Manifestante devant le siège du Syndicat national des journalistes Tunisiens, lors de la grêve générale des médias, le 17 octobre 2012. Crédit image : Sana Sbouai

Manifestante devant le siège du Syndicat national des journalistes Tunisiens, lors de la grêve générale des médias, le 17 octobre 2012. Crédit image : Sana Sbouai

Deux ans après la révolution, la presse, que l’on présente comme le quatrième pouvoir indispensable à la jeune démocratie tunisienne, est-elle vraiment libre ? Les procédures contre plusieurs de nos confrères journalistes ne plaident pas pour une réponse positive et n’augurent pas de lendemains dorés pour la profession.

Une liberté chèrement gagnée et déjà fragilisée

Invitée de Mosaique FM ce lundi, la présidente du Syndicat national des journalistes tunisiens, Nejiba Hamrouni, a poussé un coup de gueule contre ce qu’elle qualifie d’acharnement des autorités contre les journalistes tunisiens. La syndicaliste va même jusqu’à affirmer que la situation actuelle est pire que sous l’ère Ben Ali.

En cause : les attaques médiatiques et les procédures judiciaires entamées contre des journalistes ces deux dernières années, et en particulier sous le gouvernement de la Troïka. Ainsi, le directeur du journal électronique Business News a été condamné par contumace à quatre mois de prison, et Sabeur Mkacher du quotidien arabophone Al-Sabah a dû répondre de plusieurs accusations formulées par le ministère public.

L’ombre de l’affaire Sami Fehri, dont le maintien en détention fait l’objet d’abondantes critiques, n’est pas très loin non plus, tout comme les mésaventures de la blogueuse Olfa Riahi, traduite en justice suite à ses révélations sur le ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdessalem. La jeune femme, n’étant pas officiellement journaliste, pourrait d’ailleurs être jugée sur la base du Code pénal, beaucoup moins protecteur que la législation encadrant la presse.

Un patron de presse condamné sur la base du Code pénal

Nizar Bahloul, directeur du journal électronique Business News, a été condamné à de la prison ferme par le tribunal de l’Ariana dans une procédure dont le principal intéressé affirme ne pas avoir été informé. Le journaliste a été condamné par contumace à quatre mois de détention pour un article publié en juillet 2011 intitulé « Que cherche à cacher le ministère des Affaires étrangères ? » L’article avait déjà valu à son auteur des poursuites judiciaires.

Les plaignants ont chaque fois été déboutés puisque la justice a pris en compte le point de vue de la défense, estimant que la publication du procès verbal ne constituait pas une violation du secret de l’instruction. L’article au centre de l’affaire revenait sur des accusations de détournement de fonds visant Ahmed Ben Mustapha alors qu’il était ambassadeur de Tunisie à Abou Dhabi.

Or, la condamnation à 4 mois de prison est basée sur un article du Code pénal et non sur le Code de la presse. Nizar Bahloul a aussitôt fait opposition au jugement par contumace, annulant ainsi la condamnation et relançant une nouvelle procédure judiciaire. La prochaine audience aura lieu le 19 février prochain.

Un journaliste d’Al-Sabah inculpé pour un article sur l’affaire Dammak

Un autre journaliste est venu allonger le nombre de confrères obligés de répondre de leur travail devant les tribunaux. Sabeur Mkacher, en charge des affaires juridiques au journal Al-Sabah, a comparu vendredi 25 janvier devant le juge d’instruction au tribunal de première instance de Tunis. Il est notamment poursuivi pour « diffusion de documents joints au dossier d’instruction » et « révélation des données personnelles à des tiers en vue d’en tirer personnellement profit ». Ces accusations font suite à un article de Sabeur Mkacher portant sur les révélations de l’affaire Dammak, dévoilée dans un premier temps par le site d’informations Nawaat.

Suite à cette nouvelle inculpation de journaliste, le centre de liberté de presse de Tunis a diffusé un communiqué, dans lequel il demande que cette affaire soit classée ainsi que toutes les affaires similaires. L’un des avocats du journaliste, Me Charfeddine El Kellil, qui défend également Olfa Riahi, estime que son client « n’a nullement enfreint la loi, et n’a aucunement violé le secret de l’instruction ». « Il a traité le problème de manière purement professionnelle », a ajouté le juriste.

Hausse inquiétante des procédures judiciaires contre les journalistes

Pour Néjiba Hamrouni, toutes ces affaires et la situation précaire d’exercice du métier de journaliste sont essentiellement dues à la non-application des décrets-lois 115 et 116 promulgués en novembre 2011 et censés organiser le paysage médiatique. Par ailleurs, la création de la Haute autorité indépendante pour la communication audiovisuelle, dont les décrets prévoient la mise en place pour réguler le secteur se fait toujours attendre. Une instance dont la composition et l’organisation suscitent d’ailleurs toujours des doutes quant à sa réelle indépendance.

Mais, c’est surtout l’attitude du gouvernement qui suscite l’inquiétude des journalistes. Sa tendance à entamer des poursuites fait craindre un musèlement d’une profession qui tient farouchement à sa liberté récemment gagnée. La solidarité joue d’ailleurs pleinement son rôle, comme ce fut le cas lors de la grève des journalistes du 17 octobre, très largement suivie, qui a permis de faire pression sur le gouvernement en pleine crise à la maison de presse Dar Assabah.

Rached Cherif