La campagne du parti Ennahda a débuté à Sidi Bouzid, berceau de la révolution. Photo Reuters

J’ai appelé il y a peu à faire confiance aux hommes d’Ennahda, et cela m’a valu des critiques. Je voudrais y répondre en clarifiant la situation politique de notre pays au lendemain des élections.

Le désarroi actuel de nombreux compatriotes face au succès impressionnant d’Ennahda est en fait le résultat, je puis dire, d’une erreur majeure commise au lendemain de notre Révolution. Ceux qui sont sortis dans la rue s’exposer aux balles de l’ancien régime policier l’ont fait pour se débarrasser de la dictature en tant que système politique, au profit d’un régime qui respecte la dignité de chacun et d’une société solidaire et fraternelle qui est garante de notre vivre ensemble.

Malheureusement, au lendemain de la Révolution, au lieu d’assister à l’union de toutes les forces vives de notre peuple, toutes tendances confondues, au sein d’un gouvernement révolutionnaire exprimant la volonté du peuple et élaborant un programme précis de refondation de l’Etat et de ses institutions, nous nous sommes surpris d’être appelés à des élections, d’abord d’un Président, puis d’une Assemblée nationale, et pour finir, d’une Assemblée constituante.

C’est là l’erreur fatale à l’origine de la confusion et du desarroi qui habitent bon nombre d’entre nous. C’est l’épisode électif qui pose problème, parce qu’injustifiable. Certes on l’a justifié en parlant de quête de légitimité. On a trop vite oublié que la légitimité est revenue au peuple qui a dit son mot sur ce qu’il veut et sur ce qu’il ne veut pas. Le peuple a remis son sort entre les hommes politiques non pas pour faire triompher telle ou telle idéologie, telle ou telle opinion politique ou même économique, mais pour édifier ensemble un nouvel Etat et parer aux urgences économiques et sociales.
Après les élections du 23 octobre, nous nous trouvons au point de départ, nous nous trouvons face à la même exigence : édifier ensemble notre nouvelle maison commune. Il nous faut comprendre que les élections malgré qu’elles ont eu lieu, ne changeront rien quant aux nécessités voire l’urgence des objectifs des réformes fondamentales de l’Etat et de l’instauration de la solidarité sociale entre tous les Tunisiens quels que soient les hommes ou les tendances qui sont appelées à les mettre en oeuvre.

C’est ce qu’Ennahda a bien compris en appelant à la formation d’un gouvernement le plus large possible, non pas parce qu’Ennahda est généreuse, mais parce qu’elle a compris qu’il s’agit là d’une exigence révolutionnaire, quel que fut le « gagnant » de cette consultation électorale.

Car, ce gouvernement qui a trop tardé – puiqu’il aurait dû se constituer au lendemain de la Révolution – aura pour programme fondamental : la réalisation des objectifs de la révolution, en mettant au point une sorte de feuille de route pour les réformes de l’administration et des rouages de l’Etat conformément à l’esprit et à l’élan révolutionnaire : concrétisation de la dignité du Tunisien, préservation des libertés fondamentales de conscience et d’expression, et en matière économique, l’instauration d’une meilleure justice sociale.

C’est pourquoi nous devons nous dire aujourd’hui : cessons de nous occuper des colorations idéologiques ou politiques des uns et des autres, exacerbées malheureusement avec les regrettables élections. Notre seule garantie fondamentale pour notre marche actuelle, c’est notre attachement au programme révolutionnaire, quels que soient nos partenaires. C’est en nous investissant massivement dans la réalisation des objectifs de la Révolution que nous dépassereont définitivement nos suscptibilités et appréhensions idéologiques ou politiques qui trouveront leur solution dans la réalisations mêmes de ces objectifs.

J’ajouterais enfin une remarque à l’adresse de ceux qui craignent une dérive fondamentaliste religieuse dans le moyen terme. Ceux qui formulent de telles craintes n’ont-ils pas plutôt intérêt à encourager Ennahda pour l’aider à conforter ses positions modérées et fidèles aux principes révolutionnaires face aux forces rétrogrades qui sont tentées de la pousser dans leur camp. N’est-il pas un devoir révolutionnaire de soutenir Ennahda dans sa lutte contre ces extrêmistes en dénonçant de la manière la plus ferme l’usage de la violence, contraire au respect de la liberté de conscience et d’expression qui sont les acquis les plus chers de notre Révolution? Formons un front uni contre toute forme de terrorisme idéologique ou politique pour la concrétisation de notre Révolution et pour préserver nos libertés! Nous sommes condamnés à réussir ensemble dans la fidèlité à ceux qui sont morts pour que nous puissions tenir notre destin en mains.