J’ai voté pour Kaïs Saïed et je ne le regrette pas ! J’ai voté pour Kaïs Saïed alors que je conteste le point principal de son programme électoral : la suppression de l’élection des députés au suffrage universel direct. Si l’intention est louable – il est plus que jamais impératif d’aller au plus près du peuple, c’est l’un des enseignements de ce cycle électoral – je trouve que cette réforme constitutionnelle peut être dangereuse dans un pays qui reste en proie au régionalisme et même au tribalisme. J’ai posté sur Facebook la vidéo de l’enseignant de droit constitutionnel Jaouhar Ben M’barek expliquant les dangers d’une telle entreprise, un extrait qui a été partagé des milliers de fois. J’aurais pu le supprimer, j’ai décidé de le garder par honnêteté intellectuelle.

J’ai voté pour Kaïs Saïed tout en m’opposant à sa vision conservatrice voire réactionnaire de la société : je suis pour la dépénalisation de l’homosexualité et contre la peine de mort. S’agissant de l’égalité successorale, si je peux entendre le distinguo qu’il opère entre égalité formelle et justice, j’estime que la loi actuelle n’est ni juste ni égalitaire et que ses principales victimes ne sont pas les grandes bourgeoises mais bien les femmes rurales.

Et pourtant, j’ai voté pour Saïed ! L’idée de choisir Nabil Karoui ne m’a pas effleuré l’esprit, mais il me semble important de dire pourquoi je me suis opposé à cette alternative. Commençons par le programme. Les gens qui ont côtoyé le patron de Nessma savent qu’il a un mode de vie “libéral” mais ses propositions sur les sujets de société que j’ai déjà évoqués sont identiques à celles de son rival. Et pour cause : Karoui pense à tort ou à raison que son socle électoral ne l’aurait pas suivi sur un programme progressiste. Cela me fait penser à la volte-face du candidat au moment de l’affaire Persépolis.

L’affaire IWatch a révélé non seulement la dangerosité du personnage mais aussi l’image pas très progressiste qu’il a des femmes qui s’opposent à lui. Imaginer un seul instant que ce monsieur puisse disposer des moyens de l’Etat et du haut commandement des Armées fait froid dans le dos. Certaines personnes reprochent à Saïed sa rigidité concernant le respect des lois, je préfère pour ma part une personne qui respecte scrupuleusement la règle de droit à quelqu’un qui la viole allègrement. Le bras de fer avec la HAICA est là pour rafraîchir les mémoires de ceux qui ont oublié !

Par ailleurs, la propagande karouiste insiste sur l’entourage dangereux de Saïed (LPR, salafistes, islamistes, anarchistes…). On ne peut pas interdire aux gens de faire des choix mais on peut prendre des distances avec les plus sulfureux et le candidat indépendant l’a fait savoir en demandant expressément à la coalition Al Karama de cesser d’utiliser son image pour la campagne législative. En revanche, les déclarations de Karoui sur Rached Ghannouchi et ses rapports avec le terroriste libyen Abdelhakim Belhaj, reçu en majesté sur Nessma sont bien réels.

Enfin, je confesse avoir voté contre une classe (pas au sens marxiste du terme mais plutôt une frange de la société) : des personnes influentes dans les hautes sphères politico-médiatiques. Des gens que je désigne abstraitement par namat ou mignons. Des personnes hautaines qui s’autoproclament avocates de la modernité et de la démocratie. Ce sont elles qui ont trouvé des justifications à la phrase misogyne du défunt président BCE « ce n’est qu’une femme ! », ce sont elles qui ont défendu « les chars » de Zbidi. En réalité, cette caste est plus encline à défendre ses privilèges qu’à se soucier du progrès et des libertés. Je confesse avoir eu une pensée pour les mignons en glissant mon bulletin dans l’urne.

Résidant à l’étranger, je suis allé voter avant le débat télévisé. Un duel qui n’a fait que valider mon choix. J’ai même été surpris qu’un homme présenté comme un pro de la com’ soit à ce point mal à l’aise et je ne parle même pas de la modestie de son niveau intellectuel. En revanche, qu’il insinue que son concurrent soit atteint d’un cancer m’a profondément choqué. Ce monsieur est décidément prêt à tout pour arriver à ses fins !

D’aucuns me demandent pourquoi je ne me suis pas abstenu comme je l’ai fait au second tour de la présidentielle de 2014 ou pourquoi je n’ai pas voté blanc comme en 2017 en France lors du duel Macron – Le Pen. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur en allant voter. L’idée que Karoui, dont on a vu les dégâts qu’il a pu occasionner avec une chaîne de télévision, arrive au pouvoir et puisse disposer des moyens de l’Etat m’était tout bonnement insupportable. Il fallait s’y opposer démocratiquement. Les libertés et l’esprit de la révolution étaient en jeu.

Contrairement à certains de mes camarades, je n’ai pas basculé dans l’adoration du personnage de Saïed, ni dans sa détestation. Je ne vais pas me priver de le critiquer et je sais qu’il « ne m’enverra pas Amine » !