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« Marx », « Lénine », « dictature du prolétariat »… Bon sang, qui a ressuscité ces noms toujours imprononçables ? Sûrement un membre du Front populaire et de sa gauche extrême ! Un jeune de la mouvance révolutionnaire qui s’agite pour faire entendre sa voix dans cette unanimisme « patriotique » qui a envahi le devant de la scène, remake des rassemblements gigantesques de la place Tahrir et de ses millions de manifestants, filmés sous toutes les coutures en plans aériens larges par des hélicoptères de l’armée égyptienne avant que le général Sissi ne siffle la fin de la partie en faisant arrêter son rival, le président Morsi, et en faisant emprisonner les principaux dirigeants des Frères musulmans.

Non, celui qui a prononcé ces mots tabous, c’est l’actuel ministre de la Santé Abdellatif Mekki, membre du conseil consultatif (instance suprême, équivalent d’un bureau politique) d’Ennahdha, aux manettes gouvernementales depuis les fameuses élections du 23 octobre 2011 et, qui peine à contrer les assauts de la contre-révolution en multipliant bourdes, maladresses, sorties tonitruantes de ses « faucons » en lieu et place de ses « colombes », disparues du devant de la scène depuis l’éviction de Hamadi Jebali, ancien Premier ministre nahdhaoui, et son remplacement par le « faucon » Ali Larayedh et les ministres « milliardaires » débarqués qui de Londres, qui de Paris, qui du Qatar.

Dans une émission de la radio Shems FM, Abdellatif Mekki s’est attaqué à ceux, à gauche, qui défendent une idée simple et que tout un chacun peut comprendre. Face à l’échec du processus constituant à rédiger une nouvelle constitution et face à la poursuite de la fuite en avant, avec comme cap une politique à la petite semaine sur tous les plans (économique, social et sécuritaire), sans orientation révolutionnaire et sans fil à plomb stratégique visant à briser les reins de la contre-révolution, il apparaît de plus en plus clair au commun des mortels qu’il n’existe qu’une seule solution : la mobilisation de l’ensemble des secteurs attachés à la poursuite du processus révolutionnaire. Ceux-ci doivent s’organiser sur le plan local et régional et envoyer leurs représentants démocratiquement élus par la base se réunir, à l’échelle nationale, dans un nouveau processus constituant véritablement révolutionnaire. Ce dernier élira un exécutif en phase avec les aspirations des masses en révolution pour, enfin, réaliser les tâches urgentes et prioritaires en matière d’emploi, de répartition des richesses, de droit à la sécurité face au chaos organisé et de sauvegarde de notre souveraineté nationale.

Cette idée a trouvé un formidable appui en la personne d’un professeur de droit constitutionnel de l’université tunisienne, monsieur Kaïs Saïed, personnage haut en couleur, habitué des plateaux télés et connu pour son phrasé saccadé unique, faisant de lui un personnage médiatique de premier plan. Celui-ci a dit à plusieurs reprises que seule cette démarche de la base au sommet pourrait donner au pays une représentation la plus proche du pays réel, et non de pseudos élections et un fétichisme du « soundouk » (l’urne), qui a remplacé temporairement les fétiches célestes et leur traduction dans les dogmes divins défendus becs et ongles par le mouvement des Frères musulmans, en Tunisie comme en Egypte.

Pour notre « faucon » de ministre de la Santé, ces appels à la rébellion sont un appel à la destruction de l’Etat et de son appareil, des institutions légales et de tout ce qui représente, à ses yeux, la légitimité face à « la rue en mouvement, les destitutions de préfets et de tout ce qui représente l’autorité centrale face au désordre ».

Son mentor, Rached Ghannouchi, a rappelé qu’en dehors de cette « légalité, c’est le chaos annoncé », même s’il admet dans une interview au journal Le Soir de Bruxelles que « c’est un fait, il y a désormais deux rues en Tunisie », en allusion aux manifestations simultanées des « pro-légitimité » et des « pro-dissolution » qui se sont déroulées simultanément au Bardo, face au palais abritant l’Assemblée constituante pour les « pro-dissolution », et à la Kasbah, où se trouve le gouvernement, pour les « pro-légitimité ». Avec la traditionnelle bataille de chiffres.

Les défenseurs de la « légalité du soundouk » en sont à se mêlanger les pinceaux en défense des « 100 derniers mètres du processus transitoire » et affirment, comme l’explique Rached Ghannouchi : « nous refusons de tout recommencer de zéro. Les deux camps ne peuvent plus continuer à faire appel à la rue. Nous réfléchissons à l’idée d’un référendum comme solution alternative à la crise. »

C’est, depuis les élections où ils ont obtenu une majorité relative (environ 20 % du corps électoral), une ligne de conduite défensive que les Frères musulmans ressortent comme on sort un joker. On a eu droit au facteur « temps », avec ces tirades reprises en boucle de « laissez-nous », ou la variante « donnez-nous le temps de », pour camoufler leur nullité stratégique et tactique et leur absence totale de programme de rechange alternatif au libéralisme débridé contre lequel une révolution s’est levée en 2010-2011.

« Ils signent là où on leur dit de signer », constate un diplomate habitué des coulisses des négociations avec les instances internationales pour obtenir le sésame financier permettant de continuer à honorer certains engagements.

Dans l’une de ces formules dont il a le secret, Gannouchi porte l’estocade à l’opposition au sein de la Constituante en déclarant que celle-ci a été prise à son propre piège en défendant la thèse de la dissolution de l’ANC et qu’elle ne sait plus comment sortir d’une telle impasse. Affirmant que la tentative de dissolution de l’ANC a échoué, Rached Ghannouchi estime que « les tenants de cette thèse (dissolution de l’ANC) ont grimpé sur un arbre et ne savent plus comment en descendre ».

Rembobinons le film

Acte 1. L’assassinat du député Mohamed Brahmi, dirigeant du Front populaire, soulève de nouveau un mouvement de protestation qui balaye le pays. Dans la ville dont il est député, Sidi Bouzid, qui fut l’épicentre de la révolution à la suite de l’immolation de Mohamed Bouazizi, c’est de nouveau l’embrasement, avec la destruction du local d’Ennahdha, jugé responsable de la liquidation de Brahmi, et la mise en place de structures alternatives aux autorités nommées par le gouvernement de la Troïka. Cet acte est dupliqué dans plusieurs régions du pays dans un acte de désobéissance à l’autorité centrale.

La centrale syndicale UGTT (Union générale des travailleurs Tunisiens) appelle à deux journées de grève générale les 26 et 27 juillet. En plein ramadan et par une canicule exceptionnelle, des dizaines de milliers de personnes participent aux funérailles de Brahmi. Sa veuve et ses enfants, dans leurs prises de parole, font porter la responsabilité de l’assassinat aux autorités d’Ennahdha à de sa Troïka. Ils refusent de voir les représentants de l’opposition composée des ex-RCD (benalistes) participer à l’enterrement.

L’UGTT, le Front populaire ainsi qu’une grande partie du spectre politique décident alors de lancer un mouvement de désobéissance civile et appellent à la dissolution de la Constituante, au renvoi du gouvernement et du président provisoire. Dans une grande confusion quant aux modalités concrètes, ils appellent à la composition d’un « gouvernement de salut national, formé de personnalités connues pour leur intégrité », et à désigner une « commission d’experts constitutionnels » pour « finir de rédiger la nouvelle constitution ». Tout cela devant, dans un délai approximatif estimé à huit mois, se conclure sur de nouvelles élections, sans d’autres précisions.

C’est le moment que choisissent une soixantaine de constituants (sur 217) pour « se mettre en retrait » de l’Assemblée constituante et observer devant le siège de cette assemblée un sit-in. C’est le début d’un vaste mouvement de protestation.

Acte 2. De manière quasi-minutée, huit soldats du rang sont exécutés, certains de manière horrible, puisqu’ils sont égorgés, dans le mont Chaambi, où ils avaient pour mission de traquer des guérilleros jihadistes cachés dans ces contrées montagneuses délimitant la frontière avec le voisin algérien.

Cette opération amplifiée médiatiquement donne au mouvement de désobéissance une véritable occasion de transformer ce qui devait n’être qu’un sit-in passager, le temps de la colère à l’occasion de l’inhumation de Mohamed Brahmi, en rassemblement permanent de milliers, puis de dizaines de milliers de participants. L’apothéose est atteinte ce mardi 6 août 2013, quand plus de 100 000 personnes se rassemblent à l’occasion des 6 mois qui nous séparent du premier assassinat d’un dirigeant du Front populaire : Chokri Belaïd.

Entre-temps, Ennahdha, pour ne pas laisser « la rue » à ses adversaires « unis » au Bardo, a organisé une véritable montée nationale, avec des centaines de cars, bus et minibus affrétés pour organiser le samedi 3 août un rassemblement et un meeting gigantesque où des milliers de personnes ont écouté Rached Ghannouchi comparer la naissance de son mouvement dans les années 1980 à la première secte mohamadienne à la Mecque. Il a également expliqué que la « rue dans les démocraties ne faisait pas tomber le gouvernement ». Suivez son regard !

Ali Larayedh, le Premier ministre, a quant à lui dans ses dernières déclarations eu des intonations « Morsiennes », affirmant que la « légalité était de son côté » et que rien ne viendrait perturber le « dernier quart d’heure » précédant les élections, annoncées pour le 17 décembre 2013 comme pour coller à un symbole, celui de la date de démarrage de la révolution : le 17 décembre 2010. Il a également ajouté que la nouvelle constitution serait fin prête pour le 23 octobre 2013, autre symbole.

Acte 3. Patatras : le président de la Constituante, Mustapha Ben Jaafar, étiqueté « social-démocrate » pour son appartenance à la Deuxième Internationale et membre de la Troïka, fait une sortie fracassante ce mercredi 7 août en annonçant, sans prévenir ses alliés au sein de la Troïka, la suspension de la Constituante, se drapant derrière un discours rassembleur et affirmant : « j’assume ma responsabilité de président de l’ANC et suspends les travaux de l’assemblée jusqu’au début d’un dialogue national », ajoutant que « les Tunisiens en avaient marre », pour clôturer son intervention sur la nécessité d’ « unir tous les Tunisiens par-delà leurs divisions et de mettre la Tunisie au-dessus des intérêts partisans ». Un classique somme toute, mais qui a l’avantage de mettre la balle au centre.

Cette sortie marque un cran supérieur dans le délitement de l’équipe victorieuse aux dernières élections, et qui a vu en moins de deux années son crédit fondre comme neige au soleil. Les partenaires d’Ennahdha dans la Troïka ne sont plus que de squelettiques organisations, perdant chacune plus de la moitié de leurs députés respectifs, partis chasser sur d’autres « terres électorales », et se vidant de l’afflux militant de l’avant-élection.

C’est Trotsky qui raconte, dans sa monumentale « Histoire de la Révolution russe », qu’en période de crise révolutionnaire des partis naissent et disparaissent sans laisser de traces, parce qu’ « aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime  (…) L’histoire de la révolution est, (…) avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »

Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte. Il est pourtant tout à fait évident que les transformations qui se produisent entre le début et la fin d’une révolution, dans les bases économiques de la société et dans le substratum social des classes, ne suffisent pas du tout à expliquer la marche de la révolution même, laquelle, en un bref laps de temps, jette à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renverse encore. La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution.
Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe

Ennahdha elle-même est secouée par l’affrontement entre « faucons » à la barre et « colombes » réduites au silence, à l’image de l’ex-Premier ministre Hamadi Jebali. Et cela recoupe des divergences que beaucoup d’observateurs n’arrivent pas à décrypter, aveuglés qu’ils sont par l’apparente unité de façade du mouvement et l’indéboulonnable « guide » (mourched) qu’aucune contestation sérieuse pour le moment n’a déstabilisé.

L’effet « Sissi » s’est clairement imposé à l’occasion de l’immense manifestation du 6 août 2013, relayée médiatiquement avec les mêmes procédés, hélicoptères de l’armée en moins. Nous avons vu une organisation impeccable, que seuls les réseaux de l’ancien régime jamais défait et toujours en place dans les différents rouages de l’Etat savent organiser. Durant tous les rassemblements, ils ont su imposer le fait que le seul fanion accepté était celui de la communauté nationale, pour mieux enfoncer dans le crâne des « réfractaires » que l’ « unité nationale » ne souffrait aucun couac. L’hymne national dans sa version « soft » a tourné en boucle autour d’une scène transformant le rassemblement en « Show politique » (c’est aussi le titre d’une émission politique à la télévision publique). Le tout cadencé de main de maître par des équipes professionnelles qui laissaient peu de place à l’improvisation, et où les voix dissonantes ont été couvertes par le chahut des méga sonos mises à disposition par des sponsors et mécènes qui ont dû négocier un retour sur investissement. On a vu de jeunes révolutionnaires évacués pour avoir crié des mots d’ordre mettant en cause Ennahdha et les sbires de l’ancien régime. C’est dire si le « Show » était bien ficelé.

En Egypte, l’équipe du général Sissi n’arrive pas à se dépatouiller d’un imbroglio où l’arrestation du président Morsi et des principales figures des Frères musulmans, loin de calmer les troupes « fréristes » (khouanjia) a, bien au contraire, fouetté leur patriotisme partisan, et les a fait tenir la rue durant plus de trois semaines, sans interruption. Et l’affaire ne semble pas connaître de baisse de tension malgré les rodomontades d’une potiche de président nommé par Sissi en personne et d’un gouvernement dont le Premier ministre est non seulement un ancien apparatchik de Moubarak mais aussi un ancien serviteur d’instances internationales connues pour leur franche volonté de démolir tout ce que les peuples ont patiemment tenté de construire au lendemain des indépendances.

Si la mobilisation en Tunisie autour de l’assassinat du député Mohamed Brahmi, et en particulier la liquidation opportune et de manière spectaculaire de nombreux soldats du rang, a fait sortir beaucoup de monde dans la rue pour réclamer la chute de la Constituante, le renvoi du gouvernement et celui de la présidence, l’exemple égyptien montre les limites de ce qui peut apparaître comme une bataille entre différentes fractions des classes possédantes pour la résolution de la crise révolutionnaire à leur profit. Celles-ci se dépatouillent dans une crise sociale qui a été à la base du cycle de crises révolutionnaires qui a balayé l’ensemble de l’inter-nation arabe, et qui n’entrevoit aucune solution satisfaisante pour le moment.

Des dizaines de milliers de conflits ont ponctué la scène sociale, n’en déplaisent aux « théologiens laïcs et intégristes » qui veulent contenir ces peuples en révolution aux seules revendications démocratiques concernant les libertés individuelles. En Tunisie et en Egypte, la scène sociale est en ébullition depuis cet hiver 2010-2011. Beaucoup de victoires ont été obtenues contre les saigneurs de vie des travailleurs et leur voracité. Des augmentations de salaires, des régularisations de statuts, des aménagements de conditions de travail, des créations d’emplois, même si cela s’est limité au secteur public, bref, un monde ouvrier que beaucoup ont tout simplement éliminé de leur langage, désireux de le faire disparaître du lexique commun, s’affirme non seulement de nouveau comme la pièce maîtresse des changements sociaux, mais, et c’est le plus important, réoccupe le devant de la scène révolutionnaire en avançant ses propres manifestes, qui dépassent ceux des courants bourgeois en matière de résolution de la crise sociale, économique et culturelle.

En centrant, aujourd’hui, les mobilisations autour de l’auto-organisation dans les régions, en particulier celles laissées pour compte, et en inversant la pyramide de la représentation populaire, le mouvement social révolutionnaire indique la seule voie de la réussite.

Marx, au milieu du XIXe siècle, en pleine révolution européenne (celle de 1848, qui a balayé l’Europe, et qui à certains égards ressemble à celle qui balaye notre inter-nation arabe), défendait l’idée, par rapport à tous ceux qui échafaudaient des plans établis en chambre avec manuel et déroulé d’opérations, que pour « que ceux qui ne sont rien deviennent tout », il était nécessaire que « l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». On apprend en marchant. On apprend en luttant, en rectifiant dans la pratique ce qui doit l’être.
Point de professeurs, fussent-ils « rouges », ni de guides, ni de muftis. La critique du ciel doit se transformer en critique sociale, celle de la religion devenir celle du droit et de la propriété privée, et enfin la critique théologique laisser la place à la critique de la politique.