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Qualifié de « mascarade », de « haute trahison », de « parodie de procès » et de « crime », le verdict prononcé, samedi dernier, par la Cour d’appel militaire dans l’affaire des martyrs du Grand Tunis, de Thala et de Kasserine, a suscité l’indignation et la colère des familles des martyrs et blessés, de leurs avocats et d’une grande partie de la société civile et des partis politiques. Ainsi, une conférence de presse a été tenue, ce mardi 15 avril, par le comité de soutien aux familles des martyrs et des blessés, pour informer l’opinion publique des dysfonctionnements de ce procès.

Après un rassemblement organisé à chaud, dimanche 13 avril, devant le palais de Carthage, une conférence de presse a eu lieu, mardi 15 avril, à Tunis pour exposer les faits à nouveau et révéler, selon les conférenciers, les “dessous du procès”.

Pour rappel, le Tribunal militaire a requalifié les faits sur la base des articles premier et deuxième de la loi n°66-48 du 3 juin 1966 relative à l’abstention délictueuse.

La loi n°66-48 du 3 juin 1966 relative à l’abstention délictueuseEn outre, le tribunal militaire a qualifié la répression meurtrière des manifestants (notamment dans le Grand Tunis, Kasserine, Regueb et Sfax faisant près de 70 morts) de « violence », banalisant ainsi l’utilisation des armes et les meurtres commis. Dans toutes ces affaires, les accusés ont bénéficié d’un allégement de peine, allant d’une amende de 100 dinars à quelques mois de sursis. Samedi, le dernier ministre de l’Intérieur de Ben Ali, Rafik Haj Kacem, a vu sa peine ramenée de 37 ans de prison à 3 ans de prison, à l’instar d’Ali Seriati, ex-chef de la garde présidentielle qui fut condamné, lui, en première instance à 20 ans de prison. Trois directeurs généraux de la sécurité, Jalel Boudrigua, Adel Tiouiri et Lotfi Zouaoui ont vu leurs peines réduites de 10 ans à 3 ans de prison.

L’avocat Omar Safraoui, coordinateur du comité de soutien aux familles des martyrs, a déclaré à la presse, ce matin, que le verdict du tribunal militaire est “plus que médiocre”. « Pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, un tribunal fait un rendement de cette médiocrité. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on tue le martyr deux fois », a affirmé Safraoui, avant d’ajouter que le tribunal militaire n’est pas le seul responsable du procès, mais qu’il y a derrière cette « mascarade » des parties qui tirent les ficelles et veulent mener le pays au chaos.

Par ailleurs, il a assuré que les responsables judiciaires en charge de l’affaire doivent comparaître devant la justice, après enquête sur le déroulement des procès et les motivations du tribunal militaire à prononcer un verdict pareil, qualifié de « haute trahison au pays et à sa révolution ». Maitre Safraoui a également précisé que, parmi les mesures urgentes à prendre, l’interdiction de voyage des accusés par l’amendement du code des procédures militaires, afin de permettre d’arrêter l’exécution des jugements prononcés.

Le président Moncef Marzouki a qualifié, pour sa part, « d’inattendus et choquants les verdicts rendus par la Cour d’Appel militaire »

Lors de la conférence de presse, Walid Ali Mekki, président de l’association nationale de la défense des martyrs et des blessés de la révolution (« Nous n’allons pas vous oublier ») a accusé le tribunal militaire de vouloir faire du chantage pour faire plier les avocats et les familles des martyrs et blessés.

Au départ, ils nous ont dit que le ministère de l’Intérieur les a menacé et leurs familles. Puis, ils nous ont priés de nous suffire aux dédommagements et d’oublier les procès et les accusés. Un des hauts responsables du ministère de l’Intérieur nous a dit lors d’un rassemblement qu’on a fait, après le procès du Kef (suite auquel Ali Seryati a été innocenté) : Quelle justice attendez-vous ? Les juges sont protégés par le même ministère que vous accusez…,
a affirmé Walid Ali Mekki devant la presse nationale et internationale.

Walid a aussi rappelé que le journaliste d’Assabah, Saber Mekacher, est actuellement poursuivi par le tribunal militaire pour avoir publié, dans un article, une partie des mêmes documents exposés dans la conférence de presse. « De tels procès doivent passer dans la transparence la plus totale. De quel droit on enlève au peuple tunisien de voir et de suivre ces procès qui concernent tout le pays et sa révolution ? Si ce n’est pas pour cacher la vérité », explique Leila Haddad, une des avocats du comité de soutien aux familles des martyrs qui a décidé de se retirer du comité parce qu’elle ne peut plus « éthiquement » plaider devant le tribunal militaire.

Les deux avocats principaux des plaignants Cherfeddine Kellil et Leila Haddad ont exhibé des documents présentés comme autant de “preuves irréfutables” à la charge des accusés Ali Seryati, Rafik Haj Kacem et les hauts responsables du ministère de l’Intérieur.

Deux cellules de crise ont été créées pour étouffer la révolte. Ali Seryati et Haj Kacem dirigeaient simultanément et directement les deux cellules, sous le patronage de Ben Ali. Selon 14 témoignages et plusieurs autres documents, Ali Seryati a dirigé les deux cellules au même temps, avance Me Kellil aux avocats de l’ex-chef de sécurité qui l’accusent de corruption.

« Nous étions prêts à accepter de tels verdicts, si le tribunal n’avait pas sous la main ces documents et témoignages. Avec les dizaines d’archives que le tribunal possède, impossible de ne pas penser à un marché fait entre le ministère de l’Intérieur et le ministère de la défense », déclare Kellil. L’avocat montre au public présent, sur un écran de projection, la transcription de conversations téléphoniques entre Ali Seriati et d’autres responsables, comme cette conversation qui concerne l’ordre donné par Ali Seriati de tirer sur les détenus dans la prison de Borj Roumi. Parmi les documents exposés, des dizaines d’ordres de missions et correspondances prouvant la volonté des accusés de tuer les manifestants ou de les arrêter en vue de les traduire devant la justice.

D’un autre côté, l’avocat des familles des martyrs a contredit, lors de la conférence, les déclarations d’Ali Seyati concernant le calibre des armes avec lesquelles les martyrs avaient été tués, et qui n’existeraient pas en Tunisie. En effet, des rapports et témoignages (principalement celui de Samir Tarhouni) prouverait selon les avocats des victimes que les armes utilisées sont du calibre 7.62.

Kellil et son équipe comptent continuer à demander justice. « Des actions seront menées prochainement pour faire pression. Sur le plan juridique, nous n’avons pas encore des solutions complètes, vu la complexité de la situation. Mais, nous insistons sur la nécessité d’incriminer les verdicts du samedi et d’ouvrir une enquête sur le déroulement des procès » explique Omar Safraoui. Le comité a annoncé, au cours de la conférence, une marche du tribunal militaire jusqu’à l’Assemblée Nationale Constituante, mercredi 16 avril à 14h pour demander la révision du procès.