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C’est grâce à mon père, qu’il repose en paix, que j’ai découvert les œuvres de Najib Mahfoudh. À travers ses romans, j’ai pu visiter une Égypte à la fois profondément réelle (ancrée dans les ruelles du Caire, la vie quotidienne des petites gens et les soubresauts de l’histoire) et étrangement illusoire, où le réalisme se mue en allégorie pour mieux révéler les aspirations et les illusions de l’âme humaine. Ce cadeau que m’a offert mon père reste l’un des plus précieux. Il m’a ouvert les portes d’un univers littéraire qui ne cesse de me toucher, parce qu’il parle de nous, de nos espoirs, de nos douleurs, et de cette Égypte qui change sans jamais vraiment se métamorphoser.

Un néo-réalisme particulier

Premier écrivain arabe couronné par le prix Nobel de littérature, Mahfoudh n’est pas seulement un romancier. Il est le chroniqueur fidèle et critique d’une nation en pleine mutation. Son œuvre immense (plus de trente-cinq romans et des centaines de nouvelles) s’inscrit dans ce que l’on peut appeler un néo-réalisme particulier : un réalisme social ancré dans le concret le plus quotidien, qui évolue pourtant vers des dimensions psychologiques, existentielles et même allégoriques, sans jamais perdre son attachement viscéral à la réalité égyptienne. Ce fil conducteur traverse toute sa production et donne à ses livres une force unique : ils sont à la fois miroir fidèle de la société cairote et fenêtre ouverte sur les grandes questions humaines.

Au début de sa carrière, après quelques tentatives historiques, Mahfoudh ancre fermement son écriture dans le réalisme social. Il publie des romans qui peignent avec une précision presque documentaire la vie des quartiers populaires du Caire. Khan al Khalili (Le Cortège des Vivants), Zouqaq al Midaq ( Passage des Miracles) et surtout la célèbre Trilogie du Caire en sont les exemples les plus aboutis.

Dans Zouqaq al Midaq, l’allée étroite devient un microcosme de toute l’Égypte. On y sent les odeurs de friture et d’encens, on entend les disputes des voisins, on suit le destin de personnages ordinaires : la belle Hamida qui rêve d’une vie meilleure, le barbier qui observe tout, le vieux poète qui récite des vers pour quelques pièces. Mahfoudh ne juge pas de haut. Il décrit avec une empathie profonde ces petites gens pris entre tradition et modernité, entre occupation et aspirations. Le néo-réalisme ici est sensoriel, presque cinématographique. Rien n’est idéalisé. La pauvreté, l’hypocrisie sociale, le poids des conventions familiales sont montrés sans fard, mais avec une tendresse qui rend les personnages profondément humains.

La Trilogie du Caire porte cette approche à son sommet. À travers trois générations d’une même famille dans le quartier de Jamaliya, Mahfoudh raconte l’histoire de l’Égypte elle-même. On y voit le père autoritaire, les fils tiraillés entre religion, nationalisme et communisme, les femmes qui luttent pour exister dans un monde d’hommes. C’est une fresque vivante, où chaque détail (une tasse de thé, une prière du soir, une discussion politique…) révèle une vérité plus large sur la société égyptienne.

Pourtant, même dans cette période, la plus ancrée dans le réel, Mahfoudh glisse déjà une dimension intérieure. Des romans comme Al Sarab (Le Mirage) ou Bidaya wa Nihaya (Vienne la Nuit) explorent les tourments psychologiques de personnages écrasés par la société ou par leurs propres illusions. Son néo-réalisme n’est jamais platement documentaire. Il est habité par l’âme humaine, ses faiblesses et ses rêves impossibles.

C’est avec Awled Haretna (Les Fils de la Médina) que le réalisme se transfigure en quelque chose de plus vaste et d’illusoire. Le roman, qui a provoqué un immense scandale et a longtemps été interdit en Égypte, se présente comme l’histoire d’une ruelle du Caire sur plusieurs générations. Mais derrière cette façade réaliste se cache une allégorie puissante de l’histoire humaine tout entière : chaque personnage portant en lui l’ombre d’un prophète, d’un dieu, d’une révolution.

La ruelle reste concrète : on y sent toujours les mêmes odeurs, les mêmes injustices, les mêmes petits tyrans qui oppriment les faibles. Mais elle devient aussi le théâtre universel des luttes entre pouvoir, foi, justice et oppression. Mahfoudh montre que les grandes idées comme la religion, la révolution ou la science… finissent souvent par trahir les espoirs du peuple. C’est poignant, presque pessimiste, mais jamais désespéré. Il reste toujours une petite lueur, une possibilité de changement.

Du social vers l’allégorique comme évolution 

Ce glissement du social vers l’allégorique ne constitue pas une rupture, mais une évolution naturelle. Mahfoudh n’abandonne jamais l’ancrage dans le réel égyptien. Même dans ses œuvres plus expérimentales, la ruelle, le quartier, les petites gens restent le cœur battant du récit. Le néo-réalisme devient alors un outil critique puissant : il permet de dire, sous le voile du symbole, ce que la censure rendait difficile à exprimer à voix haute.

Ce qui me touche le plus chez Mahfoudh, c’est cette capacité à rendre l’Égypte à la fois très réelle et très illusoire. Réelle, parce qu’il décrit avec une précision inégalée les cafés enfumés, les tramways bondés, les familles étouffées par les traditions, les jeunes qui rêvent d’ailleurs. Illusoire, parce qu’il transforme ces ruelles en miroir de l’humanité entière : nos illusions de pouvoir, nos quêtes de justice, nos échecs répétés, mais aussi notre résilience. 

Son regard reste celui d’un observateur bienveillant et lucide. Il n’y a pas de héros grandioses chez lui, seulement des hommes et des femmes ordinaires qui portent le poids de l’Histoire. C’est peut-être pour cela que son œuvre parle encore si fort aujourd’hui. L’Égypte contemporaine avec ses inégalités, ses tensions entre tradition et modernité, ses aspirations à la dignité, continue de se reconnaître dans ces pages écrites il y a des décennies.

En refermant un de ses livres, on ne sort pas indemne. On a traîné ses sandales dans les ruelles de Jamaliya, bu un thé trop sucré avec des personnages qui n’existent pas mais qu’on n’oubliera jamais. On a pleuré des échecs qui ressemblaient aux nôtres. Et puis on a refermé la dernière page avec cette sensation étrange : ni tout à fait tristesse, ni tout à fait espoir. Celle que laissent les grandes œuvres : le sentiment d’avoir été vu.

Parce que c’est ça, au fond, le génie de Mahfoudh. Il ne cherche pas à embellir l’Égypte, ni à la condamner. Il la tient dans ses paumes comme on tient quelque chose de précieux et d’abîmé à la fois. Et dans ces paumes, on reconnaît quelque chose qui nous dépasse : l’humanité dans ce qu’elle a de plus têtu. Cette façon qu’elle a de s’effondrer, de se relever, et de recommencer à rêver malgré tout.

L’Égypte de Mahfoudh n’appartient pas au passé. Elle respire encore. Dans chaque inégalité tue, chaque tradition qui étouffe, chaque jeune qui regarde l’horizon avec plus de désir que de certitude. Elle est là, intacte, reconnaissable. Ses ruelles sont poussiéreuses et éternelles.

Mon père m’a offert ça sans le savoir vraiment. Ou peut-être qu’il le savait, lui qui lisait comme on prie, en silence, avec tout le corps. Il m’a tendu un livre un jour, et sans un mot de trop, il m’a dit: voilà ce que nous sommes. Je n’ai pas tout compris tout de suite. La littérature, ça se dépose lentement, comme le sable sur une ruelle du Caire.


Notes:

  • Khan al Khalili, roman 1946 (trad. française Le Cortège des vivants, 1999) 
  • Zouqaq al midaq, roman 1947 (trad. française Passage des Miracles, 1970)
  • Al Sarab, roman 1948 (trad. française Chimères, 1992)
  • Bidaya wa nihaya, roman 1949 (trad. française Vienne la nuit, 1996)
  • Awled Haretna, roman 1959 (trad. française Les Fils de la médina, 1991)