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A Sidibouzid, devant le domicile de Mohamed Bouazizi. Photo par Selima Karoui.

La Liberté. Une notion abstraite. Un concept hypothétique, voir philosophique. Sacro-sainte liberté qu’indéfiniment nous recherchons. Celle qui réussira l’installation d’une harmonie naturelle entre un équilibre pour la sienne et celle des autres.

La profonde nature des Hommes est de vivre libre car les Hommes naissent libres. L’inné qui est en eux aime la liberté et ce sont les acquis sociaux qui les formatent progressivement à se soumettre et à obéir à des schèmes de vie qu’ils ne tracent pas toujours eux-mêmes, et s’ils le font, cela se fait toujours sous la condition d’incessants compromis.

Avec différents degrés, à différents niveaux, l’Homme est domestiqué. Dans la conscience ou l’inconscience, individuelle ou collective, ses libertés se restreignent peu à peu que ses années se suivent. Et pourtant, personne ne peut se construire un schéma de vie dans un système de répression ou même avec l’idée d’une quelconque pénitence ou possible condamnation. Là est le dilemme, et lieu de toutes les contradictions.

Depuis bientôt deux semaines, deux sombres actualités ont remis à l’ordre du jour les valeurs humanistes de cette lointaine idée du droit à la liberté. Deux histoires sans lien apparent sont venues se télescoper autour de ce noyau dur qu’est le droit à tout un chacun d’agir en son âme et conscience pour sa liberté tout en respectant celles d’autrui sans jamais lui nuire.

Deux individus, l’un journaliste, l’autre cameraman, partis en Libye pour une enquête programmée, réunis autour d’une étude investigatrice, soulignant la répercussion du conflit libyen et ses relations économiques avec la Tunisie. Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari, disparus en Libye depuis début Septembre 2014.

Le 29 Avril dernier, nous assistons, atterrés, à l’annonce de leur exécution par le gouvernement libyen reconnu. Dernièrement, l’on parle de leur possible emprisonnement, il y a de cela un mois, dans la ville d’Al Abyar, selon un expert de la situation libyenne. Ils seraient détenus par la police militaire de Khalifa Haftar.

Depuis, trop de contradictions, trop d’événements et de spécimens non identifiés, trop de flou politico-médiatique autour de deux compatriotes disparus dans une tragédie qui n’était pas la leurs. Deux concitoyens qui se battent pour la liberté d’expression, la liberté des médias, la liberté d’informer. Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari aujourd’hui engloutis dans les méandres du doute et de l’incertitude avec l’insupportable deuil, impossible à faire.

Des journalistes continuent d’être tués de part le monde entier. Environ une soixantaine répertoriés pour l’année 2014. Tués, assassinés, ou morts au milieu de conflits et de violences collatérales. Morts ou disparus, comme en Syrie, par exemple, où beaucoup d’entre eux le sont encore.

Droit et/ou devoir d’éclairer l’opinion publique, suprême liberté que celle d’avertir, de prévenir, d’alerter, d’annoncer. Avec la disparition de Sofiane et Nadhir, la notion même du métier de journaliste se trouve remise en question. Certains jugent, d’autres condamnent. Certains sont solidaires, d’autres supervisent et d’autres même récupèrent le tragique de la situation pour susciter ou créer ce « buzz  » à greffer sur n’importe quelle réalité, « buzz  » devenu absolument dégoutant, rien que dans la prononciation du mot.

Totale remise en question de la profession et de l’éthique journalistique, également, quand nous entendons, il y a quelques jours, un chroniqueur de RTCI, également chroniqueur pour l’organe de presse « Le Temps  », avec au moins une décennie d’expérience, faire l’apologie d’un Vladimir Poutine, en le classant personnalité de la semaine. L’on se pose des questions sur les valeurs d’un journaliste, normalement défenseur des droits aux libertés. Sous prétexte qu’il a organisé la fête de commémoration du 08 Mai 1945, d’une main de maître (dictateur ?), Poutine à fait l’objet d’un quasi plaidoyer pour un « Tsar  » des temps modernes, une honorification pour un homme d’Etat sur lequel tous les autres devraient prendre exemple, selon ce même chroniqueur, pour diriger leur système sociétal, prônant de plus, et ouvertement, un retour à la « force  » pour diriger les peuples. Tous les chefs d’États devraient se transformer pour ressembler à l’un des plus sanglants autocrates contemporains, ennemi des libertés individuelles et collectives, ennemi de ceux qui ne se soumettent point à lui, ennemi de n’importe quelle forme de liberté d’expression. Un bourreau connu et reconnu, peut-être celui qui détient l’un des plus grands trousseaux de clés ouvrant les portes de cellules d’une infinitude de prisonniers politiques, d’artistes et intellectuelles opposants. Vladimir Poutine, devient aujourd’hui, un exemple à suivre pour des individus portant l’étendard du journalisme ou de la critique politico-médiatique en Tunisie.

Par ailleurs, l’installation d’une autre série d’interrogations s’est aisément installée avec le débat autour de la loi 52 qui n’est toujours pas retombé en Tunisie, car il est simultanément accompagné par une hypocrisie des autorités et une déception sans précédent. Alors que la légalisation ou la dépénalisation du cannabis et de la Marijuana fait rage dans beaucoup de pays, dont actuellement les Etats-Unis, pays encore très conservateur et très à cheval sur ses us et coutumes (le « New York Times  » a même appelé les autorités fédérales à légaliser la « Marie-J  »), la Tunisie se débat encore et toujours avec l’outrance dégressivité d’une loi 52 extrêmement répressive.

De nombreuses personnes, certes minoritaires si l’on considère la masse populaire mondiale, estiment que l’on devrait cesser de diaboliser le cannabis qui, si l’on se place du côté de la médecine de surcroit, soulage et peut guérir jusqu’aux plus grands maux. Le cannabis (beaucoup moins dangereux que l’alcool et la cigarette) soignerait jusqu’au cancer. Malgré cela, considéré à tort comme un narcotique, des millions de gens croupissent en prison pour avoir pris la liberté de fumer un joint. Pire, ils pénètrent sans doute un univers brassant toutes sortes de criminels, dont ils ne sortiront peut-être jamais.

Sans inciter à la fumette, à la vente ou revente de cannabis, haschich, zatla, etc., nous pensons que la fabrique du châtiment systématique à l’égard des consommateurs, de plus novices, n’est certainement pas la solution. A la limite, le recours à la prévention peut s’avérer nécessaire si l’on estime qu’un usager de drogues douces est toxicomane. L’on peut également s’attacher à cette dernière hypothèse et dépénaliser le cannabis si cela relève des libertés individuelles, comme l’ont déjà fait de nombreux pays démocratiques, et comme sont en passe de le faire plusieurs autres pays en désir de réelle évolution.

Alors que cet intéressant débat agite les esprits les moins rétrogrades, la révision de la loi 52 qui se faisait tant attendre en Tunisie s’avère être une fallacieuse promesse, non tenue, et une déception incommensurable pour ceux qui s’attendaient à une vraie rectification des textes législateurs.

La loi 52, en vigueur depuis 1992, a causé l’emprisonnement d’une large tranche de la population carcérale en Tunisie. Pour l’État tunisien et la majorité de nos concitoyens, même si le combat pour la révision de la loi et son besoin de souplesse a débuté avant la révolution, le mot « zatla » reste encore tabou. Pour eux, aucune différence entre le cannabis, scientifiquement classé « drogue douce  » et les autres drogues, jugées dures.

Une multitude d’affaires judiciaires autour de la « zatla » impliquant des personnalités médiatiques proches de la société civile activiste ont permis une remobilisation et une néo-solidarité autour du débat pour la révision de la loi 52. Depuis, alors qu’il était demandé aux autorités juridiques en question de supprimer l’incarcération, et la détention pour consommation (novice) de cannabis, et ce au profit d’un emprisonnement avec sursis, de travaux d’intérêt public, ou encore de taxes sous forme d’amandes, l’on apprend tout dernièrement que la révision de la loi 52 maintient l’emprisonnement, avec ou sans circonstances atténuantes, retient la systématique des analyses d’urine en garde à vue (totalement contraire aux droits humains sans parler des problèmes de corruption que cela génère), et comble de l’aberration, réserve six mois d’emprisonnement même aux personnes qui se trouvent dans un lieu (espace privé, assise de particuliers, maison privative, etc.) où l’on s’adonne à la « fumette  ».

Nous nous remémorons encore les promesses électoralistes faites à la jeunesse tunisienne concernant la suppression de la prison pour la loi 52. Le premier à avoir étaler ses serments d’engagement pour la signature de ce contrat est l’actuel président de la république Mr Beji Caïd Essebsi, qui se saisissait de chaque occasion pendant sa campagne électorale pour parapher cette convention lorsqu’il y avait une grande assistance de jeunes face à lui. Aujourd’hui ? Un désintéressement césarien de la question et une suite de promesses non tenues. Et l’on se demande pourquoi la jeunesse tunisienne s’éloigne de plus en plus de la vie sociopolitique de leur pays. C’est certainement parce-que cette jeunesse est constamment déçue et trahie.

La négation de nos libertés n’arrête plus sa germination lente et continuelle. Jusqu’où ira-t-elle ? Répression et corruption autour de procès ? Amandes insensées qui remplissent injustement les caisses de l’Etat en devenant un business mécanique et lucratif ? Une prévention plus théorique que jamais alors que le jugement arbitraire et les condamnations faciles s’accumulent dans une cavalcade sans fin ? Où iront-nous dans l’implacable hypocrisie ?

Les visages, figures ou faces des ennemis de nos libertés sont devenus multiformes. Ils se déguisent, se transforment, et parfois même se mutent en clones. Physionomies de ceux qui toujours condamnent, jugent arbitrairement, et restent indéfiniment cloitrés dans un système de résolutions facilement dominatrices, toujours plus sectaires et impérieuses.

Hkeya-logoChronique à paraître une fois par semaine, « Hkeya » se propose de discourir d’un événement national et/ou international servant de « prétexte » pour soulever des questionnements autour d’une réalité socio, politico ou médiatico-culturelle.
Précisément, il ne s’agit pas ici de couvrir une actualité de manière « classique », mais de soulever des interrogations actuelles tout en invitant tout un chacun à la réflexion et à la discussion.
Sans tomber dans le billet d’humeur narcissique et unilatérale, « Hkeya » veut attrouper et convoquer des histoires pour faire avancer le débat citoyen.