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Cette scène surréaliste résume à elle seule la marche des chefs d’Etats en marge de la marche internationale contre le terrorisme organisée en Tunisie dimanche dernier.

Cette marche, qui faisait suite à l’attentat du Bardo du 18 Mars dernier, a été l’occasion de plusieurs démonstrations d’une organisation et d’une communication chaotique de nos dirigeants.

Une organisation désastreuse

Vendredi 27 Mars au matin, la présidence de la République publie un communiqué à l’intention des journalistes les informant de l’obligation d’être accrédités afin de couvrir cet événement. Soit, rien de plus logique afin d’assurer la sécurité de l’ensemble des présents. Cependant, après avoir contacté la Présidence de la République afin d’obtenir le fameux sésame, celle-ci nous renvoie vers la Présidence du Gouvernement.

La présidence de la République se charge seulement des accréditations des médias étrangers. Les médias tunisiens doivent obtenir les leurs de la part de la Présidence du Gouvernement.
Standard de la Présidence de la République.

Face à ces propos, nous avons senti qu’une supercherie se mettait en place. Afin de nous assurer de cette information, nous avons contacté Mofdi Mseddi, chargé de la communication auprès de la Présidence du Gouvernement :

Les accréditations pour tous les médias, tunisiens comme étrangers, s’obtiennent auprès de la Présidence du Gouvernement. Vous êtes donc les bienvenus afin de récupérer vos badges à tout moment.

En moins de dix minutes et en deux coups de téléphone, nous avons obtenu deux réponses différentes. Nous nous sommes déplacés à l’Agence Tunisienne de la Communication Extérieure (ATCE) afin d’obtenir nos badges auprès de la Présidence du Gouvernement. Mme Raja Saadani, qui s’est chargée de nous accueillir et nous a remis nos badges, nous explique :

Ce badge donne accès à la place du Bardo afin de filmer la marche des chefs d’Etats mais aussi à l’Assemblée des Représentants du Peuple. Là, une zone mixte sera mise en place afin que vous puissiez faire vos interviews.

Arrivés sur place le dimanche matin, nous nous sommes retrouvés en compagnie de la quasi-totalité de la presse tunisienne, cantonnés dans un enclos de 40 mètres carrés, sur le bord des trottoirs faisant face à l’Assemblée des Représentant du Peuple. En voulant nous rendre à l’intérieur de l’Assemblée, un agent de la Garde Présidentielle nous arrête :

Seuls les badges jaunes octroyés par la Présidence de la République donnent accès à l’intérieur.

Nous voyant discuter cette décision, un chargé des relations avec la presse, affilié à la Présidence de la République, vient nous voir :

Pourquoi la presse étrangère est à l’intérieur et pas la presse tunisienne ? Mais nous devons restaurer l’image de la Tunisie auprès de nos invités voyons !

De plus, certains médias tunisiens sont déjà à l’intérieur, comme la Télévision Nationale ou la télévision de la famille (faisant référence à Nessma TV). Mais eux c’est normal, ils suivent le p
Président depuis sa campagne. « Mais ne vous inquiétez pas, les chefs d’Etats feront une vingtaine de mètres devant vous et vous pourrez prendre les images que vous voudrez ».

En d’autres termes, seuls les médias nationaux ayant les faveurs du Président ont eu accès à l’intérieur de l’Assemblée. Mais passons ce détail, la presse tunisienne allait tout de même pouvoir montrer aux Tunisiens la solidarité de la communauté internationale avec la Tunisie face au terrorisme, selon notre interlocuteur.
Malheureusement il n’en fut rien.

Lors de la sortie des chefs d’Etats, aux quatre cordons de sécurité les prenant au corps, s’est rajoutée une foule de journalistes. Ceux-là même qui avaient eu le privilège d’être dans les salons d’honneur de l’Assemblée des Représentants du Peuple au plus près des dirigeants.

S’en suivit alors une cohue inexplicable pendant laquelle, il était impossible aux médias tunisiens parqués sur le côté, d’accéder aux dits dirigeants. Seules quelques images furtives purent être prises.`

La marche des « élites » et l’isolement du peuple

Les messages envoyés par une telle organisation sont alarmants, et à plus d’un titre.
Quelques mètres derrière les chefs d’Etats, se trouvaient les avocats prêts à faire leur marche. Encore plus loin derrière, se trouvaient les citoyens amassés pour l’occasion.

L’image et le contraste sont saisissants : Des élites suivis dans la cohue par des journalistes du monde entier en première ligne sous une haute sécurité, des avocats en deuxième ligne livrés à eux-mêmes, et enfin, loin derrière, le peuple venu en masse, seul, sans égards ni regards de ses dirigeants.

Même lors des discours du Président de la République, les remerciements fusèrent de toutes parts à l’encontre des chefs d’Etats présents. Aucun mot pour le peuple.

Cette marche contre le terrorisme a été l’occasion pour Beji Caid Essebsi et pour la police tunisienne de montrer leurs crocs. Si le premier renvoie l’image de l’homme « de la communauté internationale », les seconds ont montré qu’ils pouvaient faire face à n’importe quelle situation.

Mais ce qui est plus dramatique encore, c’est la récupération d’une telle marche. Nous avons eu l’impression d’assister à une marche à deux vitesses. Celle des élites s’auto-congratulant à coups de « selfies » et de « salamalecs » d’un côté, et puis, loin derrière, celle d’un peuple méprisé

Sauf que ce que semble avoir oublié nos dirigeants, c’est qu’en oubliant leurs citoyens, ils oublient de les faire participer à la lutte contre le terrorisme. Pire encore, en se comportant ainsi et en renvoyant une image hautaine, ils s’isolent de leur base. En prenant en otage un tel événement, ils montrent aux Tunisiens qu’ils ne sont pas de ce combat.

Car oui Messieurs, vos postes, vous les devez à vos citoyens. Ces mêmes citoyens qui ont besoin d’être impliqués dans cette guerre contre le terrorisme. Or vous semblez les oublier. Comme le disait Confucius : « Dis-moi et j’oublierai, montre-moi et je me souviendrai, implique-moi et je comprendrai ».

Avant tout, c’est du rêve et de l’implication qu’ils demandent. Or, vous avez depuis les attentats du Bardo, lamentablement échoué dans cette conquête. Car pendant que vous butiniez les uns à côté des autres devant les caméras du monde entier, nos ennemis, eux, leurs vendaient ce rêve et cette implication. AQMI, l’ISIS et autres organisations terroristes, leurs vendaient ce rêve. Les « Haragas » par l’immigration à travers « les barques de la mort » vers Lampudesa leurs vendaient aussi ce rêve.

Mais vous, que leur offrez-vous !? Du mépris !

Nous aurions tant voulu voir un signe esquissé en direction de la foule. Nous aurions tant aimé vous voir vous exprimer envers ce peuple sur une tribune, face à eux comme l’a fait Barack Obama après les attentas de Boston. Nous aurions tant aimé vous voir prendre vos citoyens dans vos bras comme l’a fait François Hollande après l’attentat de Charlie Hebdo. Nous aurions tant aimé, simplement, que vous ne tourniez pas votre dos à vos citoyens comme cela fût fait lors de cette marche.

Malheureusement…