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Des centaines de jeunes passent devant les tribunaux pour délit de résistance et de révolution. En suivant, de près, ce retour de manivelle, les avocats et les activistes ont recensé 130 dossiers d’accusation sur tout le pays. Les poursuites ont été intentées entre 2011 et 2012 et jusqu’à 2013, souvent, pour les mêmes motifs : formation d’un gang, diffamation, trouble à l’ordre public et violence contre la police.

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Début 2013, quelques noms ont été révélés, comme celui de Saber Mraihi ou Fatehi Al Jelaili, ou encore les dix jeunes d’Ajim accusés d’avoir brulé un poste de police. Ce n’est que vers la fin d’avril 2014, quand deux frères de martyrs ont connu le même sort, que la mobilisation a pris de l’ampleur et plusieurs dossiers cachés sont sortis au grand jour.

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La campagne « Moi aussi j’ai brulé un poste de police » a joué un rôle important dans la mobilisation et la sensibilisation de l’opinion publique. Cet acharnement contre la jeunesse révolutionnaire a provoqué une grande indignation surtout dans les régions les plus touchées par la violence policière. De la campagne sur les réseaux sociaux, les activistes sont passés à des actions de terrain et comptent maintenir la pression jusqu’à la libération de tous les détenus. Communément appelés « jeunesse révolutionnaire», rares sont ceux qui connaissent les noms et surtout les histoires de ces jeunes en mal de reconnaissance et de justice.

Kasserine – Thala

Les deux derniers procès sont ceux de Thala (Kasserine) et Hichriya (Sidi Bouzid). Mardi dernier, un deuxième procès contre l’activiste Issam Omri, frère du martyr Mohamed Omri, a eu lieu au tribunal de première instance à Kasserine. Le juge a libéré Issam après avoir reporté l’annonce de son verdict au 17 juin prochain. En pleine audience, la police a menacé son avocat Charfi Kellil, après avoir violenté les journalistes et les partisans de Issam rassemblés devant le tribunal.

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Issam Omri a été arrêté avec l’activiste Helmi Cheniti, frère du martyr de Thala Ghassen Cheniti, en janvier 2014. Ce qui est remarquable, c’est que les deux accusés étaient à Tunis, pour assister au procès des assassins des martyrs de Thala, au moment de l’émission du mandat de l’arrestation. Ils ont également assisté à deux réunions avec le président de la République, Moncef Marzouki, et le président de l’Assemblée Nationale Constituante, Mustapha Ben Jaafer, sans être inquiétés.

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Sidi Bouzid

Trois jeunes sont en état d’arrestation et 85 autres sont poursuivis entre Meknassi, Menzel Bouzayan, Jelma et Hichiriya où tout le village est accusé d’avoir brûlé un poste de police. Ce qui signifie clairement qu’il y a une volonté d’inffliger aux habitants une punition collective. Le procès de Hichriya pousse à l’extrême la caricature d’un système absurde et arbitraire. Selon l’avocat du village, Khaled Aouinia, parmi les accusés, il y a même des enfants de 14 ans et des grandes dames de 75 ans. La défense a demandé le report du procès au 17 juin.

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Depuis début 2014, les mandats d’arrestation se sont accumulés contre les jeunes activistes de la région de Sidi Bouzid. Safouane Bouaziz, Mohamed Ghozlani, Bilel Amri et le blessé de la révolution Chawki Bakari sont poursuivis pour ces mêmes accusations. Chawki de Manzel Bouzayane a entamé une grève de la faim ouverte en signe de protestation. Originaires du berceau de la révolution, ces jeunes sont, en majorité, les initiateurs de Kasbah 1 et 2 et de tous les mouvements de contestations dans leur région, et même à Tunis. Avant même le lancement de la campagne « moi aussi j’ai brulé un poste de police », ils ont entamé plusieurs actions de protestation contre cet « acharnement orchestré contre la jeunesse révoltée ».

À signaler que Safouane Bouaziz est accusé d’avoir brulé dans la même nuit deux postes de police. La distance séparant les deux postes est de 70km minimum, entre Bouzayane et Sidi Bouzid. Cet aspect anecdotique se répète, selon les avocats, dans tous les PV d’investigation.

Charfi Kellil confirme que « ces procès ne sont que l’affirmation d’un retour en force de l’état policier. Les policiers ont eux même brulé les postes de police et nous avons des preuves qui le démontrent. Cet acharnement ne vise pas seulement à étouffer le dernier souffle révolutionnaire du pays, mais aussi à protéger les vrais coupables qui ont brulé les postes de police dans le seul but d’effacer les traces de leurs crimes qui pourront guider la justice vers une vérité irréfutable de la criminalité du régime benaliste. »

Même si l’accusation n’est pas exactement la même, Tahar Hidri, frère de Chawki Hidri (premier à avoir été touché par balle à Menzel Bouzaiene le 24 décembre 2010) et frère de Alaa Hidri (blessé de la révolution – Kasbah) figure sur la liste des jeunes de la révolution poursuivis par la justice pour avoir participé à la révolution. Intégré au corps de la garde nationale, après la révolution, Tahar est accusé d’avoir incité les jeunes de Sidi Bouzid à bruler les postes de police, effacer des empreintes sur un cocktail Molotov et ne pas obéir à ses responsables hiérarchiques. Tahar est passé devant un conseil de discipline en attendant son procès.

Guebelli

Boulbeba Al Khaldi, oncle du martyr Rami Al Abid, a été condamné par la Cour d’appel de Guebelli à trois ans et sept mois de prison ferme. Boulbeba a beaucoup milité pour rendre justice à la famille de son neveu, percuté, la nuit du 5 février 2011, par une bombe lacrymogène en plein visage. Selon le PV de l’investigation, Boulbeba est le seul responsable du poste de police incendié. Le tribunal de première instance de Guebelli l’a condamné de dix ans de prison ferme, sur la base d’un dossier vide, selon ses avocats.

Guetar – Gafsa

Imed Touta, Firas Hamda et Hafedh Gorbaya, trois jeunes d’El Guetar, sont poursuivis pour formation de groupes de malfaiteurs et diffamation de membres corrompus du parti RCD. Imed, journaliste au journal Al Chaab, est accusé d’avoir agressé un fonctionnaire public, alors qu’il était en train de couvrir un rassemblement de jeunes diplômés chômeurs. Les deux autres jeunes ont choisi de se livrer à la justice pour éviter des lourdes sentences.

Ajim – Djerba

Dix jeunes d’Ajim à Djerba ont été condamnés, le 26 mars 2013, à 10 ans de prison par le tribunal de première instance à Djerba pour avoir brulé un poste de police, le 15 janvier 2011.

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Suite à ce jugement, plusieurs manifestations et une grève générale ont été observées dans la ville en soutien aux jeunes connus au niveau local pour avoir participé activement à la révolution. La Cour d’appel a allégé les peines, en décembre 2013, en libérant les détenus qui ont dû payer une amende de 200 dinars chacun.

Tunis 

Saber Mraihi
Le premier procès médiatisé concernant la jeunesse qui a participé à la révolution est celui de Saber Mraihi, arrêté en avril 2012, suite à une plainte déposée par un policier pour tentative d’homicide volontaire, de détérioration d’un bien appartenant à autrui par l’effet d’un incendie et de vol avec agression, lors de la révolution. Saber a été acquitté le 21 janvier 2014 après plusieurs audiences et plusieurs mois de détention. Son affaire a été éclatée à travers les réseaux sociaux et suite à une large mobilisation et un comité de défense trés actif, ses avocats ont réussi à avoir gain de cause. Le policier qui a porté plainte contre Saber l’a repéré sur une vidéo publiée sur facebook. Le jeune faisait partie à l’époque du comité de protection de son quartier.
Fathi Al Jelaili
Issu d’une famille très pauvre, le jeune Fathi Al Jelaili a activement participé à la révolution et il a surtout dénoncé la violence policière. Son histoire est hallucinante, car avant son arrestation, Fathi a été attaqué par deux agents de la police qui ont essayé de l’égorger. « D’ailleurs, il a été arrêté à l’hôpital où les policiers ont refusé qu’il poursuive les soins nécessaires », témoigne sa mère, avant d’ajouter « lors de ma première visite en prison, j’ai vu des traces de torture sur son visage et il m’a avoué que les policiers n’arrêtent pas de le tabasser, depuis son arrestation ». Fathi a été condamné par la cour d’appel à quatre ans de prison, après avoir écopé de dix ans de prison au tribunal de première instance à Tunis.

Alors que les syndicats du ministère de l’Intérieur multiplient les dépassements, les violences et même la pression politique en faisant du chantage, les jeunes qui ont permis cette « liberté syndicale » subissent des punitions injustes sous le silence de la majorité.