Depuis les élections du 23 octobre qui ont donné la victoire au mouvement islamiste Ennahdha, beaucoup de personnes se demandent comment ont été obtenus ces 40% de votes.

Il y a bien sûr les nahdhaouis politisés de longue date qui ont oeuvré depuis trois décennies pour élargir la base du parti. Cependant, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, pas toutes les femmes voilées ont voté Ennahdha. Certaines leur ont préféré le PCOT ! Peut-être pas tous les barbus non plus. Le parti a indéniablement bénéficié d’un crédit-sympathie que lui ont valu ces décennies d’infâmes persécutions endurées par ses leaders et militants tant sous Bourguiba que sous Ben Ali. Il faut également compter les Tunisiens non islamistes qui leur ont accordé leurs voix sur la base d’un programme électoral s’articulant entre autres sur la garantie des libertés fondamentales, la fin de la corruption, la réforme de l’enseignement, la diminution du chômage et la relance de la machine économique. N’oublions pas non plus les voix qui ont été obtenues contre monnaie sonnante et trébuchante. Mais celles qui m’intéressent davantage, ô combien cruciales, ce sont les voix des salafistes du Hezb Ettahrir lesquels, faute d’obtenir la légalisation de leur parti, se sont ralliés à Ennahdha.

Dans tous les discours d’Ennahdha, relayés en cela par les médias, on continue de parler des salafistes comme d’une minorité pacifique qui ne demande que le droit d’exercer sa liberté du culte- selon sa propre lecture de la religion.

Il est regrettable que Hezb Ettahrir n’ait pu obtenir le visa pour se constituer en parti politique légalisé. Monsieur Rajhi, ministre de l’Intérieur d’alors, aurait été mieux inspiré en suggérant aux leaders de ce parti d’amender leurs statuts pour se conformer à la loi et légaliser leur demande. Cela nous aurait renseignés sur leur nombre réel, une des inconnues de l’équation qui déterminera les choix de société dans la Tunisie post-révolutionnaire. Et il devient primordial de connaitre le poids électoral de Hezb Ettahrir pour évaluer la capacité d’Ennahdha à les contrôler. S’agit-il vraiment d’une minorité ? Leurs actions et leur organisation si bien rodée semblent démentir cette affirmation.

Dès sa prise du pouvoir, Ennahdha a commencé par mettre en pratique le principe de « diviser pour régner » cher à Machiavel. Nous assistons à des positions divergentes parmi les enseignants du Supérieur lors des incidents qui continuent à secouer la faculté des lettres de la Manouba. De semblables divisions s’infiltrent au sein de l’organisation estudiantine avec l’émergence de l’UGTE à orientation islamiste pour concurrencer l’UGET connue pour son gauchisme. Dans le domaine des médias, là encore, Ennahdha a réussi à se rallier une partie des journalistes qui s’opposent au SNJT sous prétexte que leur rôle n’est pas de gêner l’action du gouvernement. Ils tendent à oublier un peu facilement que leur seule mission est d’informer le public. Le but recherché est d’affaiblir les structures démocratiques et procéder à un travail de sape par la technique du saucissonnage (comment faire avaler un éléphant) et adoptant dans sa communication un double langage loin de nous rassurer, malgré le talent de Samir Dilou, le porte-parole du parti.

Comment sinon expliquer la mollesse du ministre de l’Enseignement supérieur qui n’est pas venu au secours du doyen de la faculté des Lettres de la Manouba pour appuyer l’application du règlement interne exigeant que les visages soient découverts ? Cette attitude a contraint le doyen – lequel pendant des semaines a tenu bon malgré les menaces, les insultes et les atteintes physiques – à faire marche arrière et choisir le moindre mal : ne pas pénaliser 8 000 étudiants qui ont le droit de passer leurs examens dans de bonnes conditions, et accepter que ces femmes y prennent part en conservant leur niqab, avec le risque que les résultats des épreuves ne leurs soient pas comptabilisés.

On ne voit pas très bien comment l’Université qui a choisi de ne pas respecter la loi, quoi qu’à son corps défendant, pourrait par la suite ne pas en valider les résultats. Pour les salafistes, il s’agit d’une victoire à peu de frais. Pour la démocratie et l’Etat de droit, c’est une défaite lourde de conséquences : ils ont réussi à créer un précédent.

Car il s’agit bien là de la première violation de la loi, avec la bénédiction du gouvernement Ennahdha sous couvert de respect de la liberté individuelle. Cette même liberté qu’elle nie à Nessma TV, à Sofiene Ben Hmida, à Zied Krichène ou à Nadia el-Feni. En d’autres mots, une approche sélective où le respect de leurs libertés se paie au prix de la violation des nôtres.

Il semble bien que la question du niqab, tel que l’exprime si bien Sami Aouadi, professeur d’Économie à la faculté el-Manar de Tunis, ne soit rien de moins que l’arbre qui cache la forêt. A quand la marée de burqas dans nos souks? A quand les tribunaux religieux ? A quand la polygamie ? A quand la lapidation ? A quand la fin de la mixité dès nos écoles primaires ? A quand la fin de l’éducation physique et sportive pour nos filles ? L’ombre d’un futur Tunisistan plane sur notre pays si l’on n’y prend pas garde.

 


Interview de M. Sami Aouadi, 7 janvier 2012,
Syndicaliste et professeur d’Economie à la faculté El-Manar de Tunis


 

D’autre part, le bras de fer qui s’est engagé entre les forces de l’ordre et le ministre de l’Intérieur semble avoir abouti à un marché diabolique : abandonner les poursuites contre les snipers et les tortionnaires d’hier en contrepartie d’un appui stratégique : celui de n’intervenir que sur ordre, et ces ordres ne concernent pas les salafistes. Par ailleurs, la police politique et les brigades d’intervention, à travers leur obscur syndicat des forces de l’ordre ne cessent de réclamer une loi qui les protège. Contre quoi ? Est-ce contre le fait de violenter, violer, casser, insulter, torturer et tuer des citoyens désarmés ? Car personne ne viendrait leur tenir rigueur de remplir leur mission face à des bandits, des criminels ou des terroristes armés, puisqu’ils agiraient en légitime défense. Dans leurs récentes déclarations ils disent clairement qu’ils ne craignent plus personne…

Faisons une petite récapitulation afin de rafraîchir les mémoires et y voir un peu clair :

• Février 2011 : Les salafistes tentent de fermer les maisons closes à Tunis, Sfax, Médenine, Sousset et Kairouan et agressent les prostituées.

• Mai 2011 : Après la libération d’Internet, voici que la censure revient avec le blocage des sites pornographiques. La cour de cassation finalement désavouera les juges d’Appel pour une plainte déposée, ô comble de l’ironie, par 3 avocats. L’affaire retourne devant la Cour d’Appel… nous attendons la suite.

• Mai 2011 : La projection du film de Nadia el Feni « ni Allah ni maître » provoque la colère des barbus qui s’en prennent à ceux qui sont venus voir le film. Une enquête pénale sera ouverte contre la réalisatrice par le Tribunal de Première Instance de Tunis. Une première atteinte à la liberté artistique !

• Octobre 2011 : Une professeur d’arts plastiques à la faculté de la Manouba est contrainte de quitter la salle de cours, les étudiants islamistes lui reprochent une tenue « indécente ».

• Octobre 2011 : Des étudiants salafistes de la faculté des lettres de Manouba tentent de remettre en question la mixité et demandent des salles séparées d’avec les filles.

• Octobre 2011 : La diffusion du film « Persépolis » déchaîne les passions et provoque une vague de violence contre Nessma TV et son directeur dont la maison est vandalisée. Plainte pénale sera déposée contre Nabil Karoui. Ce dernier encourt les peines de 3 ans et 5 ans de prison selon l’article 47 de l’ancien code de la presse et l’article 121 (3) du Code pénal.

• Novembre2011 : Hamadi Jebali, aussitôt nommé premier ministre célèbre l’avènement d’un nouveau califat.

• Novembre 2011: Des étudiantes voilées, escortées de leurs mahrams (concubins) investissent la faculté des lettres de la Manouba et tentent d’imposer le port du niqab dans les salles de cours, malgré un règlement interne qui l’interdit.

• Novembre 2011 : Madame Ikbal Gharbi, spécialiste d’histoire et de civilisation islamique, nommée directeur de Radio Zitouna, est empêchée par un groupe d’hommes d’occuper son poste. A leur tête, le prédicateur Mohamed Mchafar, un obligé de Sakhr le-Matri qui ne peut souffrir l’idée d’avoir une femme au-dessus de lui. Le ministère de tutelle annulera cette nomination avec des prétextes douteux.

• Janvier 2012 : Dans la ville de Sejnane (gouvernorat de Bizerte), les salafistes auraient tenté d’instaurer un Emirat où la chari’a serait appliquée.

• Janvier 2012 : Ennahdha décide de nommer aux postes de directeurs de rédaction à la tête des TV nationales et de la TAP, des personnes connues pour leur soutien inconditionnel au régime de Ben Ali. Ceci, sans aucune consultation avec le SNJT ou l’INRIC.

• Janvier 2012 : Des affrontements ont lieu entre étudiants islamistes de l’UGTE et ceux de l’UGET de la faculté de Sousse.

• Janvier 2012 : Le journaliste Sofiene Ben Hmida est agressé alors qu’il couvrait un sit-in des policiers devant le ministère de l’Intérieur. La police n’intervient pas.

• Janvier 2012: Lors du procès de Nessma TV, les barbus agressent les journalistes Zied Krichene et Hamadi Redissi. Les forces de l’ordre laissent faire.

• Février 2012 :Wajdi Ghenim vient à Tunis et fait, entre autres, l’éloge de l’excision des filles en s’expliquant sur cette “makrouma”.

• Février 2012 : Sihem Badi, ministre de la Famille parle de légaliser le mariage traditionnel « zawaj orfy » et d’introduire les « madhoun » pour la célébration des mariages (en concurrence ou en remplacement des officiers d’état civil?), ce qui exclut les femmes de cette fonction selon la sunna et remet en question le code du statut personnel et le principe d’égalité des droits entre l’homme et la femme. Partant de là, on peut craindre que la prochaine attaque ciblera les femmes juges.

• Février 2012 : Les étudiants salafistes de la faculté des lettres de la Manouba perturbent les cours avec des haut-parleurs pour revendiquer une mosquée et imposer le niqab. Des affrontements ont lieu entre eux et les professeurs, puis avec les étudiants de UGET. La police n’intervient pas.

• Février 2012 :Les drapeaux noirs avec inscription blanche des salafistes jihadistes deviennent de plus en plus visibles. Ils sont déployés en nombre lors des prières de rue et des manifestations devant le siège du Conseil constitutionnel au Bardo.

• Février 2012 : Des élus nahdhaouis à la Constituante, dont le député H. Ellouze, proclament la nécessité de constitutionnaliser la Chari’a en tant que source de la loi.

• Mars 2012 : Sahbi Aatig, chef du groupe Ennahdha à l’assemblée constituante déclare que la future Constitution doit être basée sur des principes islamiques. La Chari’a sera la source d’inspiration.

• … et la suite ?…

Cette liste n’est pas exhaustive, néanmoins elle fera déchanter tous ceux qui ont voté Ennahdha sur la base d’un programme politique. On est loin des promesses de relance économique, car la priorité en ce moment semble être le contrôle de la presse et la création des brèches à travers lesquelles s’engouffreront les idées wahabistes. Est-ce la condition préalable pour voir se déverser la pluie de pétrodollars du Qatar? Entre-temps, le marché parallèle et la contre-bande continuent à pénaliser nos commerçants qui payent des impôts et grever lourdement le panier des ménagères. C’est bien connu, dans les révolutions il y a ceux qui les font et ceux qui en profitent.

Alyssa