Le noyau de ce mouvement est constitué par cette France invisible dans le spectacle dominant car (entre autres) vivant loin des grandes métropoles d’où il émane. Ces catégories sociales et ces territoires ont été identifiés et décrits par le géographe Christophe Guilluy qui les a regroupés sous l’appellation de « France périphérique »[1] – espèce d’équivalent français de ce que nous appelons, toutes spécificités gardées, les régions « intérieures » ou « défavorisées ». Car oui, il existe en France des laissés-pour-compte à en brûler les rues de Paris et un sentiment de hogra à en bloquer les routes du pays.

« L’Occident avancé » est un désastre

En France, des travailleurs et des retraités qui ont travaillé toute leur vie n’arrivent pas à joindre les deux bouts du mois. Des aide-soignantes de 72 ans continuent à travailler parce que leurs retraites ne leur permettraient pas de vivre. De jeunes pères ne mangent qu’un repas par jour pour pouvoir couvrir les dépenses nécessaires à leurs nourrissons et des femmes ne mangent que du lait et des céréales à partir du quinzième jour du mois. Certains ne mangent pas pendant plusieurs jours de suite. En France, ils ont aussi une police brutale et des « casseurs » -c’est-à-dire essentiellement des voyous, quelques groupuscules extrémistes et des agents infiltrés de la police- dans les manifestations pour légitimer la répression et ternir l’image des protestataires dans les médias. En France, le peuple a le sentiment que les médias (possédés pour l’essentiel par dix milliardaires) lui mentent dans l’intérêt des plus riches et que les politiciens sont corrompus et servent ces mêmes intérêts. Telle est la situation en France. Elle est semblable ou pire dans d’autres grandes puissances occidentales moins respectueuses des droits sociaux des citoyens. Les morts évitables chaque hiver dans les hôpitaux en sous-effectif et sous équipés du Royaume-Uni, l’explosion du nombre de travailleurs pauvres pour réduire le chômage en Allemagne ou la pauvreté aux Etats-Unis ne sont que des exemples parmi tant d’autres.

Complexe d’infériorité

Mais l’ensemble de la population tunisienne ne peut pas admettre une telle réalité, pourtant largement acceptée comme telle dans les pays concernés. Il l’a donc refusé. Pour pouvoir intégrer ces faits au « logiciel tunisien », on a vu se développer très vite sur les réseaux sociaux une suite de légendes sur des nantis aux demandes extravagantes, possédant plusieurs voitures[2] par famille, vivant confortablement etc. Certains préfèrent souligner le fait que ces admirables français, très responsables, continuent à travailler et manifestent le week-end (pour ne pas bloquer l’économie du pays explique-t-on !). Des variantes de ces fictions peuvent être et ont été largement relayées par les milieux progressistes. Leur message : le citoyen français malgré sa situation confortable se révolte contre son bon gouvernement même pour une petite augmentation de taxe. Quant au Tunisien, cet être présenté comme inférieur et passif se fait saigner par son gouvernement corrompu sans brancher. L’idée sous-tendant ces récits est l’infériorité radicale de la vie en Tunisie par rapport à la vie en Occident, l’infériorité de l’homme tunisien par rapport à l’homme occidental, l’infériorité de la société tunisienne, des élites tunisiennes… Il y est exprimé un refus catégorique de toute possibilité de ressemblance entre notre vécu et le leur.

Que les générations formées depuis l’indépendance jusqu’aux années Ben Ali aient de telles réflexes est compréhensible et s’explique entre autres par la rareté de l’information et le manque de moyens intellectuels. Mais que les jeunes générations parlant de plus en plus l’anglais, « ouvertes sur le monde », disposant d’internet (accédant ainsi aux médias occidentaux les plus divers, aux publications mainstream et radicales, aux recherches, analyses et critiques que développent les occidentaux sur leurs sociétés et même aux détails de la vie quotidienne en Occident) adoptent ces reflexes, y compris les intellectuels, est un véritable problème théorique et politique. C’est que la supériorité totale et en toute matière de l’Occident qui va de paire avec notre infériorité (en tant que Tunisiens, arabes, pays du tiers-monde…) a depuis longtemps dépassé le statut d’une hypothèse que l’on pourrait contredire pour accéder à celui d’une thèse admise presque inconsciemment et sous-jacente à tout discours touchant de près ou de loin aux questions sociales et politiques.

Occidentalisme

« L’élite bilingue était présentée, et elle se représentait elle-même, comme une greffe réussie, une synthèse harmonieuse de facteurs civilisationnels opposés ; en réalité, dans l’intime de son être, elle était spirituellement asservie aux valeurs occidentales : elle intériorisait l’infériorité de soi et la supériorité de l’autre. Nous touchons là au résultat certainement le plus extraordinaire de la domination coloniale en Tunisie. Une domination qui, au-delà de sa concrétisation dans l’environnement physique, envahit et subjugue jusqu’au cerveau des hommes qui s’insurgent contre elle », écrivait Aziz Krichen dans son texte intitulé « La fracture de l’intelligentsia. Problèmes de la langue et de la culture nationales » paru dans l’ouvrage collectif « Tunisie au présent. Une modernité au-dessus de tout soupçon ? » dirigé par Michel Camau et édité par le CNRS en 1987.

Plus qu’une disposition psychologique certains aspects du phénomène relèvent quasiment de la croyance religieuse. « L’Occident » est la terre promise qu’on doit atteindre individuellement (grâce à la réussite scolaire ou professionnelle, sinon clandestinement) ou collectivement en sacrifiant nos vies et nos libertés pour que la Tunisie devienne un « pays avancé ». L’histoire mythologique de l’Occident telle qu’elle est aujourd’hui ancrée dans l’imaginaire tunisien peut se résumer ainsi : suite aux lumières, « les occidentaux » mettent en place des Etats « modernes » et démocratiques, leurs chefs respectent les citoyens et sont au service de l’intérêt général de la nation. Parallèlement, les citoyens s’instruisent, deviennent plus conscients, plus ouverts d’esprits et plus responsables. La liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui. Chacun s’occupe de ses affaires et travaille beaucoup. La justice et la méritocratie règnent. La science, la technologie et l’économie se développent. Ces pays deviennent riches et puissants et leurs habitants vivent heureux et contents ! Cette mythologie n’est pas écrite, elle a été reconstruite à partir d’un ensemble de poncifs très largement répandus dans la société tunisienne : « nous, les arabes,… », les injonctions à changer de mentalité[3] et à s’occuper de ses propres affaires, « nous les Tunisiens ne voulons pas travailler »… Ces clichés sont générés par le biais de cette attitude qui consiste, face à toute situation exaspérante vécue ou observée en Tunisie, à imaginer sa négation et la projeter comme réalité-imaginaire de l’Occident. La conséquence directe de cette attitude est de nous empêcher de voir les véritables causes de nos problèmes en leur donnant une explication raciale et raciste : « c’est parce que nous sommes des arabes (ou des Tunisiens) ». Cet auto-racisme s’exprime aussi à travers les célébrations mesquines même de maigres réussites d’intellectuels, d’artistes ou de sportifs tunisiens en Occident, comme s’il s’agissait de prouver que les Tunisiens ne sont pas si inférieurs que ça aux occidentaux.

Tous ces éléments montrent que ce problème ne peut être traité sur le terrain de la contradiction argumentée. Ils suggèrent un champ d’étude et de recherche historique, philosophique, psychosociologique sur un phénomène qu’il est naturel de nommer occidentalisme. L’occidentalisme peut être positionné comme le symétrique d’une certaine acceptation de l’orientalisme telle qu’il a été défini par Edward W. Said. Mais contrairement à ce dernier, il ne découle pas d’une tradition académique. L’occidentalisme comme imaginaire est plutôt le produit direct du discours occidentaliste du pouvoir dans les pays concernés. Discours qui s’est déployé pendant de longues années comme un faux sans réplique pour justifier les politiques de certains régimes postcoloniaux. Plusieurs éléments portent à croire que ce phénomène n’est pas spécifiquement tunisien (par exemple le discours occidentaliste de Sissi à Paris) et qu’il concerne plusieurs pays arabes et africains. Mais on a aussi de bonnes raisons de penser qu’il est particulièrement intense en Tunisie où le régime Bourguibiste assumait sa volonté d’occidentalisation et sa prétention à l’exceptionnalisme. De façon minimale, l’occidentalisme peut être défini comme une manière de penser basée sur une distinction ontologique entre l’Occident fantasmé et un certain nous considéré inférieur.

« L’Occident » n’est pas notre avenir

« La nouvelle culture […] ne saurait […] être affermée aux seuls pays de race blanche. Nous saluons dans l’émancipation des peuples sous-développés et colonisés, réalisé par eux-mêmes, la possibilité de s’épargner les stades intermédiaires parcourus ailleurs tant dans l’industrialisation que dans la culture et l’usage même d’une vie libérée de tout », c’est ce qu’affirmait le bulletin de l’Internationale Situationniste n°4 paru en juin 1960 dans un texte intitulé « La chute de Paris ».

L’histoire moderne de l’Occident est en fait l’histoire des guerres civiles religieuses, de la prise du pouvoir violente de la bourgeoisie, du génocide des amérindiens, de l’esclavage et du colonialisme. Elle est l’histoire de la liberté d’exploiter les femmes autant, sinon plus que les hommes dans les conditions inhumaines des usines et des mines du 19ème siècle et de la naissance des mouvements socialistes et féministes. Elle est l’histoire du suffrage censitaire et masculin et des luttes des femmes et des pauvres pour le suffrage universel. C’est l’histoire de la guerre civile américaine et du racisme institutionnel dont l’essentiel n’est aboli que vers la fin des années 60 suite aux luttes du mouvement pour les droits civiques des afro-américains. C’est l’histoire de violentes luttes de classes, de l’agitation révolutionnaire et des acquis sociaux obtenus de hautes luttes (grèves, manifestations, blocages…), par l’accession au pouvoir des factions réformistes de la gauche et les concessions d’une bourgeoisie qui a peur du renversement de son ordre social. C’est l’histoire des révolutions massacrées (Espagne, Allemagne, commune de Paris…), du fascisme, des crises financières et économiques à répétition et de deux guerres mondiales. L’Occident continue aujourd’hui de vivre de grands déchirements : batailles identitaires, luttes sociales sur fond de crise économique continue, oppositions entres démocrates et technocrates etc. Il est le lieu de la « trahison » des élites (les référendums européens par exemple) et du transfert des souverainetés nationales européennes à la bureaucratie de Bruxelles -lieu de la corruption légalisée sous le nom de lobbying– qui a toujours été la norme aux Etats-Unis. En même temps, l’occidentalisme reste omniprésent dans la culture (y compris les milieux se disant alternatifs ou anticonformistes) tunisienne et dans le champ politique et intellectuel allant de la droite moderniste jusqu’à l’extrême gauche. Seules les islamistes y échappent dans une certaine mesure, on pourrait s’interroger si ceci n’a pas participé à leurs succès. Même le camp socialiste qui devrait voir dans l’Occident, parangon du capitalisme surdéveloppé, tout ce qu’il répudie n’en est pas exempt. La nouvelle culture d’émancipation en Tunisie ne peut commencer que par la critique de l’occidentalisme. Seule la démystification de l’Occident et la compréhension de sa complexité nous permettront de mieux saisir notre réalité et notre place dans le monde.

L’Occident en pleine décomposition ne peut être notre avenir puisqu’il est déjà notre présent en Tunisie même. En se réappropriant les idées d’émancipation individuelle et collective que les pouvoirs capitalistes et impérialistes occidentaux usurpent et qui ont toujours été et continuent d’être brandies contre eux à l’intérieur comme à l’extérieur, notre nouvelle culture devra donner à la société d’autres buts que de « rattraper l’occident avancé » et sortir de cette unidimensionnalité par une rupture qualitative.

Notes

  1. Voir Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014
  2. Concernant, entre autres, le rapport des Gilets Jaunes à la voiture – symbole, en Tunisie, de l’appartenance à une certaine couche sociale – voir À propos des Gilets Jaunes par Jean-Claude Michéa.
  3. Idée selon laquelle les détenteurs de brevets de « bonne mentalité » doivent la prêcher à ceux qui ont une « mauvaise mentalité » ! La « bonne mentalité » étant bien sûr celle qui s’imagine occidentale.