Jbel Borj Chakir a été créée en 1999. Elle est considérée comme étant la plus grande et l’unique dépotoir contrôlée de Tunis (gouvernorats de Tunis, Manouba, Ariana et Ben Arous). Elle s’étale sur 120 hectares sur une zone agricole plantée autrefois d’oliviers, d’amandes et de céréales.

A un rythme cadencé, des camions arrivent à la décharge de Borj Chakir pour charrier 2700 à 3000 tonnes par jour de déchets variés. Sur leur chemin, des nuages de poussières s’accumulent. Les ordures s’éparpillent partout, s’échappant des bennes des camions et se répandant sur les routes d’accès et dans les zones urbaines. Les casiers à l’intérieur de la décharge sont également à ciel ouvert. Aucune mesure de couvrement des déchets n’est prise en compte. De plus, le mur de la décharge est détruit, ce qui favorise la libre circulation des chiens errants autour de la décharge.
Ceci explique les quantités énormes d’ordures qu’on voit en permanence à la cité Al’Attar et ses alentours. Des odeurs nauséabonde qui irritent la gorge, titillent le larynx et provoquent la toux. L’odeur suffoque le vivant.

Les risques sanitaires

Les pollutions engendrées par la décharge, et leurs impacts sanitaires sont diffus dans le temps et dans l’espace. Plusieurs polluants interagissent dans des milieux naturels différents (air, sol, eaux). Sur le long terme, les liens de causalité entre les pollutions liées aux décharges et les maladies ou les modifications significatives de l’environnement sont désormais détectables.

Kamel Marouani, un des habitants de la région d’Al’Attar et un ouvrier travaillant dans la décharge, était une victime des odeurs vénéneuses des lixiviats*. Le défunt a été atteint par un cancer des poumons. Faute de moyens, il n’a pas pu suivre les consignes des médecins. Il était obligé de retourner vers son travail. Peu de temps après, il n’a pas pu tenir.

Kamel Marouani n’a bénéficié d’aucune couverture sociale ni de la part de l’Agence Nationale de Gestion des Déchets (ANGED) ni de la part de la société de transport ECOTI ; la société exploitante de la décharge.

Le PDG de l’ANGED, monsieur Habib Omran nous assure que : 

D’après les directives administratifs de l’ANGED, nous ne pouvons pas faire des interventions sociales pour les ouvriers des sociétés exploitantes de la décharge. Néanmoins, je m’engage personnellement du dossier de Kamel Marouani et de sa famille.

Mohamed Ali Trabelsi, est le 2ème cas frappant. C’est un ouvrier qui est aujourd’hui aveugle et risque de se faire amputer la jambe, à cause de la piqure d’une seringue contaminée de la décharge.
Considérons que l’enfouissement des déchets a été réalisé pendant longtemps de façon précaire, sans aucune contrainte ou contrôle des différentes catégories de déchets stockés et enfouis.

Outre la fétidité des lixiviats, les riverains de Borj Chakir inhalent, sans se rendre compte, des émanations gazeuses nocives en provenance du biogaz non capté. Les exploitants doivent, naturellement, mettre en place des systèmes de captation de ce gaz. Cependant, ces systèmes (principalement le torchage) ne sont que partiellement efficaces. Une partie des gaz s’échappe dans l’atmosphère, entrainant dans l’air les rejets des fumées dans lesquelles disparaissent des polluants, notamment des métaux lourds. Ainsi, ces menaces environnementales constituent un risque majeur pour la santé des habitants avoisinants.
Toutefois, les habitants souffrent de l’exacerbation de pathologies respiratoires accrues par effets cumulatifs.

D’après l’article 47 de constitution : « Les droits de l’enfant sur ses parents et sur l’Etat sont la garantie de la dignité, de la santé, des soins, de l’éducation et de l’enseignement. L’État se doit de fournir toutes les formes de protection à tous les enfants sans discriminations et selon les intérêts supérieurs de l’enfant ».
Or, à peine 500 m de la décharge, y’a une école primaire. La direction du vent pointe directement vers cette école.

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Ici y’a 140 enfants. Ils sont tous asthmatiques. Ils ne peuvent même pas se concentrer lors des cours à cause des odeurs étouffantes. Et encore, ils risquent de se faire mordre par les chiens qui errent librement tout près de leurs classes, s’insurge le gardien de l’école.

Les enfants que nous avons rencontré à l’école souffrent d’asthme, de troubles cardiaques et respiratoires, de maladies infectieuses, de démangeaisons et d’irritations cutanés.
Ces pathologies sont généralisées ; la majorité des habitants de la région en sont atteints. Indépendamment des répercussions sur leurs états psychologiques : traumatisme, anxiété et stress social; une vie pénible et intolérable.

Cette situation est la conséquence d’une « totale irresponsabilité et indifférence » de l’Etat vis-à-vis ses obligations constitutionnelles, à savoir : une vie décente et un environnement sain.

D’après l’article 21 de la constitution « L’État garantit aux citoyens les libertés et les droits individuels et collectifs. Il leur assure les conditions d’une vie décente ». L’article 45 stipule que « L’Etat garantit le droit à un environnement sain et équilibré et la participation à la sécurité du climat. L’Etat se doit de fournir les moyens nécessaires à l’élimination de la pollution environnementale ».

Les habitants d’Al’Attar ont protesté à plusieurs occasions contre leur situation lamentable. Lors des réclamations du mois de Mars 2014 et afin de dompter leur bouillonnement et contrôler leur fureur, le ministre de l’Environnement s’est intervenu. Une caravane de santé a été organisée durant le mois d’Avril 2014 par L’ANGED, SOS BIAA, avec la coopération de quelques habitants de la région. Mais depuis, l’affaire des consultations sanitaires est clause; c’était juste une action et non une politique sociale durable.

La décharge de l’intérieur

Plus visibles que les pauvres hères des alentours de la décharge, de plus en plus de situations de dénuement nous interpellent.
Dès l’entrée, une bande de jeunes gens, d’hommes et de femmes, se précipitent sur les tas d’immondices pour fouiller.
Ce qui était étonnant, c’est leur réaction de vandalisme et leur méfiance dès qu’ils se sont rendu compte de l’introduction des étrangers à la décharge.

Une gigantesque métropole, appelés « barbéchas», qui signifie littéralement « fouilleurs » en dialecte tunisien. Survivant grâce aux déchets, ils sont devenus une « caste » à part entière. 
Les affres du chômage des habitants de la région et la détresse sociale les poussent à opter pour ce travail de chiffonnier. Ils sont plus de 500 de citoyens à vivoter dans cet îlot de peuplement.
L’activité consiste à trier et récupérer manuellement des denrées et divers matériaux recyclables ou réutilisables au niveau de la décharge. Cette dernière est alimentée par toutes sortes d’ordures et de déchets mélangés déversés par les bennes. Un travail polyvalent dans un espace insalubre, dangereux et encombrés.

Les chiffonniers risquent leurs vies par cette activité. Ils sont exposés à tous types de calamités (explosion, intoxications aiguës, asphyxie et suffocation par exposition aux fumées …). Ils risquent aussi de manipuler des produits chimiques hautement toxiques et des outils tranchants.
La plupart de leurs habitations, insalubres et qui manquent d’infrastructure sanitaire, a été construite à l’aide des matériaux de récupération.

Pour subvenir à leurs besoins, ils font souvent le tri et vendent les matériaux aux dépôts situés près de la décharge. Ils en dépendent entièrement. C’est pourquoi ils guettent l’arrivée des camions pour aller récupérer les matériaux importants.

Les chiffonniers ont des mouvements fortement structurés. Ils ont une répartition rigoureuses de la décharge par rapport au temps et à l’espace. C’est une sorte de valorisation qui s’avère efficace. Sur ces entrefaites, nous avons évoqué la possibilité de formaliser ce secteur avec le PDG de l’ANGED, qui reconnait que :

Les barbéchas de la décharge de Borj Chakir viennent tout seuls, et optent pour le vandalisme. Ils sont là malgré tout le monde, malgré les forces de la police même. D’ailleurs c’est eux qui occupent le territoire et ne permettent à aucune personne de s’y introduire.

Monsieur Habib Omran explique également que le secteur informel que la GIZ compte structurer, concerne une certaine catégorie de chiffonniers. Ceux qui sont retenus par l’ANGED collectent seulement les bouteilles en plastique. A l’opposé, les barbéchas de la décharge refusent tous type d’intervention organisationnelle.

Morched Garbouj, président de l’association SOS BIAA révèle :

Réellement, les barbéchas ne recyclent qu’environ 10 % de la quantité totale de déchets. C’est une fonction à risque. Autant de barbéchas se sont fait amputés les doigts ou les pieds, certain ont été écrabouillés par les camions lors de l’évacuation des bennes. Ils vivent des catastrophes tous les jours.

Habib Omran, lui, affirme : « Personnellement, je suis contre ce secteur inhumain, et je ne pense pas que ça va réussir. Je vous garantis que les barbéchas eux-mêmes ne veulent pas coopérer avec nous. Ils veulent se débrouiller tout seuls ».

Les craintes des barbéchas ne sont pas dépourvues de fondement. Ils sont conscients qu’il ne s’agit pas simplement de formaliser leur secteur ou de leur garantir une couverture sociale. Ils savent bien qu’ils se retrouveront face aux interdictions de la loi en limitant le type de déchets qu’ils doivent récupérer. Chose qui finira par affecter nativement leurs revenus. De surcroit, par l’intervention des institutions de l’Etat, ces derniers ne percevront plus d’argent directement de part les recycleurs. Ils se trouveront dans l’obligation de payer une part à l’Etat.

Ces chiffonniers ont toujours travaillé de façon anti conformiste, et préfèrent périr que de payer des taxes. Ils sont maintenant des entreprises familiales. Leur travail comprend la collecte, le tri et la vente, et ils n’admettent pas le fait de trancher leurs revenues.
Ceci traduit leur réaction expulsive et leur résistance face à toute immixtion étrangère dans leur territoire. Ils songent qu’en tout cas, on va porter atteinte à leurs intérêts, vu leur relation conflictuelle avec les autorités compétentes.

Habib Omran explique que : « pour l’Etat, le système des barbéchas est moins efficace et plus coûteux. Nous préférons entrer en partenariat avec les privés pour que, eux, s’en occupent ».

Pourtant le développement et la protection de l’environnement ne sont pas incompatibles, à Borj Chakir, nous sommes face à une incompatibilité totale : un sous-développement de la population et un désastre écologique.

A suivre …

* liquide résiduel toxique engendré par la percolation de l’eau et des liquides à travers une zone de stockage de déchets.