Suite à l’annonce du gouvernement de transition, je me permets de partager quelques réflexions sur le fond et la forme, puisque je pense, en toute honnêteté et mon avis bien sûr n’engage que moi, qu’au mieux on n’est pas en train de répondre aux aspirations de la majorité des Tunisiens et qu’au pire on est en train d’essayer de vider la révolution de sa substance afin de gagner du temps pour ensuite confisquer de nouveau le pouvoir absolu et détourner les événements au profit des tenants de l’ancien système, bref un 7 novembre-bis …la nomenklatura sera peut-être d’une couleur autre que le mauve pour ne pas attiser le mécontentement des Tunisiens …mais en gros ce sera le même système.

D’abord, je vais poser les hypothèses de travail comme on dit : il y a deux manières de voir les choses et d’envisager l’avenir :

– Soit on considère que les événements qui se sont déroulés depuis un mois sont des émeutes type Janvier 1978 ou émeutes du pain 1984…auquel cas on se dit, comme Gambetta que ‘la politique, c’est l’art du possible’ et qu’on peut se contenter de quelques réformettes cosmétiques (plus de liberté d’expression, plus de développement régional etc). On se dit que finalement, personne en dehors du système, n’est capable de gérer le pays …donc gardons les gens du RCD et faisons confiance au temps…Je ne partage pas ce point de vue, parce que, si nous n’avons pas la mémoire courte nous nous rappelons tous le ‘crescendo’ opéré par l’ancien tyran durant ces 3 derniers discours. Quand il maniant le bâton et la carotte avec le plus grand cynisme, et à la fin complètement aux abois il nous a joué ce grand sketch pathétique ‘je vous ai compris, je n’étais pas au courant, on m’a induit en erreur etc). Ce qu’il faut comprendre c’est que cette attitude ou cette stratégie n’est pas seulement celle du tyran déchu. Avec un minimum de lucidité et d’honnêteté intellectuelle, on comprend aisément que tout l’appareil RCD a fonctionné de cette manière

– Soit on confère que ce qui s’est passé est une véritable révolution (comme la révolution française ou autre) auquel cas des schémas révolutionnaires doivent s’appliquer. Moi j’adhère plutôt à la deuxième alternative. Le cas qui me vient immédiatement à l’esprit est celui de Juillet 1957 quand Bourguiba et consorts ont éjecté l’ordre beylical établi et instauré un ordre républicain…Alors ici la réponse à Gambetta viendrait de Danton : Pour vaincre les ennemis de la patrie, il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace….

Alors ici une question s’impose : aurait-on pu un seul instant imaginer Bourguiba et consorts établir un ordre nouveau en négociant avec certains membres de la famille beylicale ou les notables qui leur sont proches de former un gouvernement afin de garantir la continuité de l’Etat ? Ceux qui répondent oui peuvent arrêter la lecture ici, je n’ai plus aucun argument à leur proposer.

Soyons sérieux, je sais qu’on va me traiter de jusqu’au-boutiste, éternel insatisfait, révolutionnaire (ceux-là même qui sont fiers de cette révolution tunisienne me reprochent mon esprit révolutionnaire…allez-y comprendre quelque chose !). Alors je vais essayer de détailler un peu plus les raisons qui me rendent sceptiques après l’euphorie du début et les principales réserves qui à mon humble avis peuvent hypothéquer l’esprit de la révolution :

1- Sur la forme, le discours du ministre de l’Intérieur était assez scandaleux, la langue de bois est la même et l’arrogance aussi…Surtout le passage sur le fait qu’il est excusable de tabasser les manifestants puisque le pauvre monsieur n’a pas dormi depuis 15 jours …No comment…

2- Je peux admettre qu’on ait besoin de certains technocrates plus ou moins honnêtes et propres du RCD pour gérer le pays pendant cette phase délicate. Mais ici, deux pensées s’imposent : d’abord on devrait choisir des personnes qui se se plus ou moins démarquées de l’ancien dictateur depuis un certain temps, ceux-là au moins sont plus crédibles : je pense notamment à Zorgati, Sadok Rabah, éventuellement Smaoui et pourquoi pas des personnalités de l’époque Bourguiba dont l’âge et la santé permettent d’exercer des fonctions ministérielles pendant quelques mois par exemple Rachid Sfar. Ensuite, si les intentions sont bonnes et qu’il n’y a aucune tentative de temporiser pour ensuite faire rebondir la bête immonde (RCD ramassis d’opportunistes qui n’a plus rien à voir avec le parti historique qui a mené la lutte contre la colonisation) pourquoi ne pas s’engager publiquement dès maintenant à le démanteler dans un délai raisonnable ? On est bien d’accord que ce dont on a besoin dans l’urgence ce sont des compétences et des technocrates issus de ce parti….pas la structure elle-même …Si les intentions sont bonnes, cette coquille vide ne sert à rien, il faut donc le dire clairement. Quitte à ce que les RCDiste puissent par la suite reconstituer un nouveau parti (pas une pieuvre et pas une mafia politique …un parti normal comme tous les autres) sous une autre appellation. Il faut comprendre que le processus que nous devons mettre en place est quelque chose de colossal, et pour ceux qui pensent que l’Histoire peut nous aider a mieux lire le présent je vous renvoie à la dénazification de l’Allemagne et à la déstalinisation…des mesures ‘cosmétiques’ n’auraient pas fait le travail dans les deux cas !!!

3- J’ai beaucoup de respect pour les trois personnalités de l’opposition qui font partie de ce gouvernent. Principalement parce que ce sont des personnes qui ont lutté courageusement contre l’ancien système, parfois au prix de leur intégrité physique et qu’ils ne se sont jamais aplatis dans la situation d’ Inbitah généralisée qui a malheureusement paralysé la classe politique de ce pays pendant de décennie. Mais comme dit le proverbe qui aime bien châtie bien. Mon respect et ma sympathie ne me privent pas d’exercer mon esprit critique et ne me dédouanent pas de mon devoir de citoyen, à savoir demander des comptes à ceux qui me gouvernent. D’abord, avec tout le respect que je lui dois, j’ai des réserves sur Monsieur Ben Jaafar, qui s’est illustré par son silence total sur les médias durant les derniers événements ! Ensuite, ils faut que ces trois dirigeants gardent toujours en tête qu’ils n’ont jamais été à la tête de ce mouvement, ils ont pris le train en marche…ils l’ont soutenu certes (du moins dux d’entre eux) mais ils c’était un mouvement authentiquement populaire et spontané ou la rue a fini par avoir raison du dictateur déchu…Il faudrait donc qu’il respectent ‘el amana’ comme on dit … D’abord j’aurais préféré personnellement qu’ils puissent hériter de portefeuilles de la souveraineté, du moins certains d’entre eux. Autrement comment vont-ils peser sur les décisions cruciales qui devraient être prises dans les prochains jours ? Puisque certains amis m’accusent d’être un révolutionnaire romantique vivant dans un autre monde et me demandent un peu de pragmatisme je vais tenter d’accéder à leur voeu…Sérieusement, selon vous jusqu’où peut peser, en Tunisie et dans la situation actuelle, un ministre de la Santé ou de l’Éducation, sur les mécanismes de décision ? J’ai envie de dire sa marge de manœuvre ne va pas au-delà de la démission éventuelle pour protester contre les politiques du gouvernement…Ce qui sera la cerise sur le gâteau parce qu’il donnera un cadeau inespéré aux dinosaures du RCD qui sauteraient sur cette aubaine pour le remplace par un RCD pur jus et en nous assenant le discours ‘vous voyez l’opposition que vous avec réclamez ne fait pas preuve de bonne volonté, même quand on a été très généreux au point de les intégrer au gouvernement ils n’ont pas voulu coopérer pour l’intérêt supérieur du pays…On vous l’avait dit espèce de peuple ingrat, rien de mieux que le bon vieux RCD pour mener ce pays (elli taarefou kheir melli ma taarfouch…l’un des proverbes que je déteste le plus parce qu’il paralyse toute volonté d’innovation et de progrès). On pourra me reprocher de faire des extrapolations et des procès d’intention,je vous l’accorde, mais chat échaudé craint l’eau froide (celui-là est mon préféré par contre !) et on ne connaît que trop bien la machine infernale du RCD pour se permettre des illusions !

4- En bon Don Quichotte révolutionnaire, je vais essayer de pousser un peu plus l’analyse (quichottesque bien entendu) de la situation et de jouer l’avocat du diable. Supposons que ces messieurs (les 3 Opposants nouvellement promus Ministres) aient tenu compte de tout cela et qu’ils aient négocié comme préalable à leur participation au gouvernement des garanties draconiennes et des garde-fous pour que les choses ne dérapent pas de nouveau vers la totalitarisme et le règne de l’arbitraire. Dans ce cas, et dans le cadre de la liberté médiatique qu’on essaie de nous vendre, pourquoi ils ne s’adressent pas publiquement aux Tunisiens en expliquant dans les détails le ‘deal’ politique qu’ils ont négocié et les garde-fous mis en place ? S’ils estiment que ce n’est pas nécessaire cela voudrait dire que 1 : ils commencent d’ores et déjà à infantiliser le peuple en pensant qu’il ne doit pas être mis au fait de certaines tractations politiques, qui je vous rappelle vont façonner l’avenir de ce pays rien de moins 2 : Croient les gens u RCD sur parole, dans ce cas et pour pousser le raisonnement jusqu’au bout on aurait pu croire le discours du dictateur déchu et lui donner 3 ans pour appliquer ces promesses ! Si l’élite politique devient plus crédule et moins lucide que son peuple…elle doit céder sa place

5- Apparemment le fait que l’ancienne first Lay soit coiffeuse laisse encore des traces …Le nouveau gouvernement adore tout ce qui est esthétique et cosmétique : on nomme une commission pour lutter contre la corruption administrative (merci mais à ma connaissance les plus corrompus ce ne sont pas certains agents de l’administration…on a déjà oublié les grand rapaces ou quoi ?) on nomme un blogueur sympathique (contre qui je n’ai rien bien au contraire) pour faire croire qu’un vent de jeunesse et de liberté souffle sur ce gouvernement dont la moyenne d’âge physique est de 65 ans et politique 1300 ans (les méthodes Hajjaj Ibn Yusuf)…ça me rappelle étrangement les tentatives désespérées d’un pauvre énergumène aux abois qui essayait de sauver son fauteuil en promettant de rétablir youtube !

6- Ben Ali n’était pas un individu isolé …il est à la fois un symptôme à la fois sinistre et caricatural d’un système, système qu’à son tour il a continué à pervertir afin de mieux le contrôler…Aujourd’hui on s’est débarrassé de lui mais son système est encore là…Les mêmes causes finissent toujours par créer les mêmes effets ! Meilleure illustration : hier sur Fr24 notre cher Premier Ministre essaie de se retaper une virginité politique en se fendant d’un ‘moi aussi je n’étais pas au courant de l’ampleur de la corruption’. En plus il reconnaît avoir parlé au téléphone à son ancien boss de dictateur . Quid pourquoi il lui parle encore ???? ensuite soit il nous avance allègrement les mêmes arguments que l’autre ! C’est une insulte à l’intelligence des Tunisiens et c’est scandaleux …Soit il est sincère et dans ce cas, si pendant 11 ans, il n’a pas eu le temps de mesurer l’ampleur des dégâts, conséquence il est incompétent et déconnecté de la réalité du peuple …donc inapte à gérer le pays …Merci et au revoir…soit il savait et était complice par son silence et sa passivité et là c’est un fieffé menteur

Voilà, je pense qu’on doit rester vigilants et lucides….Dans toutes les révolutions, surtout au début, il y a des ennemis tant de l’extérieur (karakouz roi des singes d’Afrique kadhafi et autres gouvernement français qui commence à bouger soudainement !) et intérieur (diverses milices, RCD, hommes d’affaires véreux qui peuvent perdre leur privilèges etc…) qui guettent la révolution et essaient de lui asséner un coup mortel tant qu’elle est fragile ….Mais un nouveau-né est fragile…mais il a aussi une capacité formidable et étonnante de résister …surtout si son immunité lui vient du sein maternel…Ce sein maternel c’est la Tunisie et le lait maternel est le sang des combattants de la liberté qui sont tombés sous les balles de l’oppresseur pendant le dernier mois. Alors refusons le biberon et continuons de nous abreuver au sein maternel !

Tant qu’il a le peuple il y aura de l’espoir !

Il y a un proverbe tunisien qui dit ma doua el fom labkhar ken souek el har (aux grands maux, les grand remèdes) …Il y a aussi un autre qui dit qu’une montagne peut parfois accoucher d’une souris. Continuons à écrire l’histoire de notre pays et faisons en sorte que ce ne soit pas le cas !