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Autrefois censurés et invisibles, les artistes underground ont marqué la révolution avec leur parole dissidente et leur tagues insoumis. Grâce à la liberté d’expression, fraîchement acquise, le street-art et l’art underground se sont accompagnés d’un énorme élan de popularité, de solidarité et de diversité. Mais, avec le changement politique et social, l’underground est devenu, paradoxalement, un phénomène galvaudé dans les médias classiques, toléré par le système et instrumenté par les politiques.

Durant les élections constitutionnelles de 2011, une initiative des Nations-Unies réunissait une pléiade d’artistes autour de ce qui sera la chanson « Enti Essout », afin d’inciter les jeunes Tunisiens à aller voter. Cet élan d’espoir, qui célébrait une liberté promise, a été porté par les voix de Bayram Kilani (alias Bendirman), Badiaa Bouhrizi, Si Lemhaf, Armada Bizerte, Yasser Jeradi et Nawel Ben Kraiem. Ces artistes, et d’autres avec eux, s’impliqueront dans les mouvements de solidarité avec les régions, les chômeurs et les martyrs et blessés de la révolution. Une année après, l’espoir est tombée avec la censure et l’arrestation de Zwewla (collectif de graffeurs), puis deux ans plus tard, du rappeur Weld El 15. Depuis les dernières législatives, certains, qui se sont fait un nom, dans les milieux undergrounds engagés, s’affichent dans les campagnes électorales et soutiennent des candidats à la présidentielle.

Le graffiti géant de « Bajbouj»

Droom et Sajed, deux graffeurs connus par leur militantisme dans le milieu. Les deux jeunes acceptent de faire un portrait géant de Béji Caid Essebsi accompagné du message « I love Bajbouj », en plein centre-ville de Tunis. Sur les réseaux sociaux, des internautes ont décrié les deux artistes en les qualifiant de « serviteurs du système ».

Le graffeur doit rester anti-système. Nous faisons des graffitis pour dénoncer le système et non pas pour faire l’éloge d’une figure politique qui incarne le système…s’insurge Fériel, membre de Zwewla.

Sur la page de Beji Caid Essebsi, le commentaire qui accompagne la vidéo et la photo du graffiti indique que « des jeunes tunisiens expriment leur amour à Béji Caid Sebssi ». En revanche, les deux graffeurs nous confient que, par conviction, ils sont contre un parti « capitaliste » comme Nidaa Tounes.

Au-delà notre statut de graffeurs engagés et anti-système, nous sommes des professionnels. Nous travaillons chez des particuliers et nous faisons des graffitis sur commande … Une boite de communication nous a contacté pour faire le remplissage d’un croquis au centre ville. Nous l’avons fait parce qu’il faut gagner notre vie…

Ces artistes font partie d’un groupe informel qui se qualifie d’« anarchiste ». Et leurs fans ont, été, justement, surpris de cette contradiction entre les principes du groupe et le fait de vendre « l’âme de l’underground au diable ». Mais les deux graffeurs voient les choses différemment.

Personne n’a de leçons à nous donner. Nous étions seuls, quand le graffiti était très risqué en Tunisie. Nous sommes des pionniers, des gens qui ont bossé pour leurs principes. Ils étaient où ces gens qui nous critiquent ? Qu’est ce qu’ils savent de l’underground? Rien. Les gens qui nous critiquent ont fait de l’underground une source d’argent, affirme Sajed avec colère.

Le portrait de Béji a été tagué par des inconnus qui ont signé « Zomra ». Leur message, qui était une réponse à l’instrumentalisation du street-art dans la campagne du président de Nidaa Tounés, était le suivant : « Le graffiti ne peut être qu’anti-système! ».

Essebsi était aussi le sujet d’une chanson sarcastique « My name is Sebsi », signée par le slameur Hatem Karoui, qui a fait ses premiers pas dans les cafés et le studio-théâtre de Taoufik Jebali. La chanson a été diffusée sous la forme d’une vidéo-clip professionnelle, ce qui pose des questions sur ses sources de financement. Même si la chanson s’avère sarcastique, le refrain qui reste collé l’oreille est qu’ « ils veulent le tuer parce qu’il est sexy! Son nom est Sebsi! ».

Hamma Hammami : les artistes de la gauche sont bénévoles!

Le dernier meeting de Hamma Hammi, à la coupole d’El Menzah, a été marqué par la présence de quelques artistes qui ont marqué l’art indépendant et alternatif, en Tunisie. Bendirman, Amel Mathlouthi et Yasser Jeradi ont chanté, dans ce meeting, en affichant leur appartenance politique et un soutien « convaincu » au candidat-président du Front Populaire.

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Aux élections de 2011, j’ai choisi de rester neutre. Mais cette fois, je vois le danger d’avoir BCE ou Marzouki à la présidence. Donc soutenir Hamma devient un devoir. Mon soutien découle d’une conviction et je ne vois aucun mal si l’artiste sert un parti qui incarne ses valeurs. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui le font pour l’argent, comme Kafon par exemple. Au meeting de Hamma, aucun artiste n’a demandé un cachet …,affirme Yasser Jeradi.

Comme Yasser Jeradi et Bendirman, plusieurs artistes de l’underground affichent leur soutien au candidat de la gauche.

Photographes, chanteurs, graffeurs et même des gens du cinéma sont les enfants du Front populaire et de la gauche. Ils bossent dans la campagne de Hamma, bénévolement, et ne considèrent pas leur engagement politique comme une trahison à leurs valeurs ou à la révolution, assure Yasser Jeradi.

Moncef Marzouki: le «#24»

marzouki-graffitiDans cette même perspective de respect aux valeurs de la révolution, le rappeur « El Général » a sorti une chanson appelée « #24 » pour soutenir le candidat Moncef Marzouki. Pour lui, on n’a pas fait une révolution pour élire les anciens du régime bénaliste. Ce rappeur qui a fait de la prison, suite à sa chanson « Rayes Lebled » adressée au président déchu Ben Ali, affichera son appartenance politique « islamiste », peu après le 14 janvier. En effet, lui et Psycho M ont animé quelques meetings du parti islamiste Ennahdha. Rappelons que le rappeur s’est adressé à Moncef Marzouki, dans une autre chanson, pour dénoncer sa politique et la situation chaotique du pays, avant de se décider à le soutenir.

Slim Riahi : « Ce n’est pas tout le monde qui accepte son fric ! »

Le choc était de taille. Kafon, le symbole du combat des jeunes contre la loi 52 et qui, par sa chanson « Houmani », a incarné la lutte des marginaux et des pauvres, s’est fait payer par l’UPL de Slim Riahi pour chanter dans ses meetings. D’après des jeunes proches de Kafon, ce dernier a reçu mille dinars pour chanter ses trois chansons à succès.

Il l’a fait pour l’argent! Hamzaoui, le co-auteur de « Houmani » a refusé de faire pareil! Klay BBJ, Weld 15 et d’autres rappeurs ont, eux aussi, refusé l’offre de l’UPL …, affirme Asma Moussa, une invétérée de l’art underground.

Klay BBJ vient de sortir la chanson « Lasna Lil Bay3i » (nous ne sommes pas à vendre) qui a fait le tour des réseaux sociaux. Dans cette chanson, le rappeur et ses amis dénoncent les politiciens qui essayent d’acheter les jeunes des quartiers et les rappeurs. Adressée à Slim Riahi, la chanson se positionne par rapport à tous les partis politiques, et même par rapport aux élections et à la transition politique.

La politique va-t-elle changer le visage de l’underground, en le soumettant à son diktat ? Certains artistes jouent le jeu, malgré eux, et s’inclinent devant une idéologie, un candidat ou même son argent. D’autres, au contraire, se radicalisent en affichant leur hostilité à une classe politicienne qui leur a volé le sens de leur contestation.