Par Adelbasset Boucheche

La relation entre la gauche tunisienne et le Rcd ne date pas d’aujourd’hui. C’est une vieille histoire d’amour qui resurgit au gré des évènements. Elle a toujours été perceptible sous plusieurs aspects. Longtemps amenée à vivre dans la clandestinité, elle refait surface après la révolution. Aujourd’hui elle est plus revigorée que jamais.
Le meeting de l’autre jour à Monastir marque un tournant décisif dans cette relation. C’était la façon idéale d’esquisser une autre forme d’union. Laquelle était montée au beure, depuis un certain temps. Tout bien considéré, on passe de l’amour clair-obscur à une sorte d’amour fusionnel. C’était aussi l’occasion pour bannir tous les soupçons qui s’opposaient à cette union de fait : Le Rcd est redevenu fréquentable et la gauche retrouve son statut d’allié de choix, comme du temps des complicités. C’en était fini des « je t’aime, moi n’en plus. Désormais, c’est de l’amour « halal » dont il s’agit. Rien ne s’oppose plus à ce que cela soit affiché au clair de la lune. Après tout, l’âme de Bourguiba veille au grain et ce n’est pas les marieuses qui manquent dans ce pays.

Bien au-delà du gavage médiatique, qui a suivi ce meeting pour en faire de lui un évènement majeur, il est des messages subliminaux qui ne peuvent nous échapper et dont il est intéressant de mettre en exergue.

Rassemblement et enjeux

De prime  abord, il ne faut pas se leurrer ; il s’agit là d’un rassemblement de tous ceux qui veulent garder les choses telles qu’elles sont et ne rien changer. La plupart était au pouvoir, à un moment ou un autre, ils n’ont jamais rien fait. Pis ! C’est leur politique qui a amené à la révolution et ses trois cents morts et autant de blessés. Mais, à vrai dire, l’occasion était trop belle pour tous ceux qui voulaient se refaire une virginité ou bien de s’en procurer une toute neuve, pour ceux qui n’en ont jamais eu aucune à la base. Alors on se presse, on se dispute les premières places, on se coudoie pour se frayer un chemin, sans oublier au passage de montrer patte blanche, un signe de reconnaissance envers le « combattant suprême ». C’était le mot clé, la porte du paradis.

Le branle-bas de combat déclenché par l’appel de Béji Caid Essebsi n’est pas sans rappeler que l’enjeu est avant tout le pouvoir. « Rendez nous notre Tunisie » s’écria un ancien ministre de Ben Ali, les larmes aux yeux. Comme si la Tunisie était donnée en propriété à un type particulier de gens et non « donnée à tous en usufruit ». Voila qui résumerait l’état d’esprit de ceux qui étaient présent à ce rassemblement. Partant, on peut résumer la situation comme suit : la reconquête du pouvoir pour les honnis du Rcd d’un coté, et l’accession au pouvoir pour la gauche défaite de l’autre coté. Ce qui fait de cet événement le rendez-vous des « mal-aimés » par excellence. Bourguiba n’était guère que le fond de commerce, un label autour duquel tout ce bon monde a pu se réunir. C’était l’argument à travers duquel tout un chacun pensait s’abriter pour se tirer d’embarras. Mais la vérité est que Bourguiba est avant tout une victime dans cette histoire. Tous ceux et celles qui ont vendu leurs âmes au diable des années durant ne peuvent pas se permettre de parler au nom de Bourguiba, aujourd’hui. Ils ne pouvaient être d’aucun soutien pour lui lorsqu’il était assigné à résidence pendant treize années. Nombreux sont ceux qui sont venus se donner une valeur qu’ils n’ont pas. Mais lorsque l’on a vendu son âme une fois, on peut la revendre autant de fois que l’on veut, par la suite. Après tout, rien ne s’oppose surtout lorsque l’on a un long passé de caméléon derrière soi. Bourguiba vivant, il aurait certainement su quoi faire avec sa canne, au vu de ces gens. Beaucoup gardent encore des souvenirs de cet outil magique

Si tu veux exister, viens avec moi

La gauche quant à elle, ou bien une partie de la gauche pour être juste, ne s’était pas trouvée dans un univers qui lui est étranger comme on pouvait l’imaginer. Il aura tout simplement fallu, remonter en surface un travail qui se faisait en aparté. Comprenez, maintenant, pourquoi Mr Chebbi était triste lors de la dissolution du Rcd. Comprenez aussi pourquoi vous ne l’entendrez jamais parler de justice transitionnelle ou de blessés de la révolution ou rien de tel. Comprenez enfin, pourquoi il n’a jamais critiqué le gouvernement précédent alors qu’il y avait certainement matière à discuter.

La décision des représentants de gauche, dont le corpus idéologique est plus imbriqué dans la Tunisie d’avant le 14 janvier que celle d’après, semble être arrêté d’une manière irrévocable. Au moins ceux qui étaient présents ce jour là, ne se sont pas fait beaucoup prier pour faire leur choix. Entre une démocratie qui tolère la présence des islamistes et une démocratie corruptible, voire même un retour à la dictature, la décision est vite fait prise. Elle est sans appel. « La décision est souvent l’art d’être cruel à temps ». Ils en seront certainement, pour leurs frais. Car les micros conflits qui ne cessent d’éclater ici et là augurent de bien de remous au sein de ces familles politiques. Les bruits de couloir laissent présager d’un avenir pour le moins incertain pour Mr Chebbi au sein du Pdp, pour ne citer que lui. Beaucoup n’accepteront jamais de pactiser avec le Rcd, même relooké et renommé. Ils n’accepteront jamais de servir d’écran de fumée pour le retour des mauves, qui avancent masqués sur la seine politique. Bien de difficultés semblent présenter une barrière qui reste difficilement surmontable pour envisager une union aussi large, avec un équilibre aussi précaire.

Le rassemblement de Monastir, inversement à ce qu’on pouvait penser, arrange pas mal de monde. En effet, il avait le mérite de rappeler à tous que le Rcd n’est pas mort et qu’il est de retour. Il a rappelé à ceux dont la mémoire est courte que les objectifs de la révolution sont loin d’être atteints. Le choix de la ville est venu rappeler à la Tunisie profonde que le régionalisme n’est pas prêt de disparaitre de si tôt. Monastir restera longtemps dans les annales comme étant le symbole même du régionalisme à outrance, puisque sur quelques hectares, il s’y rassemble les richesses de l’équivalent de quatre gouvernorats « marginalisés ». De même, c’était aussi l’occasion de rappeler qu’en Tunisie la rue est plus éducative que l’école. L’élite, qui est allée cautionner la réhabilitation du Rcd, ce n’est pas celle qui va faire avancer le processus démocratique au pays, ni celle qui va amener quoi que ce soit pour ce peuple. Ce sera, comme c’est devenu une habitude tunisienne, la rue. Il serait vraiment intéressant de voir si un tel rassemblement pouvait se tenir dans une autre ville que Monastir. Une ville comme Sfax serait une curiosité et un enseignement majeur sur les rapports de force du moment. Mais déjà certaines choses sont suffisamment claires. Une bipolarisation de la vie politique est entrain de se créer ; le Rcd et les autres : chacun son camp et Dieu pour tous.