Aujourd’hui, la Tunisie vit son heure de vérité, ce moment où la pensée, l’idée, ce qui fait l’essentiel dans l’homme est en mesure de façonner la matière, inscrire dans le dur de la destinée sociale tout ce qui vit dans la psychologie, le psychisme.

Il s’agit d’instant privilégié où l’histoire s’accélère et s’écrit en l’espace de quelques jours ce qui lui prend habituellement des années, amenant à un changement ultérieur de la face du monde en quelques années alors que cela met des années-lumière pour advenir.

Il y a un fond de rationalité au fond de l’inconscient de ce peuple plongeant si loin dans les profondeurs de son histoire. Cette rationalité n’est pas nécessairement un rationalisme cartésien pur et dur; elle est tout en sensibilité, en touches presque irrationnelles où l’irrationalité n’est pas non rationnelle mais rationnelle autrement, comme quand le déséquilibre se mue en une multiplicité d’équilibres, devenant des équilibres, et le désordre pareillement se découvre des ordres.

C’est ce qui fonde ce qu’on a dénommé Génie tunisien et qui a été à l’origine de ce que j’ai appelé dans un précédent article ici : le Coup du peuple, cette révolution 2.0 qui a été parachevée certes par certains cerveaux éclairés de l’ancien régime, restés libres et indépendants malgré l’apparence trompeuse d’un statut d’embrigadement, mais qui a été initié surtout par le peuple travaillé par ses potentialités, cette force formidable qui est tapie au fond des masses et qui agit par sédimentation jusqu’au jour où, pleinement gorgée de ses impulsions, fait révolution comme la puissance mentale si rare, mais scientifiquement avérée, permettant une action certaine non physique de la pensée sur la matière.

Si d’aucuns commencent à nier l’existence de la révolution du jasmin ou à en douter, se demander si ce qui s’est passé en Tunisie en relevait vraiment, c’est du fait de la spécificité de l’événement que l’euphorie du moment camouflait et que j’ai résumé en qualifiant la révolution tunisienne par l’expression précitée ayant le mérite de relever l’indéfectible lien entre les rôles du peuple et des détenteurs de la force publique.

Certes, par un acte de volonté, comme dans ce qui relève de la méthode Coué, on a voulu faire de ce coup du peuple une révolution, ce qui autorise d’aucuns à oser maintenant nier ce caractère ou en douter, parler même de coup d’État, ce qui serait faire peu de cas du rôle effectif du peuple et de la société civile et de la forte pression qu’ils ont exercée.

Surtout, il est trop tard pour se laisser aller à pareille cogitation, car c’est oublier que la volonté est non seulement créatrice de phénomènes psychiques mais aussi de faits physiques scientifiquement attestés. Aussi, qu’il y ait eu vraiment révolution ou pas, le fait d’y avoir cru lui a donné une réalité désormais intangible entraînant des conséquences dont il faut désormais tenir compte. Virtuelle ou réelle, la volonté du peuple est désormais patente dans les faits et il serait non seulement fâcheux mais aussi bien dangereux de ne pas en tenir compte.

Que ceux qui, dans cette classe politique, osent désormais, l’émotion retombant des foules, contester la nature et la portée de la Révolution tunisienne et espérer rétablir un ordre aux couleurs du passé, n’oublient pas que même si ce qu’a vécu la Tunisie n’était pas une véritable révolution, le Coup du peuple tunisien n’était pas une simple émotion collective, car il correspondait davantage à cette force qui est en chaque peuple et qui attend son heure pour affleurer et éclater.

Comme dans nos contes des Mille et une Nuits, le génie est sorti de sa prison; il s’agit ici du génie du peuple, qui sait être démon au sens vulgaire, si on ne l’estime pas à sa juste valeur, dédaignant son intelligence, le toisant avec une pseudo-expérience politique et un prétendu savoir scientifique, mais qui est dispensateur de miracles et de merveilles pour qui sait lui parler, être en totale syntonie avec ses exigences légitimes.

Pourtant, que voit-on de la part de la classe politique tunisienne ? Alors que tout dans le pays suinte le génie, la scène politique reste marquée par l’absence dans la pratique du moindre génie dont les femmes et hommes politiques tunisiens ne manquent pourtant pas. Or, il suffit d’aligner cette pratique sur les attentes réelles, d’oser le courage de dire les choses et de tabler sur l’intelligence du peuple pour que tout le pays devienne chef-d’oeuvre d’originalité et d’inventivité malgré ou même à cause du fait que ses réalités et sa vie au quotidien demeurent lamentables.

Si la classe politique, en charge ou non des leviers de décision, au-devant de la scène ou agissant en coulisse, ayant une prise réelle sur les courants de pensée ou cherchant à en avoir par tous moyens, si cette classe politique se laissait posséder par le désir sans arrière-pensées de servir ce pays, agir dans le sens de l’histoire en se branchant sur le flux d’énergie qui parcourt toutes les couches du pays, si les forces de la mort servant leurs intérêts égoïstes éveillent chez les consciences vives un vouloir-agir pour le bien suprême, alors la Tunisie sera en mesure d’inscrire dans le grand livre de l’histoire politique des peuples du monde une page glorieuse.

Et cette page sera fascinante, tellement surprenante qu’elle pourra relever du psychédélisme mais qui sera bien loin d’être un état de rêve éveillé, plutôt un rêve réalisé, qui n’est pas l’effet d’une drogue hallucinatoire, mais le résultat du vouloir des masses démontrant à tous les donneurs de leçons et montreurs de schémas tout faits ce que la volonté d’un peuple éveillé à son génie est bien en mesure de réaliser quitte à défier pour cela toute logique, tout système en apparence sensé, car le véritable miracle est le fruit d’une volonté sincère articulée sur une pratique franche et honnête, soutenue et régulière, intense et rigoureuse et surtout durable dans le sens de l’intérêt général et le bien commun et se faisant dans l’harmonie et le consensus généralisé.

Car, si le coup du peuple ou la révolution du jasmin a fait écran au désabusement de ce peuple de la politique et de sa jeunesse en tête, celle-ci n’est pas la seule à être désabusée; toute la jeunesse des pays du Sud l’est aussi tout autant que celle du Nord, postmondialisme oblige. Et l’on a vu la jeunesse du monde entier saluer celle de la Tunisie pour avoir donné l’exemple!

On est donc dans cette phase historique de l’âge de la Tunisie où tout est possible, et je voudrais donc m’adresser à la classe politique tunisienne pour lui dire haut et fort : ne manquez donc pas ce rendez-vous que le peuple vous a obtenu avec l’histoire, car vous devez être conscients que vous ne gâcherez pas son occurrence en retardant, comme vous le faites, son déroulement. Certes, il faut bien de l’ordre en société, mais à la condition sine qua non qu’il soit incorporé et non imposé, une organicité différentielle qui fleure bon la liberté responsable. Pour cela donc, il vous faut innover, faire autrement la politique !

Alors, politiques de Tunisie, faites la politique autrement, celle dont la jeunesse de votre pays vous a dessiné les contours : réenchantez le pays au lieu de singer une Europe, un Occident qui n’arrivent plus à cacher leur crise morale; ainsi, vous aiderez au réenchantement du monde !

Politiciens de Tunisie parmi ceux ayant servi le régime déchu, à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles : il vous faut être à la hauteur de la situation du moment historique que nous vivons nous tous pour peu que vous soyez de bonne volonté et d’un minimum d’honnêteté. Que les anciens politiques, même ceux qui n’ont pas trempé dans les magouilles de l’ancien régime, et nombre d’entre eux sont de valeur, passent du silence qui fut forcément de complicité, même passive, à un silence de décence équivalent à leur silence ancien; qu’ils laissent donc, la place à d’autres, les compétences ne manquant pas!

Que les anciens cadres compromis directement ou indirectement avec l’ancien régime fassent preuve d’humilité et manifestent au moins l’acte de contrition reconnaissant au moins leur responsabilité pour leur silence coupable qui, même s’il n’était pas en mesure de contrarier la dérive de l’ancien régime, a conforté indirectement ses pratiques.

Politiciens de Tunisie au service actuel ou futur de la révolution, toute la psychologie contemporaine reconnaît que le symbole est le mode d’expression de l’inconscient. En Égypte, la classe politique de la révolution égyptienne, grande soeur quoique puînée de la tunisienne, a bien saisi l’importance de l’usage du symbole et en use dans ce qu’on a réussi à montrer comme étant une grande première : le procès d’une dictature déchue. Quelles que soient les intentions et l’issue de ce procès, la réussite est totale, à savoir frapper les esprits des Égyptiens et du monde entier et gagner en crédibilité. La classe politique tunisienne n’est pas moins intelligente ni ne manque de génie politique; pourquoi alors ce manque de recours aux symboles?

Comment serait-ce possible? Dans mon article précité, j’ai évoqué la mesure phare à prendre sur le plan international; j’indiquerai ici la mesure-symbole sur le plan interne à prendre sans tarder.

Dans cet article, en effet, j’osais proposer l’acte, sur le plan de la scène internationale, éminemment symbolique de nature à souder le peuple autour de ses dirigeants. Car, pour moi, dans ma conviction, la vraie diplomatie est l’art de faire possible de l’impossible, surtout en face de situation apparemment d’absolue impossibilité; et la politique est aussi l’art de faire synthèse harmonieuse des contraires et des antagonismes les plus contradictoires.

Aussi, aujourd’hui, et quitte encore à passer pour un doux rêveur, je proposerai l’acte symbolique et utile sur la scène intérieure qui consiste à tenir le langage de vérité au peuple, notamment en le jugeant digne de savoir ce qui s’est passé au juste et par le menu le 14 janvier.

Avoir le courage de tenir pareil langage de vérité, c’est faire en sorte que la culture de l’image fort vivace au pays auprès du citoyen, y compris le plus humble, ne soit pas pervertie par des attitudes et des menées relevant d’une pratique dépassée car anachronique de la politique, mais d’une nouvelle façon politique qui soit en symbiose avec elle, car plus imaginative et créative, trempant dans l’imaginaire populaire.

Au Japon, on a pu dire que la compétitivité des entreprises nationales reposait sur une adhésion quasi religieuse des Japonais à leurs usines dont on se sent membre et auxquelles on fait don de sa personne. Pourquoi ne verrait-on pas un nationalisme pareil en Tunisie sitôt la réconciliation opérée entre le peuple et ses élites grâce aux mesures symboliques évoquées? On a vu avec l’éphémère ministre de l’Intérieur Frahat Rajhi à quel degré peut atteindre l’adhésion et la soif du peuple au discours simple, sincère et surtout ne prenant pas le peuple pour une masse infantile, au mieux, et au pire pour une bande d’idiots. Aujourd’hui, le vrai politique est celui qui tablera sur l’intelligence réelle du peuple.

Plus généralement, un vrai politique est celui qui est capable de s’élever au niveau des événements historiques à défaut de les créer ou participer à leur occurrence. En ce nouveau siècle ayant basculé dans une postmodernité qui est caractérisée, entre autres, par un retour effréné à des valeurs archaïques, il est de haute importance que la politique classique soit transfigurée pour coller aux réalités du présent et ne pas courir derrière une prétendue modernité dépassée.

Désormais, une revitalisation des valeurs non seulement politiques mais plus largement humanitaires est d’autant plus possible qu’elle se fait à la faveur d’une initiation généralisée à la liberté et à la démocratie et qu’ailleurs, dans les pays démocratiques, il y a justement une terrible crise de valeurs, comme celle secouant la France, notre premier partenaire et même modèle et référence.

Alors, ayons conscience de l’importance de la gravité de ce moment historique en faisant montre d’humilité et de responsabilité. Il faut s’élever au-dessus des intérêts privatifs, des visions réductrices et manichéennes des choses; il faut faire montre d’intelligence et d’inventivité et la révolution tunisienne, ce coup de peuple exemplaire, confirmera sa prétention au statut d’exemple véritable, non seulement dans le monde arabe ou les pays du Sud, mais aussi et surtout au sein même des démocraties du Nord dont le système est essoufflée et a besoin d’un ressourcement en termes de valeurs. Et cela pourra se faire en Tunisie, non pas au nom d’une idéologie particulière et particulariste, mais au non de ce qui a fait la spécificité de ce pays tout au long des siècles : son ouverture, sa tolérance et sa volonté de vivre et jouir de la vie; en un mot son génie.

Pour ce faire, il nous faut aussi savoir sortir de l’opposition État/société qui a fini par éclater en Tunisie malgré la forte tradition administrative, car la société n’a pas cessé d’évoluer au moment où l’État a stagné. Cependant, si les couches profondes de la société ont mûri, celles censées en être l’élite sont restées prisonnières du schéma induit par le mécanisme étatique privilégiant au mieux la dialectique politique avec ses imperfections, par réalisme ou opportunisme, au rôle devant être le sien d’assomption des aspirations populaires et leur transfiguration en termes politiques. Il faut reconnaître que cela est bien plus périlleux que de se couler dans un moule préfabriqué. Mais, à vaincre sans périls, comme dit le poète, on triomphe sans gloire!

Aujourd’hui, la Tunisie est un corps social adolescent, plein de vie, a tête de vieillard vénérable ayant certes l’expérience de l’existence, de sa propre vie, son temps à lui, y compris dans sa grandeur, mais étant forcément éloigné des réalités et des aspirations des jeunes générations auxquelles appartient l’avenir. Il faut dont avoir de l’humilité à le reconnaître et si l’on doit servir, offrir son expérience, cela ne doit l’être qu’en collant aux attentes populaires. Quelles sont-elles? Mes propositions d’actes à haute teneur symbolique les définissent assez comme étant des exigences de dignité et de respect aussi bien sur le plan interne qu’international. Et c’est là le message infrangible de la Révolution du jasmin.

Nos élites croient être modernes en usant de concepts éculés de la politique, comme ceux de la faire en étant lion et renard ou en usant de langue de bois. En cela, elles commettent une double faute; pis encore! une erreur fatale, oubliant que la modernité est déjà dépassée par la postmodernité rouvrant le monde à ce qui relevait de l’archaïsme, que la politique a changé forcément de nature et qu’on ne peut plus la faire comme avant.

L’omnipotence du politique, combien même on aurait affaire à une classe de politiciens de valeur, compétents et désintéressés dans la science de leur vision de la chose publique, verse désormais dans l’impotence car elle n’a plus prise sur le réel social ou sociétal qui est porté à accepter sa réalité telle qu’elle est, tout en refusant les valeurs établies alors que la politique au sens classique est un refus du réel tel qu’il est, cherchant à le transfigurer.

Certes, une transfiguration du réel est toujours nécessaire et utile, mais à la condition de ne pas prendre à rebrousse-poil le génie du peuple une fois qu’il se sera dévoilé, epiphanisé même (pour emprunter volontiers à une terminologie religieuse chrétienne fort expressive) par une révolution; c’est ce qui a eu lieu en Tunisie, en Égypte et qui ne manquera pas de gagner les autres pays arabes, la boîte de Pandore étant désormais ouverte pour les dictateurs et la lampe magique d’Aladdin éclairant les masses populaires arabes.

Politiciens de Tunisie parmi ceux se réclamant des valeurs modernistes, imprimer au devenir du pays le caractère parfait de son être, ses caractéristiques essentielles d’ouverture et de tolérance, c’est faire une preuve supérieure de maturité politique et de maîtrise de l’art suprême de gouvernance; mais pour cela il échet de savoir parler avec la voix du peuple en étant tout en symbiose avec son âme profonde, sinon on ne fait que de la gesticulation et de la jonglerie en n’étant qu’un saltimbanque ou un pantin faisant au mieux de la pantomime, pouvant certes ne pas manquer d’adresse, mais étant dénué de vraie morale, celle qui ne se fie pas à l’affichage et à l’apparence pour incarner ses principes catégoriques.

Or, à voir à quelle bassesse peut tomber partout la pratique de la politique quand elle se laisse saisir par les démons de la lutte pour le pouvoir soit pour l’acquérir ou le réacquérir soit pour le conserver, il nous faut impérativement penser à en réinventer chez nous sa pratique d’autant que nous avons des valeurs traditionnelles vivaces de nature à encadrer un bon usage de la conquête et de l’exercice du pouvoir pour peu que l’on se débarrasse du complexe de faire pareil aux autres, de justifier nos propres imperfections par les dérives patentes des autres supposés mieux expérimentés et plus habitués à l’exercice de la politique et de la démocratie.

En la matière, en effet, la modernité n’est pas nécessairement le privilège d’une catégorie de pays — occidentaux en l’occurrence — que d’autres. Ceux-là ont certes l’avantage de la prospérité économique et du développement technologique, mais s’il facilite assurément les choses, cela ne fonde pas nécessairement de valeurs humaines la politique; il peut même, au nom d’un cynisme axé sur un fallacieux réalisme, autoriser les pires entorses aux valeurs les plus nobles.

Et de fait, l’Europe qui sert de modèle à beaucoup des hérauts de notre classe politique connaît une véritable crise des valeurs. La démocratie occidentale est en pleine débâcle; les valeurs morales occidentales sont ébranlées; une remise en cause de l’éthique ontologique est généralisée en Europe; il faut en prendre conscience et ne pas sous-estimer la valeur de ce qui a été réalisé en Tunise (ainsi qu’en Égypte) et ne pas gaspiller l’élan porteur vers la démocratie, une démocratie réinventée, marquée des valeurs ancestrales bien vivaces dans l’inconscient populaire, et qui permettra, pour peu que l’on veuille bien y croire, une régénération de la vie politique et de la démocratie en ce début de siècle où la modernité telle que nous la connaissons n’existe plus ayant cédé la place à ce que les sociologues appellent postmodernité dont la caractéristique principale renvoie à des valeurs traditionnelles faites de tribalisme, de nomadisme et d’affects à tout va, ce que d’aucuns qualifient d’effervescence affectuelle telle que nous y sommes habitués dans nos rues.

Aussi, il ne nous faut pas jeter nos valeurs ni les prendre dans l’acception figée qui a été la leur, fondant une conception sclérosée; il nous faut revenir à leur esprit, le retenir ou le redécouvrir tout en adaptant son contenu aux réalités présentes; en cela tout le monde est appelé à apporter sa contribution. Alors, on réussira le miracle de faire que la Tunisie continue à jouer le rôle de pionnier en termes de rénovation démocratique, non seulement pour les pays arabes et l’hémisphère du Sud, mais aussi vis-à-vis des pays développés en leur démontrant la manière de revitaliser les valeurs qui fondent leurs démocraties et dont ils n’hésitent pas à bafouer et l’esprit et la lettre.

Politiciens de Tunisie parmi ceux se réclamant des valeurs traditionnelles, vos références sont dignes, votre attachement à l’authenticité est noble et votre rappel de l’humanisme grand format de l’islam est plus que judicieux. Mais ne faites pas de la politique politicienne et misez sur l’intelligence du peuple pour les sujets délicats relevant de l’éthique! La liberté n’est pas une menace pour la morale; elle en est même le nécessaire test révélateur sans lequel on se satisferait des apparences trompeuses, on vivrait dans l’illusion.

A quoi servirait d’avoir des valeurs si on n’expérimentait pas la validité de notre attachement à elles par la tentation possible de ne plus y adhérer librement, en toute conscience? Il s’agit de savoir si on veut avoir une société responsable, de gens libres ou de bigots et de faux dévots. Ce faisant, vous faites d’une morale qui doit concerner toute la société, ne serait-ce que du fait de sa tradition islamique, sa culture arabo-islamique, une morale exclusive, celle des activistes qui s’affichent; or, tout ce qui est exclusif est excluant! Et c’est la dictature, de l’ordre moral certes, mais c’est aussi parmi les pires dictatures.

Ne ratez pas ce moment historique en Tunisie, cette sorte de révolution copernicienne en cours! observez la socialité juvénile autour de vous et tâchez d’y puiser les principes de votre action politique au lieu d’essayer de lui appliquer vos schémas d’un autre âge; car si le mort peut se saisir du vivant un temps, cela ne dure jamais longtemps ni ne saurait changer le cours de la vie, faire dévier ses courants de vitalité qui a une propagation de type viral, une contagion affectuelle, pour user d’une terminologie de la sociologie moderne, créant dans la subjectivité des masses sa force indomptable, irrépressible dans l’émotion d’un « être-ensemble », un désir de vivre, une volonté d’être ce que l’on est et non selon le « devoir être » moralisant, ce qui n’exclut pas un comportement et une attitude hautement morale, la différence étant le socle de liberté animant cette dernière et ses traits de sincérité et d’authenticité.

Ne transformez donc pas la religion en religiosité, hommes formés à la logique de l’ordre politique alors que nous sommes entrés dans celle du « des-ordres » politiques, une multiplicité d’ordres et non pas la classique unité phobique du désordre; des ordres donc pris au pluriel comme toute société, à la fois unitaire et multiple; comme l’islam à la fois unicité et multiplicité.

On peut, par réflexe de conservation, ne pas être de cette pensée de liberté, manquer de vrai sens politique, étant ainsi coupable de « non-contemporanéité » pour employer un terme du philosophe Ernst Bloch, cela causera du retard, sera source de déséquilibre (là encore dans le sens pluriel de « des équilibres ») et donc, s’il contrarie le cours de l’évolution, ne la fera assurément pas avorter. Ayez donc une pensée hauturière, une action de politique au long cours, sachant se défaire des lieux communs et des habituelles catégories orthodoxes! Faites de vos valeurs religieuses essentiellement des valeurs humanistes en étant les hommes politiques de l’avenir qui n’est déjà plus recroquevillé sur des principes exclusifs, mais est ouvert à la communion dans les valeurs universelles.

À voir les démagogues de la morale parmi vous appeler par exemple à un retour à la censure sur Internet au prétexte qu’elle nuit à la morale, on ne peut s’empêcher de dire qu’ils nuisent eux-mêmes à cette morale en empêchant que l’adhésion aux valeurs soit spontanée et sincère et non par défaut. De plus, ils parlent au nom d’une religion qui demeure la plus sexuellement explicite, la moins pudibonde; ne le soyons pas en son nom, car on ne fera que la défigurer.

Et rappelons-nous que la psychanalyse attribue tous les fantasmes à une cause unique : la sexualité; d’après elle, les fantasmes expriment des défaillances sexuelles; et toujours d’après elle, la sexualité (Éros ou la « libido ») est la force qui, sous diverses formes, constitue le psychisme humain. Reich et d’autres psychanalystes voient même dans l’Éros une sorte de substance magique qui façonne notre corps.

Le risque du retour du refoulé est toujours présent et menaçant, même quand on a fait sa propre révolution sur soi; et on sait à quel point le retour du refoulé peut être féroce. Il nous faut nous débarrasser d’une pensée et d’attitudes moralisantes, passer du « devoir-être » à une forme apaisée et harmonieuse de la vie sociale, un « être ensemble » respectueux de la liberté de tous y compris dans la part d’ombre, pour reprendre l’expression de Jung, pouvant exister en tout un chacun, étant consubstantielle à l’humaine nature.

Au sortir de notre peuple de la léthargie où il était, on a désormais affaire à un malade qui se découvre devant son médecin pour être soigné; si ce médecin se révèle être un tartuffe, le malade ne sera pas soigné mais il ne cessera, le pas ayant été franchi, de se dévoiler, mais cette fois-ci en allant vers les charlatans; pire, il fera même du dévoilement de ses tares et blessures intimes, qu’il ne voudra pas soigner et en tout cas considérer, une arme de contestation, de révolte.

Politiciens de Tunisie toutes tendances confondues, décideurs de tout poil (hommes politiques, technocrates, ulémas…) gérant et organisant la vie sociale doivent s’inspirer du sage antique pour qui la tolérance d’une zone d’ombre dans la connaissance du monde est importante, absolument nécessaire et ne doit pas être remplacée par la figure de l’expert auquel rien n’échappe; car pouvant parler de tout, il ne fera qu’user de langue de bois et ne parlera que dans le vide; et il ne s’agira que de singer une modernité politique qui a depuis un temps rendu l’âme. De plus, et les cybernéticiens le confirmeront, la meilleure machinerie du monde, aussi performante soit-elle, finit par se détraquer si elle ne correspond plus aux besoins ou aux désirs de ceux qui en usent; il en va ainsi du corps social.

Par ailleurs, et eu égard aux perspectives politiques futures de la Tunisie, il sera éminemment salutaire, tout autant que fructueux, que les partis politiques, notamment les plus actifs et plus en vue d’entre eux, songent à gouverner ensemble moyennant une coalition de salut public, mettant en commun, au nom des intérêts supérieurs du pays, leurs compétences, taisant au nom de ce même principe leurs divergences pour un temps.

Que les partis s’engagent à s’unir pour un gouvernement d’union nationale autour d’un programme précis visant la réalisation de l’unité avec les aspirations du peuple dont ils détailleront les mesures phares dont ils s’engageront à reproduire l’esprit après l’élection du 23 octobre dans la constitution et dans le programme du futur gouvernement.

Que le schéma décentralisé avec ses enseignements soit mis en oeuvre de façon originale une fois que l’élection — pour peu qu’on n’ait pas entravé son déroulement honnête — aura spécifié le poids électoral régional des partis et leur implantation. Alors, les désignations des autorités régionales (les gouverneurs, notamment) pourront se faire selon les sensibilités idéologiques dans le cadre d’un contrat de gouvernement à signer entre les partis arrivés premiers lors de l’élection et qui s’engageront à former un gouvernement d’union pour au moins la durée de la rédaction de la constitution et les élections suivantes, législatives et présidentielles.

D’ici là, la responsabilité des partis sera grande, notamment ceux ayant de l’audience, pour retenir leurs troupes afin d’éviter notamment les débordements lors de la manifestation d’opinions différentes des leurs, opposées ou dissidentes, pour ne pas jouer le jeu des provocateurs. Et la responsabilité des hommes au pouvoir en cela sera encore plus grande car s’ils connaissent les provocateurs, ils ne devront plus jouer aux devinettes à ne pas les désigner publiquement comme si on avait affaire à un peuple immature, continuant à le traiter en mineur comme avant!

Et qu’on se le dise : on peut piétiner le jasmin ou le voir se faner, mais tant que sa plante est vivante dans le coeur du peuple, et elle l’est et le restera; alors il refleurira, au moins à chaque printemps! Et on sait désormais que le printemps n’a pas de saison, la volonté du peuple le faisant advenir en tout temps.