La rencontre urbaine… enfin.

Alors que « la rue » elle-même nous plonge directement dans une concrétude non négociable, en Tunisie, l’idée de la « rue » était jusqu’ici une chose abstraite.

Nous avons vu que depuis quelques années, une étonnante effervescence de street-artistes, rappeurs, m.c (maitre de cérémonie), breakeurs, graffeurs, tagueurs, d.j, s’est réellement imposée en Tunisie, parallèlement à l’ouverture des frontières et limites qui bâillonnaient la libre expression des créativités.

Comme dans un mouvement de commune libération, les artistes urbains se sont donnés la légitimité de leur identification, comme groupe, collectif ou réseau. Et s’autorisent toutes les techniques et matériaux nécessaires pour mettre en exergue leurs démonstrations, de plus, dans une certaine forme de compétitivité, souvent « bon enfant », où ils rivalisent d’avancement en matière de nouvelles technologies et autres techniques de pointe.

Cette « révolution artistique » littéralement enfantée par les milieux urbains, dans les banlieues et autres milieux populaires, conquise à une vitesse relativement surprenante, atteste d’un désir d’innovation et de fraicheur libératrice, une démocratisation des expressions à laquelle s’ajoute une mutation sociale des modes de production, de réalisation et de consommation artistique.

Des manifestations telles des manifestes qui s’associent donc à l’ouvrage « art » avec tous les contrastes problématiques de notre société, affirmant leur rupture réfléchie, volontaire et délibérée avec l’art « officiel », suscitant quelques fois le trouble visuel des spectateurs, alimentant de manière évolutive les scénographies de leur quotidien.

Des spectateurs troublés ? Il y en a de plus en plus, surtout lorsque se tiennent des rencontres iconoclastes dans leurs villes ou villages, dans les régions intérieures de la Tunisie, comme à Ksar Hellal, où se porte actuellement le « Festival des Arts de la Rue », commencé le 13 août et ce jusqu’au 18, sous l’égide de l’association Apollon, organisatrice.

Animés d’ambition professionnelle nationale comme internationale, les artistes urbains, « street-arteurs », acteurs de leur temps en tant que véritables dynamos électriques, refusent d’appartenir à une société paresseuse. Ils mixent à chacune de leurs exhibitions une intéressante pluridisciplinarité, fortement contemporaine, qui mêle des perceptions aussi bien visuelles que sensorielles.

Une recherche continuelle, pour voir la consécration de leurs expressions urbaines en Tunisie, certes décalées mais qui connaissent tout de même un relatif développement, à fortiori depuis toute la période postrévolutionnaire où, qu’on le veuille ou non, même dans un marécage gluant d’obscurantisme rampant, la parole s’est grandement libérée.

L’utilisation d’un vocabulaire esthétique et plastique inédit compose avec des matériaux et technologies inédites. Pourtant, un manque de réflexion conceptuelle accompagne quelquefois la grammaire formelle du « street-art », que ce soit au niveau du « rap » souvent associé aux chansons à texte, et surtout du graff’ ou du tag’, pour l’esprit général, sans conception et sans fondement.

Il faut savoir pourtant que l’art du graffiti, ou « Graffiti art », comme art des signes, n’est pas si jeune que cela, puisque si nous remontons aux origines de ce mouvement, l’on découvre que c’est un style et système plastique visuel lui aussi issu du « Hip-Hop » américain, fondé en 1974 par Afrika Bambaataa, ex-chef d’un gang légendaire du « Bronx ».

Du « Bronx », tout a évolué vers le « street-art » comme attitude et comportement de vie, dans le sens le plus strict du terme en tant qu’impulsion et déplacement qui regroupe toutes les formes d’art réalisées dans la rue, et les espaces publics qui exposent différentes techniques tel le graffiti, le pochoir, la mosaïque, les stickers, les affiches ou encore les installations. Ici, nous sommes plutôt dans les arts dits visuels, complètement éphémères destinés à un public très large puisque c’est celui de la rue.

Introduites sur les murs des cités pour ensuite séduire les pans proliférateurs des villes, souvent sur ceux désaffectés et abandonnés, ces démonstrations picturales « bombeuses » redessinent le quotidien des passants tout en les faisant réfléchir sur leur environnement immédiat.

Energies graffiteuses et taggueuses dragueuses, dignes héritières d’une généalogie artistique urbaine diverse et particulière. La création contemporaine a permis cette introduction de l’outil urbain dans l’œuvre d’art, qui dès les années 60, principalement en Europe, permet l’intégration de l’art dans la ville. Nous pensons par exemple à l’artiste français Ernest Pignon Ernest, un des précurseurs internationaux fondamentaux de l’art urbain, notamment en France où il est considéré comme le père du street-art, ayant opéré grâce au génie de ses œuvres un passage direct de la rue au musée.

Dès le début des années 70, il installe ses œuvres dans la rue, seul, dans la nuit. Les riverains découvrant son travail dès le jour levé. Son message trouve son origine dans la noirceur laissée sur les murs, par les dépouilles des cadavres de Nagasaki et d’Hiroshima. Des images figurales qu’il n’a cessées de répéter par l’apposition urbaine de ses silhouettes dessinées et sérigraphiées et juxtaposées sur des murs anonymes. Des profiles qu’il colle sur les pans des villes, qu’il scelle sur ceux des cités, sur une esthétique architecturale et son mobilier urbain.

Si la masse se souvient de lui comme l’artiste qui a figuré, presque ressuscité le corps d’un Arthur Rimbaud apparu comme majestueux, placardé sur les murs gris et crasseux de la ville de Paris, Ernest Pignon Ernest reste surtout un artiste profondément engagé. Ex-membre du parti communiste français et parmi les premiers fondateurs de structures syndicales pour les artistes, son œuvre est elle aussi militante. Des œuvres – affiches pour les mouvements ouvriers, d’autres pour la campagne « Artistes du Monde » contre l’apartheid, et plus récemment avec l’actualité tragiquement omniprésente du conflit israélo palestinien, comment ne pas se rappeler de l’hommage posthume que l’artiste a rendu à feu Mahmoud Darwich, décédé en Août 2008. Un appel à la paix que Pignon Ernest voulait faire entendre en « collant », en 2009, la figure du poète. N’ayant pas eu d’autorisation pour des raisons qui échappent (encore) à l’entendement, il se résigna à coller les sérigraphies du poète dans des lieux emblématiques et symbolique de la Cisjordanie.

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L’Hommage d’Ernest Pignon Ernest à Mahmoud Darwich, Cisjordanie 2009. Source Image : Les rendez-vous de la création contemporaine.

Ernest Pignon Ernest avoue avoir toujours cherché à « provoquer quelque chose dans et à partir de la rue ». Sans équivoque, directement ou indirectement, de manière avouée ou à demi-mot, tous les artistes urbains ont dû se nourrir du parcours d’Ernest Pignon Ernest comme ils se nourrissent du « tag » et du « graffiti » comme expressions centrales du « street-art », avec la création d’une spécificité et la représentation d’un champ d’interaction artistique plurielle. Un réseau et un noyau dur qui, naturellement, se positionnent comme un seul corps unifié puisque ses artistes finissent toujours par se rejoindre.

Et même s’il reste majoritairement masculin, le milieu du « graff’ » et du « tag » attirent de plus en plus de femmes qui revendiquent le droit d’agir dans l’espace public. A l’instar d’une Miss Tic en France, prêtresse depuis de nombreuses années de pochoirs citadins déferlants sur l’Hexagone, ou du collectif des graffeuses égyptiennes « Women On Walls » (WOW), ou encore des féministes graffeuses boliviennes les « Mujeres Creando », une jeune génération de graffiteuses s’affiche également en Tunisie. Elles s’appellent, par exemple, « Drooma » ou bien « Milow », graffeuses que nous avons pu entrevoir lors de l’événement « Esprit Bat7a ». Certes encore très minoritaires dans un paysage en lui-même minoritaire, elles sont désireuses de se rendre vivantes, d’exister, de laisser leurs empreintes, leurs signatures, souvent aux défis des lois et des règles, aussi bien familiales que sociétales.

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Milow, graffeuse tunisienne, parmi les 10 street-artistes qui ont participé à l’événement Esprit Bat7a. Copyright Esprit Bat7a page fb.jpg

Dans l’esprit d’une rébellion pacifique

Ils s’affirment. Les « breakdancer », «  Bboy » Ou « Bgirl », pour l’appellation originelle, respectivement pour les breakdancer filles et garçons, telle qu’elle a été diffusée outre-Atlantique, berceau de la breakdance. Pratiquée seule ou en équipe, en général avec d’autres équipes, ce lors de rencontres appelées « Battle », où les danseurs font un « passage » chacun à leur tour, et s’affrontent dans l’esprit d’un « combat » où ceux qui « breakent » le mieux remportent la victoire.

Eux, ce sont donc les « crew » (équipe), avec toujours un nom approprié, celle-ci étant considérée comme une communauté voir un « gang » (évidemment dans le sens positif de l’approche de la « cabale »). Expression directe du mouvement « hip hop », originaire des quartiers difficiles du Bronx, l’équivalent métaphorique de La Kabbaria, d’El Ouardia, de Ben Arous, de Jbel Jloud ou de Sidi Hassine, ou de tout autre quartier difficile des périphériques Sud de Tunis, la breakdance conserve l’esprit de la « bande » ou de la « clique » et les « Battle » sont une continuité des confrontations qu’il y a entre « gangs », toutefois sans armes et dans un esprit pacifiste, car ici l’unique armement est l’art.

« Art Solution » que nous évoquions dans le premier volet, se dit « au service de l’underground ». Le collectif associatif s’est justement donné comme principale tâche la diffusion et la concentration en réseau de ces danseurs que la Tunisie ne (re)connait pas encore assez.

Chouaib Brik en est le responsable, et il s’affirme aujourd’hui comme étant un pilier de la scène « break » en Tunisie. A la fois actif sur le terrain en tant que b-boy, mais également en tant que formateur, et réflecteur pour l’avenir de ces pratiques des danses urbaines alternatives.

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B-Boy Chouaib Brik. 2014. Copyright C.Brik.

Un engagement à part entière donc, qui se conjugue avec l’organisation de tournées, des « Battle » à travers les régions de la Tunisie comme Hammamet, Sousse, Sfax, Bizerte, Jendouba, etc., « Battle » souvent accompagnées de « Workshop », car mis à part le « show », les objectifs constitutifs d’Art Solution restent la formation et l’encadrement d’une jeunesse passionnée, jusqu’ici bafouée. Concernant la ritualisation des « Battle » elle a bel et bien opérée, notamment avec les « Red Bull Cypher Tunisia », agencées à l’Acropolium de Carthage. Il y a également dans un ordre plus récent, la mise en place des éditions des « Mafia Walitli Battle », tenues à l’espace El Mass’Art, à Bab El Assal, espace ouvert pour toutes les formes d’expressions alternativement engagées, et de plus en plus les cultures portées par les mouvements « street » et « hip-hop ».

Pour faire avancer les choses dans ce sens, nous avons pu observer un « clip » vidéo d’Art Solution réalisé par Bahri Ben Yahmed, pour parler de cette jeunesse (graffeurs, danseurs, d.j, v.j), toute cette néo génération d’artistes qui ont un besoin vital d’espace de vie et d’espace de création, et qui, trouvant des freins, sont contraints à s’enfuir. La chanteuse et interprète Nawel Ben Kraiem y incarne le personnage d’une âme bien veilleuse, sur une génération passionnée qui donne tout pour son art, ici le graff, le dj-ing et la breakdance.

Une génération incomprise par sa famille et la société, les parents les jugeant délétères quant à leurs études, et la société les marginalisant dans un rôle de fauteur de trouble. Nous y voyons d’abord le graffeur qui se fait piéger par un agent municipal qu’il surprend en train de repeindre son graff, ne voulant rien entendre. Pourtant, le graffeur ne demande qu’une seule chose : voir son œuvre vivre sur un mur. Ensuite, apparait le d-j qui se fait molester par sa mère alors qu’il « mixe » dans sa chambre, pour cause de paresse scolaire. Enfin, le « b-boy » qui danse sur la place « Barcelone » et qui se fait gratuitement agresser par l’un des passants alors qu’il en fait que « breaker » pacifiquement. Face à leur désarroi et devant une ignorance généralisée, avec une impuissance de plus en plus grandissante, les trois jeunes « street-artistes » décident de prendre le large, ils « brûlent » alors sur une barque de fortune. Puis, l’on ne sait ni comment, ni pourquoi, après être partis en mer, ils reviennent et se jettent dans les mains des membres de leurs familles. Les parents sont contents, ils les acceptent comme jamais, et c’est le « happy-end » amplifié. Tout le monde se retrouve sur une gigantesque scène portant le sigle d’ « Art Solution ». Famille, enfants, filles, garçons, c’est la communion.

Même si le clip parle d’une réalité tangible et bien palpable, à la fin, il vire au conte de fées « rose bonbon ». Peut-être est-ce ici un parti pris vers un optimisme forcené. Toutefois l’on n’y croit pas, et l’on adhère plus aisément aux prises de vue qui accompagnent le générique, et qui sont elles celles d’une jeunesse non pas réelle mais réaliste. Car les choses ne sont pas toujours aussi féeriques, et que les jeunes qui « partent » en mer en « brûlant » leur future, ne reviennent plus.

Au sein de tout ce « brouhaha », le « street-art » se fait de plus en plus présent sur la scène socioculturelle, tout en restant relativement absent dans les médias. Presque inexistant dans la presse écrite (pas de journaux spécialisés), totalement manquant à la radio (il n’y a pas de programme radio destiné aux arts urbains), et toujours pas assez présent à la télévision.

A ce sujet, nous avons rencontré Karim Kouki aka « Kouki Dateacher », présentateur de l’émission « Street- Art » sur Tounsia T.V, actuellement en arrêt, avec éventuellement une reprise à la rentrée prochaine. « Kouki », rappeur, M.C, et surtout porteur de projets, formateur et pédagogue dans ce milieu, qui demeure désert devant de telles initiatives éducationnelles.

« Kouki » souligne spécifiquement ce dernier point car selon lui, rien ne pourra se faire comme travail en profondeur sur la culture « street » s‘il n’ya pas une éducation artistique et sociétale simultanée, voir même citoyenne sur et dans la culture « street ». Kouki insiste et signale l’importance de ces paramètres éducationnels, car pour toute passion, il faut un encadrement, et ce sont les acteurs et professionnels du terrain qui seront aptes à le faire. Ceux qui ne seront pas juste là pour insuffler l’apprentissage d’une technique, mais qui seront là pour opérer une réelle formation dans l’initiation, et non pas juste un enseignement. En passe de devenir « chef (de) (l’) événementiel » sur le canal radiophonique « Ifm » où il anime également « Khon’Art », une émission destinée à toutes les tendances et pratiques artistiques, « Kouki » défend et tend vers toutes les formes de cultures alternatives, qu’il cherche inlassablement à mettre en avant en Tunisie.

Une voix, et voie pour la culture « street »qui en tant que phénomène social, expression artistique et expression de vie à part entière n’existe pas encore réellement en Tunisie. Peut-être qu’à travers des projets comme ceux réfléchis autour de l’ « Open Mic Session », mis en place suite à l’initiative de « Kouki », dont la première eut lieu le 20 Avril dernier à l’Espace Mass’Art », réussira à aller dans ce sens. Un « event » « Gab da Mic », un genre d’Open Mic Session, un « micro ouvert » pour tous les solistes, rappeurs, compositeurs de la Tunisie, libres à eux de choisir qui ils sont.

Prendre le « MIC » (micro) ou rester dans l’ombre, telle est la question. Un événement qui ouvre donc des portes jusqu’ici fermées aux jeunes « rappeurs » des quatre coins de la Tunisie. Après le 20 avril, le « Ring 2 », « battle des mots et du flow », a eu lieu le 25 mai 2014. Et pour le brassage des mouvements « street » tunisiens, il serait important qu’il y en ait d’autres.

Car, si l’on devait concilier art et société, la culture « street » serait un des meilleurs liants, touchant en elle-même, en profondeur, des groupes sociaux et sociétaux pluriels.

Le rap, par exemple, en étant une forme d’expression vocale qui appartient au mouvement hip hop (contrairement à ce que pense la majorité, le rap n’est pas l’homologue français du hip hop, car comme nous l’avons souligné le hip hop est un mouvement culturel qui regroupe plusieurs formes artistiques, dont le rap), son « flow » (débit avec lequel les paroles du rap sont chantées ou déclamées ou scandées) est souvent accompagné de texte engagé, acerbe et corrosif contre tous les systèmes qui représentent le pouvoir et les symboles du pouvoir.

Diverses dénonciations qui critiquent des problématiques sociales telles que le racisme, la pauvreté, l’exclusion, le chômage, le sexisme, le machisme, l’homophobie, etc., et toutes les configurations de discrimination.

Réellement en place depuis le début des années 90, nous pouvons dire que les rappeurs tunisiens se sont littéralement « risqués »sur une scène locale balisée par la censure et les interdits culturels, moraux et religieux, avec la seule reconnaissance et un unique succès d’une sphère minoritaire d’initiés. Regardons par exemple les « anciens » et pionniers du rap tunisien, allant de T-MEN à Rag Tag Music, en passant par Arab Clan, Hogra Sexion ou B4 Clan (pour ne citer qu’eux). Qui les connait aujourd’hui ou qui se souvient d’eux ?

L’histoire du rap en Tunisie, comme l’on dirait l’histoire d’un art particulier, n’intéresse personne et même les « nouveaux » rappeurs ne cherchent pas à s’approfondir sur cela, pour élargir leur champ référentiel en se documentant sur l’avènement national de leur art.

Depuis les débuts du rap en Tunisie, son histoire se fait toute petite, ce, même si de nos jours, le mouvement Rap est reconnu identité planétaire.

Si ce dernier peut être juste reconnaissable par des signes extérieurs, vestimentaires ou autres, sorte de symboles d’affiliation au mouvement, ces singulières manifestations comportementales, sont devenues, en l’espace de presque cinq décennies, un véritable ancrage dans les sociétés et non plus (seulement) une simple mode. Des pays développés aux pays tiers-mondistes en passant par les pays en cours de développement, d’Orient à Occident, le rap est aujourd’hui universel.

Alors, lorsqu’en Tunisie, la masse populaire adopte celui-ci, il y a comme un déplacement culturel. Dans les choix musicaux certes, mais également dans les modes de vie. Avec ou sans manœuvre de mimétisme.

Si différentes ONG, associations ou organisations caritatives, font appel aux rappeurs pour militer à leurs côtés en s’engageant sur des questions sensibles, telles que l’immigration clandestine, la violence, ou l’injustice sociale, c’est bien parce-que les rappeurs sont proches des jeunes, dont ils partagent les douleurs et les maux. Ils sont plus attentifs aux messages véhiculés dans leurs titres, car les rappeurs parlent leur langage, leur dialecte, sans détours ni langue de bois.

En un sens, ils dévoilent leur réalité immédiate.

Même si le rap tunisien a relativement du mal à trouver une certaine visibilité médiatique dans l’ensemble des canaux de diffusion en place, le web le diffuse incontestablement, créant par là-même, une industrie spécifique du commerce musical.

Si le rap s’est avéré être ” une issue pour nombre de jeunes”, les possibilités qu’offrent le web le sont tout autant, comme source d’expression et de transmission intarissables. De plus avec un auditoire, homogène, tous les types d’individus sont concernés. Et même si, comme nous l’avons souligné, le rap est né dans les quartiers populaires, défavorisés et souvent marginalisés, on l’écoute également dans les milieux riches et bourgeois.

Précisons que cette problématique de déséquilibre entre les classes et les niveaux sociaux est, pour les acteurs du rap, antinomique par rapport au mouvement, car l’on ne tranche pas sur la qualité d’un rappeur en fonction de ses “configurations” civiles.

Nonobstant, quand le rap tombe dans l’idéologie, et veux se frayer un chemin dans une reconnaissance stratégique et calculée, le morceau devient polémique et contestataire, féroce et matérialiste, spéculatif et commerçant.

De plus, face à une génération de jeunes en manque total de repères et en perte d’identité, entre leur désir de dire et leur désir de comprendre, cela peut faire des dégâts. Il n’y a qu’à voir l’exemple de « Psycho M ».

Balbutiements d’un secteur

Il parait incontestable qu’aujourd’hui, les artistes se font d’abord connaitre via le net, et pensent ensuite à enregistrer leur tube ou leur album, le studio devenant seulement un lieu de réalisation, surtout que le travail de production et de postproduction audio est long et coûteux, sans oublier l’enregistrement en lui-même, ensuite le mixage, le coaching vocal, les arrangements, l’instrumentation, l’habillage sonore, etc.

Avouons donc qu’internet a facilité la vie aux artistes en leur donnant de l’audience et de la visibilité à moindre prix, ce, pour les rappeurs, leurs groupes ou leurs collectifs. Le « buzz » médiatique d’un Weld El XV ou d’un « Kafon » (ici dans un style musical plutôt reggae – ragga que rap) en attestent. Egalement les Hamzaoui Med Amine, Klay BBJ, Vipa, Massi, Flow Diggaz, Zie, pour ne citer qu’eux.

Soulignons toutefois la nécessité des studios d’enregistrement pour le développement voir la survie de la musique en général et celle du « rap » en particulier. Cette réalité reste évidente, singulièrement en Tunisie, où les studios pointus et appropriés restent minoritaires pour ne pas dire inexistants.

Par ailleurs, si la scène rap est beaucoup plus productive et créative actuellement, elle ne trouve presque aucun soutien chez les officiels et très peu de subventionnât ou de parrainage chez les producteurs musicaux qui ont littéralement peur de se « mouiller » avec des rappeurs qui dénoncent les injustices sociales, la corruption, le chômage, la torture carcérale, etc.

La scène rap est donc plus que jamais sous surveillance, et l’on peut dire que le déclic du rap dénonciateur et engagé en Tunisie a opéré avec le titre d’El Général « Rais Lebled » posté sur « You Tube »en décembre 2010. Une chanson qui a littéralement interrogé Zaba, le président « tombé », sous la forme littérale d’une perquisition , en pleine période contestataire pré 14 Janvier 2011, où il interpelle ouvertement et frontalement ce dernier sur la corruption, les violences policières, l’injustice sociale, l’impunité, le chômage, tous les maux qui se sont emparés de la Tunisie pour la pourrir, et qui ont mené à la révolte du 14 Janvier 2011. Un rap qui a marqué les esprits donc, non pas seulement grâce ou à cause du titre, en lui-même, mais parce qu’il est apparu au moment où il allait écrire l’histoire même si en matière de valeur référentielle, il n’est pas en haut de la liste. Un titre qui a également valu à Hamada Ben Amor, alias El Général, d’être classé par le magazine « Time » en 2011 parmi les cents personnalités les plus influentes au monde.

Depuis, les rappeurs tunisiens assourdissent le « mic » et font parler d’eux. A l’échelle nationale comme internationale, ils sont devenus un porte-drapeau pour la liberté d’expression et arborent désormais l’étendard de la révolte.

En recentrant les énergies gagnées ou perdues des jeunesses banlieusardes qui se sont longtemps languies d’attendre à faire quelque chose, et qui ont trouvé dans le rap, le graffiti et l’ensemble des cultures urbaines une occupation, des loisirs, des activités, voir une même une raison de vivre pour certains, les instances gouvernementales étatiques, ou des mécènes attentifs à ce développement bénéfique du « street-art » en Tunisie, devraient sérieusement pensé à la création d’une fédération nationale des cultures urbaines, à l’instar de celle qui a existé en France depuis 1999, et qui est devenue aujourd’hui l’Observatoire National des Cultures Urbaines (ONCU).

Une telle fédération en Tunisie serait réellement une nouvelle initiative culturelle qui travaillerait en profondeur ce que l’identité de l’art attend sans relâche depuis le début de l’ère postrévolutionnaire : sa citoyenneté.

Pour casser le schéma traditionnel des alliances culturelles habituelles, créer ce type de fédération ou d’observatoire, peut contribuer à la promotion de nouvelles cultures émergentes en développant des solutions aux projets de jeunes artistes qui ne trouvent pas facilement de la visibilité du fond de leurs cités, pour construire un futur professionnel pour ces jeunes en reconnaissant la professionnalisation des différentes filières issues des cultures urbaines .

Soulignons de surcroît que les collectifs d’artistes de ces nouvelles générations, pour la plupart révélés au grand public après la révolution, sont totalement sortis des sentiers battus pour mettre en place une pratique artistique non seulement créative mais également engagée sur un terrain social.

Par le fait même que les artistes urbains occupent la rue, il y a ici une forme d’engagement et de militantisme actif et instantané. De plus, ces artistes travaillent souvent dans les quartiers défavorisés, dans les régions intérieurs du pays, et dédient leurs œuvres ou offrent leur savoir artistique au profit d’une cause ou d’une couche sociale désœuvrée et désenchantée.

Alors que dans certains pays où les cultures « street »sont amplement reconnues, avec des festivals en la matière qui abondent (Festival Hip Hop, graff, danses urbaines, rap, les Festivals ‘’ Cultures Urbaines’’, arts et sports urbains, le Festival Hip Cirq Hop, cirque et arts urbains, les Escales urbaines, les Festivals de danses urbaines, etc. ), et la création de structures syndicalistes qui défendent et protègent les professions des cultures urbaines (pour exemple, le Syndicat National des Acteurs de la Culture Urbaine, crée en France en Janvier 2013), en Tunisie le « Street-Art » tarde à trouver la place qui est la sienne.

Certes, nous constatons que depuis une ou deux années maximum, l’opinion générale sait identifier l’art urbain. Il y a également des manifestations et des actions spécialisées allant dans ce sens, certaines maisons de la culture ou municipalités, citadines ou régionales, font appel à des graffeurs pour « décorer » leurs murs ou à des rappeurs pour « animer » leurs après-midis ou soirées musicales lors de fêtes nationales, et les initiatives privées faisant appel à des artistes urbains sont encore plus nombreuses.

L’ensemble de ces points est un constat positif. Seul bémol : aucune de ces activités n’est réellement encadrées, il n’y pas, ou si peu de réflexion sur le développement et l’aménagement des cultures urbaines sur le territoire, et les figures « spécialistes » du milieu sont très peu sollicitées afin de mettre en place des missions de formation, d’étude et de conseils pour les jeunes débutants.

Gardons également en vue le possible mais nécessaire statut juridique qui devrait être donné aux œuvres urbaines. Quel statut pour les productions artistiques issues du « street-art » ? Cette problématique s’avère complexe de part la genèse, la poïétique et la conception même de l’œuvre faite pour et dans la rue, cette dernière variant entre légalité et illégalité, lorsque les réalisations étiquetées « street-art » ne sont pas une commande des pouvoirs publics.

Les statuts de l’art urbain varient fortement selon les pays. En avançant l’illégalité, certains d’entre eux appuient la privation des droits d’auteur d’œuvres qui ont été réalisées dans l’interdit social majeur, à l’instar de graffiti réalisés sans l’autorisation du propriétaire du support, ici… un MUR.

Alors, pour finir, parce qu’il épouse naturellement la liberté de l’artiste, et à fortiori celle de l’artiste urbain, nous citerons l’article 19 de la « Déclaration universelle des droits de l’homme » de 1948 comme suit :

Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.