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Qui est le plus grand criminel : celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? Bertold Brecht, L’Opéra de quat’sous**.

Le droit des propriétaires a été étendu si loin que les droits de la communauté ont presque tous disparu, et il n’est pas exagéré de dire que la prospérité, le bien-être et les libertés d’un grand nombre de gens ont été déposés aux pieds d’un tout petit groupe de possédants qui ne font strictement rien. Joseph Chamberlain

Dans quel système économique évoluons-nous ?

Dans de nombreux textes d’analyses certains rédacteurs accomplissent le tour de force de ne jamais citer une seule fois le terme « CAPITALISME » !

La seule caractérisation allusive est la dépendance des « différents gouvernements avant et après l’intifada » vis à vis des « forces de spoliations étrangères, via leurs instruments de domination financières »….

C’est un peu court pour caractériser les système dominant à l’œuvre dans le petit Etat tunisien comme dans celui des 20 autres Etats, fruit d’une dissection coloniale de cet ensemble, encore à l’oeuvre aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir le chaos généralisé produit par l’impérialisme yankee pour la stricte sauvegarde de ses intérêts pétroliers et militaires.

L’exemple tunisien : Bourguiba, le Janus tunisien

Nous allons tenter une petite synthèse, pour le cas tunisien, représentatif de l’évolution qui a marqué la périole post-coloniale, d’un grand nombre d’autres Etats de la région, pour remédier à ce manque de clarification.

La prise de pouvoir du clan Bourguiba au moment de la révolution anti-coloniale ne peut être interprétée que comme une trahison du processus unitaire de lutte armée contre la puissance coloniale française à l’échelle de l’Afrique du Nord.

1945 fit trembler l’ordre colonial. L’absence d’institutions stables à Paris a fait naître beaucoup d’espoirs chez les colonisés. L’Empire craquait de partout. Le lobby colonial monte au créneau pour verrouiller toute tentative d’émancipation. Ce furent les massacres de Thiaroye au Sénégal, de Douala au Cameroun, ceux de Sétif et Guelma en Algérie et leur dizaine de milliers de morts, répression conduite parfois par d’anciens « résistants » ou « responsables du Parti communiste français ».

Cette lutte qui redémarra pour un nouveau cycle à la fin de le seconde guerre mondiale (qui a vu le leadership passer des anciennes puissances coloniales : Grande Bretagne et France vers les deux nouvelles super-puissances de l’après-guerre : URSS et États-Unis) ; l’idée d’une lutte armée unifiée à l’échelle nord africaine a été actée au Caire, dès la fin des années quarante, sous la direction d’Abdelkarim El Khatabbi, le « Lion du Rif ».

Ce dernier a dirigé une résistance victorieuse contre deux armées coloniales, l’espagnole et la française et leurs centaine de milliers de soldats de 1921 et la victoire contre les troupe espagnoles du général Sylvestre, jusqu’à 1926.

Seule l’utilisation massive du premier bombardement aérien de gaz chimique (gaz moutarde) par les deux armées coloniales sous la direction des deux satrapes : Pétain et Franco, a amené Abdelkrim a accepté la reddition et l’éxil à la Réunion jusqu’en 1947, date à laquelle il fit fausse route à ses géoliers qui le transportaient à bord d’un navire vers Marseille pour s’installer au Caire.

Abdelkrim était au fait de la défaite des armées françaises en Indochine sous la direction de son ami Ho Chi Minh auquel il envoya une lettre à l’adresse des tirailleurs maghrébins embarqués par les coloniaux français dans leur sale guerre en Indochine. Dans cette lettre, il réclamait des soldats maghrébins de passer avec armes et bagages dans les rangs du Vietminh. Ce qui fut fait par nombre d’entre-eux.

La lutte armée démarre donc en janvier 1952 en Tunisie, au mois de mars de la même année au Maroc et il fallu attendre le mois de novembre 1954 pour le déclenchement de la lutte armée en Algérie.

La puissance coloniale française consciente des enjeux avec l’importance du « département Algérie » ( durant les années cinquante on découvrit d’importants gisements gaziers et pétroliers et où on démarra l’expérimentation à ciel ouvert des essais nucléaires), préféra « lâcher » les « deux ailes de l’aigle nord africain » (Ben Bella) afin de mieux sauvegarder ses intérêts stratégiques.

A cette même période, les autres possessions coloniales françaises, instruites de la défaite française en Indochine se lancent, elles-aussi, dans la lutte armée comme au Cameroun sous la direction de l’UPC de Ruben Um Nyobé.

Deal avec Bourguiba et Mohamed V

D’où le deal avec le clan Bourguiba en Tunisie et avec le clan de la monarchie Alaouite de Mohamed V au Maroc.

Dans les deux cas ce fut un massacre où les forces contre-révolutionnaires alliées à l’armée coloniale liquident physiquement les partisans de la lutte armée, ceux que nous appellerons les « Khatabbistes » par référence à leur mentor : Abdelkrim El Khatabbi.

On estime à milles assassinés en Tunisie (sur une population d’à peine 3 millions d’âmes) et 15 000 au Maroc (pour une population estimée à moins de 10 millions).

Le clan Bourguiba qui a liquidé physiquement ses adversaires « unitaristes » se trouva dans l’incapacité de promouvoir la moindre des réformes en vue de rétablir l’ordre.

Ben Salah et le « socialisme destourien »

Il se tourna vers la troisième force politico-sociale représentée par la puissante centrale syndicale, l’UGTT, dirigée à cette époque par Ahmed Ben Salah.

Nous sommes au début des années 60 et un vent puissant souffle du côté des politiques dirigistes avec, pour le monde arabe, la grande figure de Jamal Abdel Nasser en Égypte, les ailes « gauche » du parti Baas en Irak et en Syrie, le Yémen du Sud « socialiste », et un Soudan en plein chambardement révolutionnaire avec un Parti Communiste aux portes du pouvoir et bien sûr notre voisine, l’Algérie, sortie victorieuse de la guerre coloniale et qui deviendra la tête de pont des luttes de libération à l’échelle africaine.

Ben Salah met en œuvre une politique de dirigisme étatique qui rentrera dans l’histoire comme comme celle du « socialisme destourien ».

Refusant de mobiliser les travailleurs et les paysans dans une dynamique d’auto-organisation, Ben Salah édifia de grands projets stratégiques en matière d’infrastructures dans les domaines où nous avions quelques richesses à monnayer : le pétrole et le phosphate.

L’essentiel du tissu économique se trouvant centraliser entre les main d’une véritable « nomenklatura » (bureaucratie) dans l’une des nombreuse variantes de capitalisme d’État, celle-ci finit par abattre son promoteur : Ben Salah .

La suite est connue.

Hedi Nouira le milliardaire

C’est le dirigeant de la banque centrale, Hédi Nouira, qui conduira le détricotage des réalisations du « socialisme destourien » et qui lancera les fameuses lois d’avril 1972 visant à attirer les capitaux étrangers pour exploiter la jeune main d’œuvre corvéable et maléable à volonté dans une formule d’alliance stratégique entre capitalistes nationaux et capitalistes étrangers.

Mais le gros morceau du gâteau est confisquée par la « Nomenklatura » qui s’est enrichie durant la décade « socialiste » en prélevant sa dîme en commission diverses et variées sur tous les projets d’infrastructures.

Nouira lui-même était un représentant de cette « Nomenklatura » puisqu’il cumulait la fonction de premier ministre et de capitaliste privé.

Nous allons avoir deux périodes d’accumulations privées.

La période Nouira/Mzali : elle correspond à une lutte sans merci entre les différentes fractions de « nomenklaturistes » pour le partage du gâteau des bonnes et juteuses affaires : infrastructures, tourisme, agro-alimentaire, agriculture, bâtiment, services.

Ben Ali et les 75 voleurs

La période Ben Ali : elle correspond à la mise au pas des « nomenklaturistes » et à une plus large participations de nouvelles couches de riches au festin de l’exploitation sans limite des travailleurs de ce petit Etat.

L’ouverture aux capitaux étrangers étant contenue par une habile sauvegarde des intérêts de la nouvelle classe de capitalistes « protégés ».

Durant les fameuses « trente piteuses » (1980/1990/2000) nous allons voir se former un nouvelle caste capitaliste d’environ 75 milliardaires et de 6500 millionnaires en dollars.

Ce sont eux qui tiennent entre leur griffes une grande partie des moyens de productions et qui se livrent, entre-eux aussi, une lutte sans merci à cause de cette loi d’airain du capitalisme : celle de la concurrence pour les débouchés pour leurs produits et sa conséquence naturelle la baisse du taux de profit.

Et voici ce qu’en dit l’économiste Michel Husson :

Si cette baisse de la part des salaires a effectivement permis de rétablir le taux de profit, elle ne pouvait suffire à assurer la dynamique du capitalisme. En effet, se pose immédiatement un problème de « réalisation » de ce profit : qui va acheter les marchandises produites par des salariés dont le pouvoir d’achat progresse moins vite que la valeur produite ? Cette nouvelle question est légitime, elle ne présuppose en aucun cas une lecture « sous-consommationiste » de la crise, et le capitalisme néolibéral devait lui trouver des réponses. Les trois principales sont la redistribution d’une partie du profit à des couches sociales privilégiées, l’endettement des ménages, et les débouchés offerts par le reste du monde. Le capitalisme néolibéral est donc intrinsèquement associé à la montée des inégalités, au surendettement, et aux déséquilibres commerciaux.

Dans ce schéma, la finance n’est pas prédatrice mais fonctionnelle : elle assure la redistribution vers le « 1 % », entretient, voire stimule, le surendettement, et facilite les transferts internationaux. La financiarisation fait ainsi partie intégrante du modèle néolibéral : ce n’est pas un élément rapporté dont on pourrait se débarrasser sans remettre en cause sa cohérence, et c’est pourquoi la crise actuelle ne peut être caractérisée comme une crise exclusivement financière. Michel Husson, Les limites du keynésianisme.

« Protéger » nos capitalistes « nationaux »

Au contraire de se que pensent beaucoup de commentateurs politiques nous ne sommes pas en Tunisie dans une configuration où les affaires les plus juteuses sont entre les mains de capitalistes étrangers, nos capitalistes « nationaux » se limitant de ramasser les miettes.

En Tunisie, comme dans tous les pays qui n’appartiennent pas aux « centres » impérialistes euro-américains, il existe un entrelacs d’intérêts entre capitalistes « nationaux » et « étrangers ».

D’ailleurs, pour commencer, rappelons que le PIB de l’Etat tunisien est équivalent au chiffre d’affaires d’une petite multinationale française : ORANGE. (environ 50 milliards de dollars, 40 milliards d’euros).

La dictature de Bourguiba et de Ben Ali, au contraire de ce que beaucoup imaginent, a servi d’abord et avant tout à « protéger » nos capitalistes « nationaux » de la voracité des capitalistes étrangers.

Ben Ali se contentant de brader les « bijoux de famille » aux plus offrant pour maintenir une certaine « paix sociale ». Il a simplement dilapider notre compte épargne national. Pour maintenir à flot sa base sociale majoritairement constituée des fameuses « classes moyennes citadines » : celles-là même qui jouissaient sans entrave de l’ « Américan Way Life » : résidence principale, résidence secondaire et véhicule populaire pour monsieur et madame, voir une dernière pour les enfants.

La crise révolutionnaire a démarré dans la conjonction entre crise systémique du capitalisme mondial avec le tsunami de 2007/2008 et l’épuisement de la botte à bijoux de famille.

A remarquer que dans le landerneau capitaliste tunisien la lutte pour les bonnes places étaient féroce entre les cercles d’affairiste proches du palais de Carthage et les autres.

Ce furent les fameuses « fuites » concernant les frasques des familles régnantes dans certains journaux étrangers et les livres : « La Régence de Carthage », entre autres, pour agrémenter cette lutte.

La crise révolutionnaire connaîtra son épicentre dans les régions où les « trente piteuses » l’ont été vraiment pour toutes les couches sociales de ces régions délaissées.

Par capillarité, elle aggloméra l’ensemble des populations laborieuses qui voyaient s’évanouir le rêve de participer, même de loin, aux sirènes du « Enrichissez-vous » !!!

Comme toujours dans les crises révolutionnaires, la jeunesse, laissée pour compte, devint l’un des leviers des mobilisations.

Ce fut le geste démoniaque d’un Mohamed Bouazizi qui mit le feu au poudres parce que l’herbe était bien sèche et ne réclamait qu’une étincelle…

Fin de la première séquence de la révolution !

Dans l’Etat tunisien, nous venons d’assister à la fin d’une première séquence de quatre années avec des élections législatives et présidentielle où les clans de l’ancien régime rejoint par une camarilla de renégats issus aussi bien de la centrale syndicale, UGTT que des anciennes formations politiques se réclamant de la « gauche », ont remporté une manche.

Avec une petite majorité à l’Assemblée Nationale et le presque nonagénaire à Carthage, la Destourie crie déjà victoire ! Mais c’est une victoire à la Pyrrhus.

Dans l’Etat égyptien, le maréchal Sissi a clôt la première séquence du processus révolutionnaire en s’attaquant frontalement au principal adversaire de l’appareil militaire: les Frères musulmans.

Ce furent plusieurs milliers de morts et des dizaines de milliers de prisonniers politiques issus des rangs de la confrérie mais aussi d’autres courants opposés à la tentation de rebatir une nouvelle dictature par le nouveau maréchal.

Ailleurs, dans l’Etat libyen les différents clans qui s’opposent militairement pour la récupération de la rente pétrolière n’ont vu jusqu’à présent ni vainqueur, ni vaincu. L’allié de Sissi et de la Destourie, le général Haftar n’a pas réussi à venir à bout de ses opposants qui se partagent entre les partisans des Frères musulmans (toutes tendances confondues) et des représentants de différentes ethnies dont est composée la population libyenne : minorités Amazigh et tribus du Sud.

Dans l’Etat Syrien, le soutien sans faille de la Russie de Poutine et des ayatollahs iraniens et la pratique de la guerre anti-inssurectionnelle inventée par les français en Indochine et en Algérie et que les troupes yankees utilisent à merveille au Moyen-Orient avec la création de Daesh, ont sauvé pour le moment la tête du régime baassiste : Bachar.

Dans l’Etat irakien, la même configuration que pour la Libye voit s’affronter différents clans pour la récupération de la rente pétrolière. Avec en plus différentes questions de type national (questions Kurde, Turkmène etc) ou ethnico-religieuses (Chiite, Sunnite, Yazidi) qui corsent un peu plus les affrontements.

Bien sur, nous n’oublions pas que cet Etat est en situation de guerre permanente (plus de 30 années) depuis que son dictateur défunt a pris la décision, appuyé par les « ploutomonarchies » du Golfe et des différents impérialismes, de faire la guerre à l’Iran en pleine révolution. Vinrent ensuite les deux guerres que les coalitions impérialistes, sous direction américaine, ont mené pour mettre la main sur les fabuleuses richesses pétrolières après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique.

Dans le minuscule Etat Bahréni, la question ethnico-religieuse est toujours vivace malgré la dureté de la répression et le soutien de l’Arabie Saoudite à la monarchie de Bahrein qui craint la contagion avec ses propres chiites.

Au Yémen, la formidable mobilisation qui a dégagé Ali Salah s’est trouvée dévoyer par l’intervention et de l’Arabie Saoudite et de celle des États-Unis sous couvert de « lutte contre le terrorisme ».

Enfin deux résistances sans Etat : la résistance palestinienne et la résistance kurde continuent à être des pivots de cet entrelacs d’intérêts impérialistes avec la colonisation sioniste; d’intérêts de puissances régionales, la Turquie et l’Iran pour la résistance kurde, et ceux des monarchies rentieres du Golfe ; chacune tirant la couverture à soi.

Les deux résistances forment de ce fait les empêcheurs de tourner en rond et aucune solution de stabilité ne peut ignorer la volonté des deux peuples. Celle du peuple kurde, de plus de 30 millions d’âmes, de construire son unité nationale et mettre fin à son éclatement. Celle du peuple palestinien de mettre fin au dernier avatar de la colonisation européenne : le régime d’aparthied sioniste véritable dague plantée au cœur de l’inter nation arabo-africaine.

Permanence de la révolution !

Nulle part nous n’avons assisté à une victoire nette de la réaction et à un retournement de la situation tant à l’échelle régionale qu’à l’échelle continentale.

En Égypte, le maréchal Sissi a reculé devant les formidables mobilisations des bastions ouvriers et de certaines couches salariées de la fonction publique.

En Tunisie, nous n’avons pas vu non plus une défaite de l’ensemble de la classe travailleuse, même si les différentes augmentations de salaires obtenues grâce aux milliers de grèves qui ont éclaté durant les années 2011, 2012 voir 2013, ont été grignotées par une inflation organisée et une dévaluation de la monnaie nationale qui sont les deux armes dont dispose la bourgeoisie pour récupérer d’une main ce qu’elle cède de l’autre en période de forte mobilisation.

Nous avons assisté aussi à un phénomène de fuite de capitaux et un début de délocalisation de « patrons voyous », tunisiens et étrangers, (plus d’un milliers) visant à faire payer aux travailleurs leurs « indiscipline » et leur « entêtement ».

« Courant chaud » de la révolution Durant ces quatre premières années, ce que l’on peut retenir, c’est d’abord et avant tout que nous sommes toujours dans le « courant chaud » de la révolution.

La formidable mobilisation des masses populaires et de la jeunesse a fini par « dégager » le Ben Ali du Burkina Faso : Blaise Campaoré, l’assassin de Thomas Sankara, durant l’année 2014.

En Grèce, Syrisa (le « Front Populaire » grec) qui ne s’est jamais compromis dans une alliance avec un « Bajbouj » grec, vient d’emporter les élections législatives, suite à la crise institutionnelle due à l’incapacité de la droite grecque de constituer une large alliance de gouvernement.

En Espagne, Podemos vient de bousculer le train train institutionnel et bientôt au Portugal, voir en Irlande, les gauches radicales peuvent réitérer l’exploit.

Avec la chute vertigineuse du prix du baril de pétrole (moins de 60 dollars le baril), les généraux algériens qui avaient des prétentions de remettre de l’ordre chez leurs voisins tunisien et libyen en intervenant directement dans leurs affaires (soutien à Haftar en Libye et alimentation des filières « terroristes » en Tunisie dans la bonne tradition des GIA de la décade sanglante en Algérie) ; en sont à réviser leurs stratégies : la poudrière algérienne calmée à coups de distribution d’une partie de la rente pétrolière est sur le point d’exploser, à nouveau, par l’épuisement de la cagnotte exceptionnelle de devises…

Les grèves générales qui se sont déroulées en Italie, en Belgique, les grèves sectorielles importantes qui secouent l’Allemagne et l’Espagne et l’annonce que 2015/2016 va encore voir la crise systémique inaugurée en 2007/2008 s’aggraver, voilà un beau cocktail explosif Toutes les fortes mobilisations qui secouent l’Etat tunisien au moment où la Destourie revient aux commandes indiquent que celle-ci ne connaîtra point de répit.

Elle reprend les rênes du pouvoir en n’ayant aucune marge de manœuvre. Nen déplaisent à tous ceux qui s’illusionnent sur un soutien des principaux partenaires impérialistes à la « jeune démocratie tunisienne » ; en affaires, les affaires sont les affaires ! Pour ne prendre que le principal partenaire de la Tunisie, la France de Hollande; la récession qui frappe l’économie de ce pays fait que ce dernier a plus besoin de déverser sa quincaillerie en Tunisie que de voir les produits tunisiens vendus en plus grande quantité en France… L’affaire de la vente des Rafales, dont personnes ne veut, à l’Etat égyptien désargenté en est une preuve supplémentaire de la fuite en avant de dirigeants « socialistes », qui comme leurs alter-égos Umpistes, pompent dans les rétro-commissions et les dessous de table pour renflouer les caisses noires des futures élections…

2015 est l’année du renouveau des luttes après l’intermède « élections » qui a joué le rôle de temporisateur pour de larges secteurs de la population.

La dégradation du pouvoir d’achat d’une grande partie de la population, l’augmentation vertigineuse du chômage, en particulier des jeunes, due à une croissance toujours en berne pour toutes les raisons citées plus haut sont gros de perturbations sociales inévitables.

La descente en enfer qui va toucher une grande partie des fameuses « couches moyennes » qui assistent à la disparition du mirage de l’argent facile produit essentiellement par le jeu de la spéculation sur le foncier en particulier et sur toutes ces branches de l’économie informelle alimentée par les trafics en tous genre aggravera encore la situation qui nous rappellera, alors, celle de la Grèce et de l’Espagne.

Ajouté à tout cela une politique d’austérité que la Destourie met en œuvre pour contenir les dépenses qui explosent, à l’exemple de la caisse de compensation, tout cela est un mélange détonnant annonçant les soubresauts à venir.

Bilans et perspectives !

Un premier bilan de ces quatre premières années de la révolution ou du processus révolutionnaire (les deux formules ayant la même signification) sur le plan stratégique porte sur notre éternelle incapacité à construire l’instrument organisationnel qui permette aux révolutionnaires de se porter candidat au pouvoir.

Nous avons assister en un temps limité à deux grandes expériences qui ont fini par se fracasser.

La première, celle de la constitution du Front du 14 janvier, créé en février 2011, dans la ferveur des premières mobilisations qui ont vu la fuite du dictateur. Cette première expérience unitaire fut trahi par l’empressement de courants opportunistes préférant la course à l’échalote électorale aux mobilisations pour l’auto-organisation de la population dans les lieux de travail et d’études, dans les régions, dans les quartiers.

Pourtant, nous avions un début de réalisation concret dans ce domaine, vite délaisser au profit des « élections » de la Constituante. On pouvait pourtant deviner, à l’avance, à qui profiterait le crime !

Nous connaissons, tous, le résultat de cette première échéance ; « Sfir Facel » fut le stigmate accolée à une gauche radicale qui s’est présentée en rangs dispersés à cette occasion au lieu de faire front autours de mots d’ordre et d’objectifs clairs.

Nous lançâmes le Front Populaire en cette fin d’année 2012, avec l’espoir d’apprendre de nos erreurs.

Les débuts furent prometteurs. Nous vîmes venir vers nous une masse de militantes et militants dégouttés du paysage politique institutionnel dominé par la Troïka, elle-même cornaquée par les ultra-libéraux fréristes d’Ennahdha.

L’assassinat de notre dirigeant, (probablement le meilleur et c’est l’une des raisons de son assassinat) Chokri Belaid mettait le Front Populaire à l’épreuve du pouvoir : fallait-il mobiliser autour de cet acte odieux pour abattre le gouvernement de la Troïka et se porter candidat au pouvoir ? Ou faire ce qu’accompli à merveille l’actuelle direction du Front ; une alliance contre-nature avec nos ennemi de classe : Nida Tounes.

On connaît la suite !

Le Front vivota, perdit ses forces vives pour redevenir le hochet d’un quarteron de « dirigeants » autoproclamés qu’aucun congrès n’a élu.

Résultat des courses de cette deuxième trahison : 15 élus, aux forceps, dans une nouvelle assemblée complètement réactionnaire… de 217 membres. Et ce spectacle navrant d’élus du Front appelant à voter pour le vieux patriarche contre le faux-nez d’Ennahdha, Marzouki… Et cette ribambelle de « démocrates » qui se sont mis en rang d’oignons derrière le presque nonagénaire pour « éviter le pire ».

Les masques sont tombés !

Finalement cette échéance a au moins le mérite de faire tomber les masques à tous les réactionnaires qui se cachaient derrière les labels « démocrate », « gauche » « révolutionnaire ».

Au vu des résultats électoraux qui viennent de se dérouler et dont on a eu raison d’appeler à leur boycott, (non parce que nous sommes foncièrement opposés à la démarche électorale en elle-même, mais parce que s’agissant d’une période révolutionnaire la course à l’échalote électorale n’est conduite et organisée que pour maintenir les mêmes forces réactionnaires aux manettes ); ces résultats ont produit un véritable séisme dans le spectre politique centriste de « gauche » comme de « droite ».

La quasi disparition d’organisations arrivées deuxième (le CPR), troisième (la formation du milliardaire mafieux londonien El Hamdi) quatrième (la formation de Mustapha Ben Jaafar) à la Constituante ainsi qu’El Joumhouri de Néjib Echabbi et El Massar (l’ex PC tunisien) est une donnée qu’il faudra prendre en considération dans la réflexion sur la construction politique à venir.

Des turbulences font craqué Ennahdha qui est en train d’assister à des fissures qui vont aller vers l’éclatement. Du fait de l’incapacité de la direction d’avoir une orientation politique qui satisfasse les couches sociales prolétaires et populaires qui ont adhéré à Ennahdha.

Cette échéance est retardée, momentanément, en l’absence d’une offre politique à gauche sérieuse, qui ne fasse pas de l’anti-religion son fond de commerce.

Du coup, il faut agir pour capter tous les déçus de ces organisations, appartenant au camp populaire, aux populations laborieuses et à la jeunesse, qui, comme nous, n’ont pas désespéré du processus révolutionnaire. Ceux-là qui ont fait l’amère expérience d’organisations centristes opportunistes et sont aujourd’hui à la recherche d’une véritable organisation révolutionnaire de rechange.

C’est vers cet objectif qu’il faudra concentrer nos efforts, en apprenant de nos expériences ainsi que de nos erreurs.

Notes

* Le titre est une citation de Paul Eluard, Notes sur la poésie, GLM, 1936.

** L’Opéra de quat’sous est une comédie musicale de Bertolt Brecht (musique de Kurt Weil), présentée pour la première fois le 31 août 1928 au Theater am Schiffbauerdamm de Berlin, puis en version française le 14 octobre 1930 au théâtre Montparnasse.