Par Aymen Jridi

Si nous serions amenés à spécifier une société, nous la définirons telle qu’une dualité entre le peuple et ses relations, et la stabilité ne peut être assurée dans une société que si ces liens ou relations correspondent aux attentes du peuple. Si, par exemple, nous supposons que le peuple tunisien est un peuple musulman, alors le réseau de ses relations doit être cohérent avec l’Islam, et toute tentative d’instauration de constitution ou de lois qui ne tiennent pas compte de cette réalité est exposée à un risque d’échec et à des facteurs d’instabilité.

C’est ainsi que nous nous sommes résolus que le premier article de la constitution ne sera pas vraiment l’objet d’une controverse considérable, bien que dire que la religion de l’État tunisien est l’Islam n’a pas de sens en termes politiques compte tenu que l’État n’a pas de religion. L’État est un ensemble d’institutions qui ne sont pas en mesure de prier, de jeûner ou de faire le pèlerinage. C’est plutôt le peuple qui s’apparente à la religion et l’État est tenu de protéger cette religion de toute violation. Il est donc préférable de choisir un organisme indépendant qui s’assure de superviser le déroulement des affaires religieuses des citoyens. Et c’est à la hauteur de cette indépendance que doit être établie la séparation de la religion des affaires publiques. Une séparation plus ou moins équilibrée qui saura assouvir les expectations des deux parties, et qui saura garder leur coexistence et leur dualité. Une séparation qui n’empêche pas une partie d’admettre l’autre.

Si par un tel concept appelé laïcité nous sous-entendons cette séparation, alors ceci ne pose aucune contestation et n’invite à aucun débat. Mais si, au niveau de son application, les courants ont tendance à s’éloigner et à adopter une certaine dictature de la pensée alors place à la polémique.

Il faut avouer qu’entamer des discussions autour de la laïcité est un faux problème, un faux débat même que dans la plupart du temps mène à des attitudes conflictuelles, mais nous pourrions apporter des éclaircissements pour déclarer que nous sommes contre l’extrémisme des deux cotés. Contre une femme réduite à un symbole sexuel, contre une femme lapidée en plein public, contre l’action de couper la main au voleur dans le contexte actuel, contre une femme voilée qui traite une non voilée de mécréante. Néanmoins, l’idée même de ce qu’on dénomme aujourd’hui laïcité est enracinée dans l’histoire de l’Islam, où Ibn Rushd a reconnu la nécessité de séparer la philosophie de la religion, et donc le système de gouvernance de la religion, sans contrarier le gouvernement sur la religion et ceci est à l’origine intellectuelle de ce terme qu’est la laïcité.

Nous ne devons pas oublier que l’Islam est une religion de tolérance, et le courant laïc extrémiste ne sert que ceux qui ne souhaitent pas voir le succès d’un changement ou le fruit d’une révolution. Ce sont des forces archaïques dont nous devons se méfier. Généralement cette tranche désuète a toujours misé sur l’arriération de la conscience politique des masses, tandis que les révolutionnaires cherchent à accroître la prise de cette conscience. Ils profitent donc de cette ignorance politique pour nous implanter une seule idée mensongère: pas de démocratie sans laïcité.

Ces laïcs extrêmes espèrent par ailleurs importer le modèle français, et cette démarche n’est que profane et séculière, et qui est dans la plupart des cas confondue avec l’athéisme. Ce qui crée actuellement la tourmente à laquelle on assiste aujourd’hui entre les deux parts du peuple qui s’opposent. Afin de préserver l’équilibre des différentes entités, il faudrait implémenter une certaine dislocation modérée qui en premier lieu protège la religion de la persécution de l’État, et qui protège aussi les civils de la tyrannie de certains d’entre eux au nom de toute une religion ou doctrine religieuse. Nous n’acceptons pas qu’une élite se proclamant garante de la religion puisse prendre les commandes de l’État pour imposer leurs protocoles, ni une synarchie qui favorise tous les débordements, même involontaires, et nous noyer dans la politique de l’État dans l’État.

La laïcité n’a pas de tutelle sur la religion, mais au contraire ceux qui portent cette pensée peuvent coexister en toute quiétude avec les religieux, et ne seront en aucun cas écartés à cause de leur opinion dissidente. C’est ainsi que nous pourrons établir un État qui garantit la liberté d’exercer la vie politique, qui ne suspend pas son avancée technologique entre le dilemme du calife islamique et de l’État athée. On peut être musulman et contre l’exploitation de la religion pour les affaires politiques, ni de jouer sur les émotions des gens pour des profits personnels. Nous devrions plutôt chercher une alternative qui correspond à la nature du pays et ses caractéristiques. Non pour un État islamique qui s’approprie la religion et non pour un état profane fondé sur une laïcité occidentale et une distorsion de l’identité.

Aymen Jridi
Membre du bureau politique du Mouvement pour le Changement Social.