Bref, l’on est en droit de se demander quelles sont les avancées enregistrées dans le pays en matière de préservation de notre environnement ? La question est légitime, surtout que des années durant, la propagande officielle s’est basée sur l’adoption d’un modèle de développement qualifié de « durable » qui garantit le droit des générations futures en un environnement sain. Depuis 2011, il est évident que l’environnement et la culture sont les principales victimes des sociétés en situation de crise. Cela est bien prouvé dans les pays en situation de conflit, où les considérations relatives à l’environnement sont reléguées aux oubliettes et deviennent un luxe dont personne ou presque ne parle.

Avant 2011, le pouvoir politique s’est arrogé le droit de parler d’environnement et ses organes de propagande ne faisaient que faire l’éloge de cette ligne, soutenus en cela par une pléthore d’associations alignées sur cette propagande. Cette situation a eu des conséquences assez graves dont on peut évoquer deux éléments: la quasi-disparition de la scène de presque toutes les associations défendant l’environnement et liées à l’ancien parti au pouvoir après sa chute et l’absence des idées développées par la société civile mondiale relatives à l’environnement, car la société civile « officielle » a joué le rôle de masque face à la dissémination de ces idées.

Pollution par le plastique

Force est de constater qu’après 2011, les problèmes d’environnement de la Tunisie se sont exacerbés et, certains, sont pratiquement inédits pour le pays, car masquées durant des décennies. En premier lieu : la pollution par le plastique qui est en train d’envahir pratiquement tous les milieux naturels et tous les environnements urbains. Cette pollution affecte pratiquement l’ensemble du pays, même des coins aussi reculés et loin de toute présence humaine (forêts, milieux steppiques et désertiques…). Jusqu’à ce jour, les voix appelant à limiter l’usage du plastique sont limitées et confinées à certains cercles. Il est pourtant simple de demander l’interdiction de l’utilisation des emballages plastiques et de les changer par d’autres qui soient biodégradables (papier recyclé par exemple). Il est important de souligner dans ce cadre la pollution par les microplastiques qui affectent pratiquement tous les maillons des chaînes alimentaires et des réseaux trophiques. Et il ne sera pas étonnant de voir ces polluants affecter les humains (si ce n’est déjà fait !), car ces éléments ont été trouvés dans les estomacs de nombreux animaux, aussi bien terrestres (oiseaux) que marins (mammifères, tortues…).

Gestion des déchets sans solution durable

La gestion des déchets solides constitue au fait un problème pour lequel aucune solution durable n’est encore à l’ordre du jour. Si l’on a adopté l’enfouissement des déchets de toute sorte, notamment pour les grands centres urbains, on est encore loin de voir les conséquences de cette politique sur l’environnement (pollution du sol et du sous-sol). Et on ne sait pas encore quelle politique adopter lorsque tous les sites d’enfouissement seront saturés. Les populations riveraines de ces sites souffrent de différents problèmes de santé liés directement aux polluants qu’ils engendrent (absence de ces manifestations dans des zones éloignées de ces « décharges contrôlées »). Le silence des autorités ne résout en rien le problème et risque de l’aggraver au fil du temps.

Décharge sur une plage près des usines de la SIAP à Sfax

Pas de régulation de la biodiversité

La Tunisie n’échappe pas à l’érosion de la biodiversité, fait indéniable au niveau mondial. La destruction des habitats naturels étant la cause principale de la disparition de ces espèces, et le pays ne déroge pas à cette règle. En exemple, les espaces naturels ne cessent de se réduire au fil du temps et les atteintes à l’environnement naturel ne cessent de s’amplifier. L’absence d’une règlementation contraignante et dissuasive (pas seulement par rapport à ce point) accorde pratiquement une impunité à tous les contrevenants, en plus de la faiblesse des organismes de contrôle de ces dépassements. Notons que ce phénomène ne cesse de s’amplifier avec les changements climatiques en cours. Les appels des scientifiques du monde entier[1] ne trouvent malheureusement pas écho parmi nous. Nous sommes malheureusement loin de disposer d’un inventaire de notre biodiversité[2], et leur état de conservation fait pratiquement défaut. L’absence d’autorité de régulation sur le sujet garde la porte ouverte à toutes les surenchères.

Chevêche d’Athéna, une espèce de plus en plus rare dans nos contrées

La perte des semences et variétés locales de plantes cultivées est une des facettes de l’érosion de la biodiversité. Même s’il existe un regain d’intérêt ces dernières années parmi le public, cela reste à notre avis insuffisant face à l’ampleur du phénomène. Les espèces invasives et exotiques, malgré leur importance économique et écologique ne font état d’aucun suivi sur le terrain. C’est particulièrement le cas des espèces signalées au cours des 20 dernières années. Un observatoire dédié à inventorier et suivre la progression dans l’espace de ces espèces est plus que nécessaire. C’est le cas notamment du charançon rouge qui affecte les palmiers du nord du pays et qui risque à terme d’affecter les palmeraies qui ont un rôle économique indéniable. Remarquons par l’occasion que certaines espèces introduites il y a bien longtemps et invasives (dissémination hors de toute forme de contrôle) font désormais partie de nos paysages, sans que cela n’évoque la moindre réaction (cas du ricin, d’origine tropicale, ou du tabac glauque, originaire du Mexique et du sud-ouest des Etats-Unis, pour ne citer que ces deux espèces-là). La liste de ces espèces risque de s’allonger au fil du temps si rien n’est encore fait. La principale espèce qui pose problème dans ce cadre est la « Morelle jaune » qui affecte les agro-écosystèmes en Tunisie centrale et qui risque de remonter vers le nord de la capitale (dernière observation personnelle dans la région de Borj El Amri).

Pollution industrielle

Les autres formes de pollution (du littoral, des zones humides…) sont celles qui suscitent les plus vives réactions et contre lesquelles les moyens mis en œuvre sont absents ou dérisoires (cas de la pollution du golfe de Gabès, de la pollution par les hydrocarbures de Kerkennah ou de Bizerte…). Ceci se complique par les rejets de polluants dans la mer ou dans des dépressions fermées, tant par les stations d’épuration que par beaucoup d’industriels (textiles, industries agro-alimentaires) ou aussi par les cours d’eau en crue. D’autres polluants sont pratiquement invisibles et non moins dangereux, à savoir les antibiotiques, les pesticides[3].

Usines du Groupe Chimique Tunisien à Gabès

Alternatives…

Pour ne pas aller loin dans l’énumération des problèmes d’environnement auxquels la Tunisie fait face, soulignons les pistes suivantes pour apporter des éléments de solutions possibles :

Il y a lieu pour la société civile de constituer des alliances pour pouvoir mobiliser l’opinion publique face à des urgences (changements climatiques, perte de la biodiversité, pollutions de natures diverses) ou à pousser les autorités à prendre des mesures urgentes et effectives (interdiction des plastiques par exemple). Il faut également plaider pour l’inversion des tendances de la perte de la couverture végétale naturelle, par des campagnes de plantation massives. Nous pouvons nous inspirer des campagnes pareilles un peu partout dans le monde, notamment en Inde, aux Philippines, Brésil, Kenya…

Impliquer les scientifiques dans le diagnostic et la proposition de solutions possibles aux problèmes d’environnement auxquels nous faisons et pourrons faire face. Il faut également expérimenter à différentes échelles des solutions innovantes au niveau local à des problèmes particuliers (permaculture, agroforesterie, traitement et recyclage des eaux usées ou des déchets…). Toutefois, il est nécessaire de s’adresser en particulier aux jeunes et aux enfants, pour adopter des pratiques respectueuses de l’environnement et leur prendre conscience des dangers qui guettent leur avenir.

Un dernier mot aux politiques qui semblent se foutre totalement des sujets évoqués ci-dessus, est que ces questions les guetteront tôt ou tard, et que s’ils ne sont pas conscients de ces priorités, ces dernières s’imposeront à eux un jour ou l’autre, comme on vient de le voir par la mobilisation des jeunes en Europe par exemple.

[1] Voir le site de Alliance of World Scientists, www.scientistswarning.org

[2] Si certains groupes sont relativement bien connus, d’autres le sont bien moins, ou nous sont complètement inconnus. Remarque relative surtout aux espèces animales non domestiques.

[3]Voir le dossier de la Presse de Tunisie daté du 11 avril 2019