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Après les attentats de Paris et la décapitation du jeune martyr Mabrouk Soltani, le terrorisme frappe encore au cœur de Tunis. Mardi 24 novembre 2015, dans une ruelle perpendiculaire à l’avenue Mohamed V, un bus de la garde présidentielle avait explosé, vers 17h, au moment où il s’apprêtait à quitter les lieux. Alors que les regards étaient braqués sur les chaines TV tunisiennes, les forces de l’ordre ont agressé et humilié les journalistes, en leur interdisant d’exercer leur travail.

Les journalistes : une autre victime du terrorisme

Mardi soir, la tension était à son comble Avenue Mohamed V surtout que des citoyens se sont rassemblés au moment de l’évacuation des victimes. Les journalistes étaient contraints de travailler dans un chaos indescriptible. Très vite, la police a tenté de disperser la foule parmi lesquels plusieurs journalistes, agressés, menacés et poursuivis. Pourtant ils avaient fait l’effort de s’organiser. Ils s’étaient éloignés le plus possible des attroupements de citoyens, se sont pliés aux injonctions des forces de l’ordre et ont évité de se rapprocher des barrages de sécurité. Ces précautions n’ont pas mis fin à la provocation et aux agressions ciblées de la police.

La couverture médiatique et l’investigation journalistique étaient presque impossibles durant les quatre premières heures après l’attentat, à cause de l’absence de responsables sécuritaires ou de représentants du service com. du ministère de l’Intérieur.

Ce soir là, plus de trente journalistes ont été agressés par des agents en civil. Certains ont été blessés. Makrem Haddaji, reporter de Al-Janoubiya TV a eu un doigt fracturé. Ramzi Hfaiedh, reporter à Dubai TV et Asma Baccouch de Radio Culture ont été blessés au niveau de l’épaule et de la jambe. Le reporter de RTCI, Adnen Chaouachi, a été aspergé de gaz au visage par un policier. Plusieurs journalistes ont été transportés aux hôpitaux. La police s’est acharnée sur leurs caméras et matériels audiovisuels (enregistreurs, appareils photos…). Romdhane Sellimi, reporter de TNN a été arrêté pendant 30 minutes. Ses enregistrements ont été supprimés par les forces de l’ordre.

Justifier la Violence !

Le soir même, les plateaux télévisés ont accueilli en direct plusieurs intervenants, parmi lesquels les représentants des syndicats de police, des journalistes et des analystes. De concert, ils ont tenté d’atténuer l’ampleur des bavures policières, comme Ils ont essayé de justifier la violence à l’encontre des journalistes arguant la pression psychologique, le chaos et la nécessité pour les forces de l’ordre de se concentrer sur les conséquences de l’attentat et le danger du terrorisme. Pourtant, les agressions à l’encontre des journalistes étaient préméditées et ciblaient particulièrement ceux qui avaient montré leurs cartes professionnelles et qui ont pris en considération les conditions de travail des agents et se sont gardés de répondre aux provocations policières.

Dans un communiqué publié le 25 novembre, la Haica a appelé les journalistes, et notamment les photographes et les cameramen « au self-control et au respect des normes professionnelles et de l’éthique journalistique ». Le communiqué recommande « d’éviter le buzz avec la diffusion direct, susceptible de mettre en danger la sécurité des personnes et entraver le bon déroulement des opérations sécuritaires ». Le régulateur estime enfin qu’il est « préférable de ne pas filmer les forces de l’ordre en action et de se contenter du minimum pour garantir au citoyen le droit d’accès à l’information ». Le communiqué de la Haica n’a pas évoqué les agressions contre les journalistes. L’instance n’a pas jugé nécessaire de vérifier les faits, malgré les témoignages et les vidéos qui attestent des violences physiques et verbales des forces de l’ordre.

Tout en condamnant l’attentat, le communiqué du Syndicat national des journalistes tunisiens a également condamné les « agressions barbares » contre des journalistes, soulignant que l’attentat terroriste ne justifie pas la répression violente des journalistes et caméramans. Ce même communiqué met en garde contre « l’instrumentalisation de la guerre contre le terrorisme pour restreindre le travail journalistique ». Le SNJT considère qu’« il n’est pas possible d’affronter le terrorisme et l’extrémisme en violant les principes des droits de l’Homme, les libertés fondamentales et la liberté de presse en particulier ». Le Syndicat rappelle « la nécessité de respecter les normes éthiques dans la couverture des opérations terroristes » et appelle les professionnels des médias « à ne pas diffuser des images qui servent le terrorisme et à veiller à ne pas saper le moral des forces de l’ordre et des militaires ». Le syndicat s’est engagé à collecter et examiner toutes les images et vidéos qui témoignent de la violence policière et à poursuivre les agresseurs en justice.

Pour sa part, Le Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse a rendu public, dans son communiqué du 25 novembre, la liste des journalistes victimes de violences policières ainsi que les circonstances et le type d’agression subie.

La Ligue Tunisienne de la Défense des Droits de l’Homme a publié le 25 novembre, un communiqué qui dénonce les agissements policiers à l’encontre des journalistes. Par ailleurs, La ligue s’indigne face à « la manipulation de l’opinion publique qui vise les militants de droits de l’Homme et les appels contre les libertés du peuple tunisien et contre l’action syndicale ». La LTDH considère que ces pratiques douteuses sont de nature à semer la zizanie et « cacher les vraies causes de la recrudescence du phénomène : l’absence d’une stratégie nationale participative de lutte contre le terrorisme au lieu des solutions sécuritaires qui ont prouvé leur inefficacité ».

La Ligue a rappelé aux médias leur obligation de « respecter les principes des droits de l’Homme, des libertés, des principes constitutionnels et de l’État de droit ». Par ailleurs, la LTDH appelle «  la Haica à prendre les mesures nécessaires afin de garantir un paysage audiovisuel respectueux de la constitution et des lois, meilleur garant contre le retour de la dictature ».