Graffitis sur le mur du bureau de police de Thala, incendié lors du soulèvement.

Graffitis sur le mur du bureau de police de Thala, incendié lors du soulèvement.

Deux ans après la révolution du 14 janvier, accompagnée pas-à-pas, le pays sillonné « zanga zanga», ‎le paysage tunisien, tant social que politique me fait mal. J’en ai les tripes nouées. Des années de ‎militantisme contre la dictature de Ben Ali pour une semaine d’euphorie, guère plus ! Après la fuite ‎du dictateur, la tentation de l’immobilisme et la peur du changement avaient verrouillé l’horizon. ‎L’invocation de l’article 56 de la défunte constitution laissant ouverte la perspective d’un retour du ‎fuyard. Le mois de janvier 2011 étouffe sous les gaz lacrymogène et se noie dans le sang. Le sit-in ‎de Kasbah 1 prend fin selon les vieilles méthodes, et les partis de l’ancienne « opposition » ont ‎manqué leur rendez-vous avec l’Histoire. Le gouvernement de « concorde » sera spectacle indigne ‎de nos espérances : la course aux sièges fait perdre la boussole à nombre de pressentis, et révèle ‎leur incapacité d’être fin stratèges à défaut d’avoir un programme politique.‎

Cela vaudra également pour les « gardiens de la révolution » et leurs comités, inexpérimentés et ‎facilement manipulables, ils ont mis le sort de la « révolution » entre les mains d’une meute ‎d’avocats et de « houqouqiyyin » qui voyaient là une aubaine et une occasion d’acquérir une ‎notoriété leur faisant défaut …. Kasbah 2 se termine sur une demi-victoire : la démission du ‎gouvernement formé par Mohamed Ghannouchi. La foule réclamant la peau du RCD finit par ‎l’emporter. Dans les formes. Le RCD sera officiellement dissous par décision judiciaire, mais l’hydre ‎a plusieurs têtes, lorsqu’on en coupe une, une autre surgit à sa place.‎

Fouad M’bazzaa, président de la république intérimaire, fait appel à Caïd-Essebsi. Un vieux de la ‎vieille pour mener à bon port une révolution amenée par les jeunes ! Déjà cela sonnait creux. Et le ‎vide ne tarde pas à s’installer quand Caïd-Essebsi ne trouve rien de mieux à faire que d’abroger en ‎bloc la constitution de 1959, créant ainsi toutes les circonstance du chaos à venir. Entre-temps, la ‎place de la Tunisie dans la nouvelle carte du Moyen-Orient se joue entre Washington, Doha, Paris ‎et Londres, mais cela échappe à Caïd-Essebsi, davantage préoccupé par une revanche personnelle ‎sur l’Histoire. ‎

L’application du décret-loi 88-2011 réglant le droit des associations légalisera plus de 150 nouveaux ‎partis politiques, n’ayant du parti que le nom. Le financement des partis politiques par les deniers ‎publics en fait une nouvelle source d’enrichissement. Certains « partis » seront constitués par les ‎membres d’une même famille. Il n’est pas nécessaire d’avoir des statuts propres, un « template » ‎sera proposé, il suffit de remplir les blancs… En refusant la légalisation du parti « Ettahrir », ‎personne ne saura combien le pays compte de salafistes mais le pays ne manquera pas de ‎connaître rapidement une « salafisation » à tout-va. Par conviction. Par effet d’imitation. Par peur. ‎Par cupidité. Beaucoup d’argent coulera, dont la provenance reste ignorée quoique soupçonnée, ‎pour occuper d’anciens repris de justice et désœuvrés aux fins de servir la propagande wahabiste. ‎

Le décret-loi fixant les conditions d’élection de l’assemblée constituante réclamée par une foule ‎sous hypnose est à la mesure de son ignorance. Le mode électoral à la proportionnelle et aux plus ‎grands restes ne pouvait favoriser que les mieux organisés : Ennahdha. De nouveau cette évidence ‎échappe aux leaders des partis d’opposition qui, au lieu de s’unir, feront une piètre campagne, ‎tirant chacun la couverture à soi. Le parti vainqueur va non seulement décider de l’avenir de la ‎Tunisie, il va aussi diriger le pays pendant la période de transition. Pire, le décret-loi ne fixe aucune ‎limite dans le temps pour les travaux de la Constituante. Celle-ci peut siéger 5 ans si elle veut ! En ‎détournant le débat sur des thèmes aussi vains que laïcité et Islam, jouant sur l’émotionnel et ‎négligeant le rationnel, le peuple a perdu des mois à se demander qui il était ! Pour finalement ‎revenir à la case départ. Mais quel gâchis !‎

‎ Dans l’intervalle, Ennahdha pouvait jouer sur le populisme en libérant les prisonniers politiques, ‎mais également les détenus de droit commun, y compris le frère du ministre de la justice ‎Noureddine El B’hiri, un pédophile notoire. Charité musulmane commence par soi-même. La justice ‎transitionnelle se préoccupera davantage d’indemniser généreusement les anciens prisonniers ‎d’Ennahdha, convertis du coup en défenseurs de la Patrie à l’égal de Farhat Hached. Quant aux ‎constituants, avec les salaires alloués, en euros pour certains s’il vous plait ! ils auront le mauvais ‎goût de réclamer des augmentations, accordées… pendant qu’un quart de tunisiens, soit 2,5 ‎millions vivent dans la misère, selon les nouveaux chiffres de l’Institut National de la Statistique.‎

Les assauts contre les libertés ne connaissent pas de répit. Nabil Karoui, Nadia el Feni, Zied ‎Krichène, Sofiène Ben Hmida, Sami El Fehri, Olfa Riahi, le palais de la Abdelia, les nominations à la ‎tête des médias publics de directeurs connus pour leur ancienne allégeance à Ben Ali, une liste ‎noire de journalistes ripoux que Ennahdha suspend comme une épée de Damoclès au-dessus du ‎Syndicat National des Journalistes Tunisiens, auquel manque toujours le courage de publier ladite ‎liste et s’affranchir de cet odieux chantage. Il faut effrayer le loup, mais pas le tuer… Ennahdha ‎choisit d’ignorer les recommandations de l’INRIC pour réglementer le monde des médias, tout en ‎dénonçant une impartialité qui lui fait du tort.‎

Les profanations de mausolées de saints hommes et femmes (Lella El Manoubia, Sidi Bou Saïd), au-‎delà de l’aspect religieux, ce sont les monuments historiques et un volet de notre civilisation qui ‎sont en péril. La Tunisie a été depuis longtemps un exemple d’égalité entre hommes et femmes ‎jusque dans la sainteté… Un vent de folie liberticide souffle sur le pays qui s’est dressé contre la ‎dictature de Ben Ali. Tout devient sacré, sauf la liberté, on patine dans l’absurde. ‎

‎ L’Université de la Manouba vivra ses heures noires lorsque les drapeaux salafistes se ‎substitueront, pour un court instant, au drapeau national. Je me croyais en Afghanistan. ‎L’insécurité intérieure aggravée par une entrée massive et difficilement contrôlable d’armement ‎de guerre provenant de Lybie, la confiance toujours non rétablie avec les forces de l’ordre qui ‎tardent à faire un mea culpa sincère pour leurs excès durant l’ère Ben Ali, confinent les Tunisiens ‎dans un sentiment d’angoisse justifiée quant à l’avenir de la Patrie. La constitution en association ‎légale de milices armées avec la bénédiction d’Ennahdha n’est pas faite pour rassurer.‎

La transmission des séances de la Constituante, obtenue de haute lutte après une procédure ‎judiciaire confirme les craintes : au trois-quart vide, les débats traduisent le chaos qui règne au ‎dehors. Aucune discipline, incapacité de Mustapha Ben Jaafar à imposer le respect et le temps de ‎parole, le niveau des débats loin de traduire le niveau des Tunisiens, qui se sont organisés en ‎société civile, illustrent le niveau des nahdhaouis et leurs alliés, leur incompétence et leur perfidie. ‎Cheikh Ghannouchi apparaîtra dans l’habit du pacificateur, puériculteur en chef, intervenant de ‎temps à autre pour ramener cette marmaille à l’ordre (non pas à la raison) sans succès.‎

L’économie, de son côté, périclite. Pour détourner l’attention, on s’excite autour de l’argent évadé ‎et non récupéré (Dr Remadi et son association pour la transparence financière est la personne ‎toute indiquée pour s’occuper de finances!), on organise une vente sous plis fermé des biens des ‎fuyards qui peine à remplir les caisses, loin s’en faut, sans s’accorder un instant d’attention pour ‎s’interroger sur la gestion de l’Etat dans cette période transitoire. Car la Tunisie reçoit beaucoup ‎d’argent, pour payer les salaires des fonctionnaires, payer les travaux de la constituante, finaliser ‎les projets en cours, et ….pour rembourser la facture des dégâts causés par les salafistes lors de ‎l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis à Tunis. ‎

Avec un taux d’endettement du pays à 46,8% du PIB, l’argent ne va pas à l’investissement créateur ‎de nouvelles richesses. On mise plutôt sur les campagnes publicitaires qui engloutiront 7 millions de ‎dinars et pour quel résultat ? Il n’y a qu’à voir notre tourisme… Les vrais bénéficiaires seront les ‎publicistes. Par ailleurs, la contrebande pille le pays, et plutôt que répondre aux besoins des ‎agriculteurs qui réclament une baisse des coûts de l’eau d’irrigation, ce qui aurait permis ‎d’augmenter la production et satisfaire la demande, on préfère importer. Le marché parallèle met ‎l’économie intérieure à genoux, les prix prennent l’ascenseur et le pouvoir d’achat plonge.

L’incompétence notoire empêche Ennahdha de voir les bénéfices d’une libéralisation du secteur ‎économique, la simplification des procédures administratives, l’allègement des taxes pour ‎encourager les investisseurs et résorber le chômage. Ce n’est pas avec le microcrédit qu’on ‎construit une économie robuste, mais avec l’industrie. Cette myopie poussera les investisseurs ‎tunisiens à mettre la clé sous la porte et partir vers le Maroc et d’autres destinations plus ‎accueillantes.‎

Dans ces circonstances, on s’attendrait à davantage de raison et de modestie de la part de nos élus ‎de circonstance. Or, le palais de Carthage est décoré à nouveau à coup de millions… La réforme de ‎l’administration tourne à l’hérésie, les ministres qui ont occupé successivement ce poste ont ‎démontré leur incompétence à opérer un changement salutaire. Il y a non seulement une ‎rationalisation et des économies substantielles à faire, mais toute une mentalité à changer. Car ce ‎qui attire dans la fonction publique, ce n’est pas seulement la sécurité de l’emploi, mais toute une ‎panoplie d’avantages que rien ne justifie, certainement pas le mérite, ni l’ardeur au travail et ‎encore moins le sens du service. Notre administration a pour rôle de convertir des employés d’état ‎en de fidèles adeptes.

Si Caïd-Essebsi a augmenté le salaire de certains ministères, cette manne ‎s’est étendue à toute l’administration, par souci d’une certaine notion de la justice. Mieux encore, ‎les fonctionnaires, organisés en « widadiyet », en plus de leur salaire, de la couverture maladie, de ‎la caisse de retraite, ont droit à la participation de leur ministère dans le budget de leur association, ‎à coup de centaines de milliers de dinars. Ces avantages supplémentaires vont des tickets ‎restaurants, des subventions pour la rentrée scolaire, le décès d’un parent, l’achat d’équipement ‎sportifs, le mouton de l’Aïd, les téléphones portables et les abonnements à prix dérisoires, gratuits ‎même pour certains, les vacances dans les hôtels de Hammamet pour toute la famille en pension ‎complète et transport gratuit…‎

Lors d’une récente réunion d’une de ces « widadiyat », un fonctionnaire a eu l’outrecuidance de ‎réclamer des vacances dans les hôtels 5 étoiles, et non plus dans les « clubs » comme par le passé. ‎La comptabilité de ces associations est obscure, d’ailleurs personne n’a envie de la questionner. Le ‎statu quo persiste.‎

Dans les rues de Siliana les jeunes réclamant plus de justice sociale sont aveuglés par les tirs à la ‎chevrotine. Ceux de Kasserine, Thala, Gafsa, Sidi Bouzid, ceux des ceintures de pauvreté autour de ‎Tunis et des grandes villes (il ne faut pas aller loin pour voir la misère criante) continuent de ‎manifester non plus leur colère, mais leur désespoir. Et il devient urgent de restaurer l’espoir, par ‎un effort de communication authentique, loin du populisme et de la démagogie. Il faut dire la vérité ‎au peuple. La Tunisie est un vaste chantier, il ne s’agit pas de ravaler les façades, mais de ‎reconstruire sur des bases solides. Et si un mur menace de s’écrouler on doit avoir le courage de le ‎démolir. Nous avons besoin de retrousser nos manches et de nous atteler au travail sans tarder. Et ‎donner l’exemple. On ne peut demander à des millions de démunis de faire des sacrifices pendant ‎que d’autres se vautrent dans les lits douillets du Sheraton. C’est tout simplement indécent ! La ‎solidarité qui s’est manifestée et continue, doit rester une réponse limitée dans le temps, la ‎légitimité d’un gouvernement, qu’il soit temporaire ou non, lui confère la responsabilité de créer ‎les conditions de vie décente pour tous ses citoyens, non pas la jouissance en toute impunité d’une ‎opulence imméritée. Servir son peuple, servir son pays, est un honneur et non un privilège. ‎

Mais ceux qui agitent l’étendard du bourguibisme ne font que confirmer une absence totale de ‎vision, absence de projet, couplée d’une incapacité flagrante d’épouser son siècle, incapacité de ‎voir THE « big picture » de la géostratégie. En quoi Bourguiba est-il différent du « salaf salah » ? ‎Quoi que l’homme ait accompli, il avait réussi tant qu’il avait maintenu le contact avec son temps. Et ‎avait tout perdu lorsqu’il avait cru détenir la vérité, lorsqu’il avait perdu le contact avec le peuple et ‎s’était cloîtré dans son palais de Carthage, enveloppé dans ses certitudes. ‎

Pourtant, je continue de rêver pour mon pays d’un avenir possible. Le temps de l’observation est ‎révolu, c’est à nous tous de concrétiser la Tunisie dont nous rêvons, à travers l’action organisée et ‎pragmatique.‎

Alyssa ‎