Le 28 janvier les forces de l'ordre ont violemment évacué les manifestants de la place de la Kasbah dans des circonstances toujours inconnues. Source:FB

Condamnation, amertume, regret, incompréhension… voilà comment la majorité des Tunisiens a réagi aux évènements du vendredi 28 janvier. Certains habitants de la ville de Tunis (probablement une minorité) ont semble-t-il approuvé cette intervention des forces de l’ordre : pourquoi ces citoyens de seconde zone vont-il gambader encore devant la Kasbah, qu’ils rentent chez eux ! Malheureusement, il y en a encore qui versent (toujours) dans une discrimination régionale nauséabonde.

La symbolique des caravanes de la liberté est très forte : voilà que des autochtones de Sidi Bouzid, de Menzel Bouzaiane et de Kasserine sont venus jusqu’à la Kasbah pour clamer haut et fort leur refus de la composition du nouveau gouvernement. Une façon de dire que le voeu des martyrs n’est pas complètement réalisé… une revendication discutable, mais fort légitime. A mon avis, cette visite et ce sit-in ont véhiculé par la même occasion deux messages forts intéressants :

– La capitale n’est pas une cité interdite pour les habitants de ces régions défavorisées. Toute la Tunisie appartient à tous les Tunisiens. Et si le pouvoir central n’a pas daigné depuis longtemps à tenir compte de la situation particulièrement difficile de ces régions et n’a pas condescendu à leur détresse sociale et économique, c’est eux qui prennent désormais l’initiative en venant, arborés du drapeau Tunisien, crier leurs revendications. Des revendications politiques qui ont transcendé la problématique socio-économique pour continuer à épouser la flamme de la révolution.

– Considéré depuis des dizaines d’années comme un ministère technique sans envergure particulière, le premier ministère est désormais au-devant de la scène…Certainement les conditions actuelles et exceptionnelles ont fortement contribué à cette situation. Il est fort probable que le centre névralgique du pouvoir ne serait plus situé, dorénavant, exclusivement au palais de Carthage.
En se rendant de compte de la richesse des messages, de la singularité et de l’originalité de l’évènement, on s’attendait à une fin en apothéose, et au minimum à un épilogue qui ferait honneur à toutes les parties prenantes. Mais voilà, les forces de l’ordre sont intervenues (suite à des provocations et des jets de pierre ?), il s’en est suivi des saccages de plusieurs commerces dans la capitale, des chassés-croisés dans les ruelles de la médina. Cette intervention était semble-t-il très musclée, et un usage disproportionné de la force a été confirmé par plusieurs témoins.

D’abord le contexte de cette intervention : Suite à l’annonce de la nouvelle composition du gouvernement de transition (ou d’union nationale), les réactions n’étaient pas unanimes au sein de ces caravanes de la liberté. Le lendemain, et suite à une concertation entre le ministre de l’Intérieur et le Chef d’Etat Major de l’armée de terre, il était question de libérer les voies d’accès à la Kasbah des obstacles érigés par l’armée, et ce, pour faciliter la circulation des gens et l’activité commerciale de la Médina. Donc, l’intention première (selon la version officielle) des forces de l’ordre n’était pas d’évacuer la place de la Kasbah. Mais les bonnes intentions nécessitent de la communication, ce qui semble-t-il n’a pas eu lieu. Ainsi, le triste épilogue serait à priori expliqué par une défaillance de communication (la thèse des éléments intrus restant cependant à vérifier).

Sans doute, l’absence de leaders au sein de ces caravanes a précipité cet épilogue. C’est l’un des traits fondamentaux de la révolution du peuple tunisien : l’absence de leadership. Autant ce facteur contribue à la fraîcheur et à la vivacité de l’ère postrévolutionnaire, autant il est à l’origine d’une certaine indiscipline qui fait parfois dévier le militantisme de tout instant de ses objectifs.

D’autre part, le gouvernement provisoire manque par moment d’inspiration voire de génie politique, mais l’exercice est nouveau, et les circonstances ne laissent aucun répit pour la réflexion et pour l’ingéniosité. Et si le nouveau ministre de l’Agriculture, natif de Sidi Bouzid, avocat de profession et opposant à l’ancien régime était dépêché sur les lieux pour discuter avec ces manifestants «permanents» ? Je parierai qu’ils y auraient eu de fortes chances que la tournure de ces évènements et les péripéties de ce dénouement eussent différentes.

Dramatiser les gâchis de cet épisode relèverait de la sinistrose voire d’une incompréhension de la phénoménologie de cette révolution. En effet comme toute révolution, elle s’accompagne d’erreurs, de mésaventures, de sabotages, d’atermoiements et d’hésitations. C’est un apprentissage de tous les jours et de longue haleine, mais le changement est perceptible. Ne faut-il pas voir dans l’effort de communication du Ministère de l’Intérieur un signe d’une métamorphose en gestation. Désinformation diront certains, acclimatement provisoire diront d’autres. Personnellement, je dirai que le vent du changement va continuer à souffler et que la Tunisie est en train des ‘inscrire d’une manière irrévocable dans une nouvelle ère de liberté et de justice.
Dans les jours, mois et années à venir, des incidents et des accidents se produiront : les rentiers et les serviteurs zélés de l’ancien régime vont continuer à résister, discrètement, mais avec l’instinct (animal) de survie; les nouveaux gouvernants vont tergiverser et commettre des erreurs, mais je suis certain qu’au fil du temps, notre apprentissage de l’exercice de la liberté s’affermira et l’élan de réformes progressistes et équitables s’affirmera aux dépens des contre-révolutionnaires.

Peuple de Tunisie, Patience et Vigilance, ta révolution est en marche et elle volera très haut.

«Le vent du changement
Souffle droit dans le visage du temps
Telle une tornade qui sonnera les cloches de la liberté
»(*)

Oualid JAAFAR
Citoyen Tunisien

(*) Traduction d’un extrait de la chanson «Wind of change» du groupe de rock mythique Scorpions