Représentation de la pièce tunisienne “MACBETH Leïla and Ben – A bloody history” de Lotfi Achour au théâtre le Tarmac (Paris, janvier 2014)

Le nouveau bénéficiaire n’est autre que l’association Théâtre Ouvert présidée par Catherine Tasca, ancienne ministre de la Culture et ancienne ministre déléguée à la Francophonie désignée pour prendre, à compter de 2019, la suite du projet de Valérie Baran sur le site du Tarmac, dans le 20ème  arrondissement de Paris. Solidarité ministérielle oblige ? Plus choquant encorele communiqué de Catherine Tasca qui, au lieu de s’indigner contre cette injustice, se réjouit de la décision et s’estime en droit de prendre la place. Au-delà de toute émotion suscitée par cette décision, il nous faut prendre conscience de la confusion entre considérations artistiques et intellectuelles et intérêts politiques et claniques dans une scène où les uns jouent aux manipulateurs et les autres sont pris pour des marionnettes. C’est ce que Platon appelait  autrefois une abominable et grotesque théâtrocratie. C’est bien la théâtrocratie athénienne qui a tué Socrate et c’est bien aujourd’hui la théâtrocratie parisienne qui veut  la mise à mort du théâtre le Tarmac.

Terrible épreuve que doit affronter la famille du Tarmac. J’insiste sur l’expression « la famille du Tarmac ». Car j’ai eu la chance d’être programmée à deux reprises au 159, avenue Gambetta. La première fois pour participer à une conférence débat en 2012 ayant pour thème : «Autocensure et censure, de la dictature à l’intégrisme religieux » avec le metteur en scène tunisien Lotfi Achour, l’écrivain marocain Kebir Mustapha Ammi, modérée par Muriel Maalouf, journaliste à RFI, avec la participation de la dessinatrice tunisienne Willis from Tunis. La deuxième fois, c’était pour présenter ma création Truth Box dans le cadre de la manifestation « (D)rôles de Printemps » en 2015.Faut-il le dire en passant, j’avais toujours souhaité de faire partie avec une de mes créations du répertoire de la maison sans être rattachée au label  « printemps arabe », mais tout simplement reconnue comme artiste, sans égard à ma nationalité ni à mon orientation sexuelle, religieuse, politique ou autre.

Il faut rappeler que la programmation du Tarmac est basée essentiellement sur l’accueil d’artistes étrangers ce qui est en soi un travail indispensable pour déplacer les frontières. Et je peux attester en toute honnêteté intellectuelle de la qualité d’accueil au Tarmac. On y est très bien reçu. C’est même une des rares maisons où l’on traite l’artiste avec autant de tact et d’attention pour sa personne, et avec autant de respect et de soutien pour son travail (non, ce n’est pas si courant dans le “milieu”). Une qualité exceptionnelle, et je sais de quoi je parle ayant fait l’expérience pas toujours agréable des grandes scènes, de Berlin à Luxembourg, de Cologne à Bruxelles. Au Tarmac, j’ai trouvé une famille, pas seulement une institution qui réduit les artistes et le public à des chiffres et à des calculs. Et c’est la force de ce lieu magique, où l’équipe, les artistes et le public forment une famille d’esprit et de cœur. Je n’oublie pas les rencontres inspirantes avec des femmes et des hommes curieux qui viennent au théâtre chercher le débat et l’enchantement. Le hall du théâtre se transforme chaque soir en une agora où l’on défait et refait le monde de Tunis à Cotonou, passant par Beyrouth, Le Caire, Brazza, Abidjan et autres contrées arrivant jusqu’à Paris… Parce que Valérie Baran est une hôte excellente et généreuse, une femme-flamme qui non seulement est à l’écoute des artistes et du public mais bien plus, elle est partenaire dans la passion. Grâce à sa ferveur et son humilité, elle a réussi en collaboration avec sa petite équipe ultra motivée, à faire du Tarmac plus qu’un lieu de création, de réflexion et de convivialité.

D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que cette décision de fermeture soulève autant d’indignation des quatre coins du monde. Ce n’est pas par hasard que des artistes, des intellectuels, des habitués de cet espace  et mêmes des politiciens s’unissent pour exprimer leur solidarité à Valérie Baran et son équipe. Il ne se passe pas un jour sans qu’une nouvelle action ne soit mise en ligne par un collègue ou un inconnu appelant à dénoncer l’injustice subie. Je feuillette les pages du net et regarde avec admiration et affection le doux visage de Valérie Baran, toujours le sourire aux lèvres et le regard perçant ! Car si au Sud les artistes et les opérateurs culturels se battent pour ouvrir un théâtre, il parait qu’au Nord, nos camarades se battent contre la fermeture d’un théâtre. La France, confuse dans ses actes de démocratie usée, semble devenue aveugle aux lumières qu’elle prétend apporter au monde et surtout en territoires dits « francophones ». Faudrait-il des éclipses plus violents peut être pour recréer la lumière dont manquent visiblement ses décideurs? Ces esprits mal inspirés qui oublient ou occultent qu’un théâtre est bien plus qu’un lieu et un budget.

« Le théâtre instruit mieux qu’un gros livre », disait Voltaire. Un théâtre, c’est une famille plus étendue que les liens de sang. C’est une patrie plus grande que les pays. C’est une identité plus large que les nationalités. C’est une culture plus vaste que les frontières. C’est un champ où se cultive la liberté et la responsabilité. C’est surtout un édifice collectif qui transgresse le cercle restreint des égos. C’est une réinvention des cadres visibles et invisibles de l’existence. C’est une pépinière de lignes de fuite.  C’est la mémoire en écriture de l’ensemble des luttes, des consciences et des évolutions. C’est une fabrique de la joie et de la transmission. Un théâtre, c’est tout ça et plus. Ce sont des heures innombrables de labeur pour transformer les rêves en chair. C’est un acte douloureux mais fécond d’une passion qui cherche inlassablement à multiplier les horizons. Un théâtre, c’est tout ça et plus. C’est la fragilité des choix. C’est le prix des concessions. C’est la sueur des sacrifices. Un théâtre, c’est tout ça et plus.

Madame la Ministre Françoise Nyssen, vous ne mettez pas fin à un projet, vous fermez un théâtre avec tout ce qu’il porte comme symbolique et comme possibilités. Vous bouchez des horizons. Vous assassinez des rêves. Vous ruinez des consciences. Vous violez la sacralité d’un lieu que beaucoup d’entre nous, artistes, public et citoyens du monde, prenons pour une Patrie. Vous bafouez des droits. Vous empêchez des artistes de s’exprimer et des publics de réfléchir. Vous licenciez des employés. Vous vous souillez en détruisant par le seul fait du prince l’œuvre pour laquelle des femmes et des hommes sous la houlette de Valérie Baran ont sacrifié des années de leurs vies. Et c’est révoltant et inquiétant. Mesurez-vous l’ampleur de votre décision ? Le rideau n’est pas encore tombé et les enjeux de la mise en scène se jouent aux prochains Actes ! Soyons plus vigilants ! La résignation est plus dangereuse que la bêtise. Alors, résistons, résistons de toutes nos forces à la bêtise, à l’injustice, à la théâtrocratie et à l’éclipse des utopies !