L’amoureux de la nature que je suis se fait toujours plaisir à partir dans de longues randonnées solitaires, arpentant des heures durant les cols et les canyons du massif montagneux qui encerclent ma ville natale, Metlaoui. Il m’arrive alors régulièrement de rentrer à la maison avec dans ma besace des étuis de cartouche vides, douilles, débris de grenaille et de projectiles divers. Un bric-à-brac de munitions militaires anciennes, marquées par le souffle répété du temps, et que je débusque au hasard de mes cheminements sur ces hauteurs de la cité minière. Ces vestiges rouillés sont autant de témoignages qui me rappellent à chaque fois qu’une guerre, pas si lointaine, avait trouvé terrain dans ces coins reculés, aux paysages à l’apparence paisibles. Ces lieux sont en effet connus pour avoir été une place forte pour les réseaux des fellaguas de la région qui s’y étaient établis, et qui, bien que modestement armés, profitaient des reliefs escarpés et des nombreuses gorges étroites pour mener leur entreprise de harcèlement continu des troupes coloniales, visant plus particulièrement les voies ferrées par lesquelles l’occupant français acheminait le minerai de phosphate extrait des mines de la région. Maman, bientôt centenaire, aime encore me parler de ces batailles-là ; n’oubliant jamais de me rappeler au passage l’histoire de cet étrange volatile blanc qui, les jours de combat, ne cessait de tournoyer au-dessus des têtes, tel un ange ailé envoyé d’on ne sait où pour veiller à la sécurité des combattants ! Batailles, hélas, nulle part répertoriées dans les manuels de l’Histoire officielle tunisienne. Nombreux sont les martyrs, j’en compte parmi eux un oncle, qui y étaient restés. Certains d’entre eux ont leur nom inscrit sur la stèle érigée à leur mémoire ; d’autres n’ont même pas eu la chance d’y figurer, ignorés, pour d’obscures raisons, par ceux-là mêmes qui, tout juste le colonisateur parti, se sont érigés en “gommeurs de l’Histoire” !

Nombreux autres groupes de fellaguas (terme, faut-il le rappeler, qu’on leur a inventé, les réduisant à des brigands, détrousseurs… tout sauf des combattants pour la liberté !) avaient également pris quartier dans le Sud tunisien, tout autour des agglomérations de Gafsa, de Kasserine et de Sidi Bouzid, participant activement au mouvement de libération nationale. On allait jusqu’à parler à l’époque d’un triangle de résistance “Hamammas-Jlass-Bni Bouzid“. Et c’est ainsi que petits, au lendemain de l’indépendance, je me rappelle que nos soirées étaient bercées par le récit des épopées héroïques des Dagbagi et autres Lassoued et Ben Sdira. Des noms qui, là encore, ont peu à peu déserté nos mémoires ; remplacés, à coups de propagande et d’usurpation médiatiques dirigées, par d’autres noms venus d’ailleurs (- et qu’il ne me paraît pas opportun de citer ici, par souci d’éviter toute polémique infructueuse dans le contexte actuel encore tendu) ! Un processus d’épuration mémorielle méthodiquement entrepris, et qui n’avait pour but que de canaliser toutes les attentions autour de la seule figure du “combattant suprême”, pour en fin de compte nous imposer une lecture reformatée, uniforme, de l’histoire de notre cher pays.

Le Sud n’a pas seulement offert des combattants à la cause nationale. Il a également enfanté nombre d’écrivains et poètes, dont le plus grand reste sans conteste Aboulkacem Chebbi, qui mieux que tout autre a su enflammer le patriotisme du peuple et le transcender dans sa marche vers la liberté. En ces temps-là, quelque part plus au Nord, et avec l’aval des autorités coloniales elles-mêmes, d’autres hommes, bien plus présentables, au verbe plus raffiné, se mettaient en place, se passant comme devise : “Battez-vous… nous nous chargeons du reste !” Ces politiciens, fils de bonnes familles, éduqués sur les mêmes bancs d’école que leurs petits camarades français, avaient une maitrise de la communication et une connaissance aiguisée des rouages de la politique. Confortablement attablés dans leurs salons, ils s’activaient à la planification de l’après-indépendance et procédaient déjà à la distribution des postes politiques et administratifs. Et c’est ainsi qu’en peu de temps, l’occupant à peine chassé, la carte de la nouvelle Tunisie allait être dessinée. Elle faisait apparaître ce qui allait peu à peu s’apparenter à une stratégie délibérée de confiscation du pouvoir et une mainmise clanique sur les richesses nationales. Les vaillants habitants du Sud tunisien, en particulier, relégués dans un statut de citoyens de seconde zone, se voyaient largement exclus des centres du pouvoir. N’ayant point de mot à dire, ils n’étaient invités qu’à entériner des choix que d’autres s’étaient chargés de faire à leur place. Un fait accompli qu’ils durent supporter durant plusieurs décennies, oscillant entre résignation et révoltes sporadiques réprimées dans le sang. Le musèlement de toute parole, l’affairisme sans scrupule et la corruption instituée sous le régime Benaliste allaient inévitablement conduire au point de non-retour, et provoquer l’explosion d’une colère longtemps refoulée et l’embrasement des rues. Par son immolation, Mohamed Bouazizi offrait son corps en étincelle, signant par là même “un acte symbolique fondateur” à un soulèvement populaire plus élargi qui allait tout emporter sur son passage. En tête des cortèges une jeunesse désabusée, à qui on n’offrait de choix autre que d’aller se jeter à la mer pour une hypothétique et dangereuse traversée vers d’autres horizons supposés meilleurs. Le monde entier allait alors entendre parler ce 14 janvier 2011 de la révolution de ce petit peuple que l’on disait pacifique, docile, et assister en direct à la chute d’un dictateur que d’aucuns n’avait imaginé partant. Une belle page écrite ce jour-là est venue s’ajouter au grand livre de l’histoire humaine. Une révolution qui plaça les gens du Sud au premier rang, témoignant une fois encore de leur dévouement et de leur courage face à l’épreuve du feu. Une révolution qui vint enfin lever le voile sur l’étendu des injustices endurées. L’impensable survenant, lorsque des millions de tunisiens, encore tiraillés entre inquiétude et euphorie, découvraient au grand jour des visages de concitoyens comme sortis d’un autre âge. Des visages décharnés, portant sur eux les stigmates de la malnutrition, en totale contraste avec une Tunisie que les instruments de la propagande officielle se flattait de peindre comme modèle de prospérité et de progrès. Des milliers de familles, avec vieillards et enfants, jetés à l’écart, contraints à la survivance dans des cités vétustes à la périphérie de villes comme Sidi Bouzid ou Kasserine. La révolution mettait ainsi à nu l’ampleur des mensonges entretenus et démasquait le visage, jusque-là caché, d’une tout autre Tunisie.

Plus de deux mois ont passé. Qu’a-t-on vu de neuf ?

Tout peuple qui se révolte est un peuple qui marche vers le meilleur. Vers un avenir plus ouvert, une liberté créative, une vie plus épanouie… La révolution, nous tunisiens, nous l’avons faite. Le monde entier nous a vus la faire. Elle nous a grandis, nous a unis, et nous a emplis tous d’une fierté jamais ressentie. Deux mois ont passé depuis. La raison commande maintenant de redescendre de notre petit nuage, et regarder de face les réalités qui s’imposent à nous. Les jours passant, beaucoup des gens du Sud, moi le premier, pouvaient légitimement espérer qu’un nouveau jour allait se lever. Que le système établi jusqu’ici allait s’abolir et que les pratiques détestables d’hier étaient vouées à disparaitre. Les espoirs suscités par la révolution sont tels qu’il ne peut en être autrement ! Il n’a pourtant pas fallu attendre longtemps pour voir apparaitre quelques signes qui n’incitent pas à l’optimisme, tendant même à confirmer, déjà, que la gouvernance par le mépris semble avoir de beaux jours encore devant elle ! Il est ainsi, entre autre, si révélateur que pas un de tous ces ministres qui se succèdent n’a daigné jusqu’à ce jour “descendre” jeter un œil sur ce Sud meurtri, encore et toujours en mal de consolation. Un rien pourtant, quelques paroles, une poignée de main, adressés à ceux-là qui ont offert ce qu’ils ont de plus précieux, leurs enfants, pour notre liberté à tous, aurait aidé sans doute à apaiser les esprits et faire taire quelque peu les rancunes enfouies et les tensions qui persistent ces jours-ci. Décidément, le Sud est toujours si loin ! Et il est toujours si fatiguant d’y aller !

A la question posée ci-dessus, et sans trop hésiter, je suis donc tenté de répondre par : RIEN. Un grand rien… Tout au plus, je veux bien le concéder, y a-t-il eu une parole qui s’est libérée. Et c’est déjà ça ! La peur s’en allant, les langues longtemps entravées se mettent à délier. Autour des tables de cafés, au coin de chaque rue, on se fait plaisir à s’exprimer et à se confesser. Dire tout ce que l’on ne pouvait pas dire… On hurle même dans les mégaphones. On s’égosille à dénoncer pêle-mêle toutes les injustices du monde et expurger toutes les frustrations refoulés… De la parlotte à tout-va ! Encore et encore de la parlotte… Et l’on se sent tous comme un devoir national de participer à l’élaboration de ce monde nouveau que l’on s’imagine plus juste, plus beau. Chacun y allant de la constitution de son comité de sauvegarde de quelque chose ! Beaucoup se sont même mis en tête de s’ériger en “défenseurs de la révolution”, sans que l’on sache au juste quelle révolution entendent-ils défendre, ni de quelle autorité avaient-ils tiré une telle légitimité de représentation ? La révolution parait être une affaire si rentable que même les vendeurs de lessive s’y mettent ! On rit tellement ces jours-ci, à entendre tout et n’importe quoi, que l’on finit certaines fois par en pleurer ! Une multitude de têtes que l’on voit parader partout, et qui ne sont pourtant pas toutes si nouvelles. Il y a du déjà vu chez eux ! Du réchauffé, à peine rehaussé avec de la sauce du patriotisme retrouvé ! Tout en eux les trahit, les postures adoptées comme le discours qu’ils tiennent. Et il va falloir du courage et de la mémoire au petit peuple pour ne pas se laisser berner. Démêler le faux du vrai. Débusquer parmi ce nœud de frelons prétendants à l’investiture, tous ceux, et ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pense, qui dressaient hier encore des lauriers à Ben Ali et ne ménageaient pas leur effort pour plaire à la diabolique Leïla ! Il me brûle ainsi de connaitre quelques menu-détails concernant l’emploi du temps de bon nombre de ces gens-là durant les heures et les jours de terreur qu’a connus notre chère patrie. Où étaient-ils seulement ? Et que faisaient-ils au juste ? Il n’est sans doute pas hasardeux de parier qu’ils n’ont fait que suivre la révolution assis dans leurs salons, encore une fois, à regarder leurs chaînes de télévision favorites. Tout au plus, pour étayer leur fanfaronnade, peuvent-ils faire valoir quelques clichés de photos prises parmi la foule de l’avenue Bourguiba, le lendemain de la libération, et alors que le dictateur, parti la veille avec ses valises chargées d’or, entamait déjà son pèlerinage à Riad ! Les français appellent ceux-là “les révoltés de la 25ième heure”. Ceux qui se montrent quand tout est fini déjà ! Une fois que le sang a séché, que les cadavres sont enterrés et que les banquets sont dressés ! Ces gens-là, rappelez-vous de ce que j’écrivais plus haut, sont de la même argile que ceux qui ont sévi le lendemain de la décolonisation ! La même classe de politiciens racoleurs. Les mêmes tronches de bureaucrates, aux attitudes mesquines, rompus à l’exercice du retournement de veste ! Et je ne parlerai même pas de ces autres vieillards, à la santé et à l’élocution toutes deux chancelantes, et que l’on a ressortis de la naphtaline, à quatre-vingt ans passés, pour venir parler à la jeunesse des facebookers !

La démocratie, nous devons tous en convenir, ne peut aucunement se décréter d’un trait de plume. Elle ne peut non plus prendre pleinement forme du jour au lendemain. Il s’agit là d’un processus “civilisationel”, lent et long, impliquant un profond changement dans les mentalités comme dans les pratiques, et devant faire appel à des institutions aptes à le conduire. On ne peut raisonnablement exiger tout, tout de suite ! Je conçois ainsi, sans mal, qu’une certaine indulgence doit être de mise au regard de l’exceptionnalité des évènements survenus. Cela dit, il est de cet idéal même que toute révolution naissante incarne, et à défaut de fournir des réponses immédiates à des situations anciennes et complexes, que de commencer déjà par lancer des signes qui redonnent de l’espoir à un peuple longtemps opprimé et qui se meurt d’envie d’exercer sa liberté, et lui dessiner les contours d’un “destin nouveau”. Le Sud, j’y reviens, a longtemps pâti d’une politique de mise à l’écart et d’oubli. Un tel schéma ne peut perdurer. Et il est impératif au vu de la nouvelle donne de repenser aujourd’hui notre mode de gouvernance et réfléchir à un nouveau Contrat National (Mouâhada Wataniya). Lequel contrat doit redéfinir les bases d’une citoyenneté nouvelle, incluant tout à la fois un partage plus équitable des richesses et un rééquilibrage des centres de pouvoir en Tunisie. La jeunesse du Sud s’est massivement et énergiquement soulevée pour le réclamer. Cette même jeunesse s’impatiente de voir, ne serait-ce qu’une ébauche, d’un changement effectif qui le réconcilie avec la politique et lui rouvre des portes d’espoir. Elle ne se résoudra certainement pas à accepter qu’on rétablisse un ordre jugé injuste en vigueur jusqu’ici, ni même à ce qu’on lui présente des semblants de remèdes qui n’amélioreront en rien son quotidien. Cette révolution est d’abord la leur, et on ne la leur volera pas ! Il y a dans le Sud des honnêtes et intègres patriotes, parmi lesquels, contrairement au passé, des élites cultivées, sans doute parmi ce que la Tunisie a formé de meilleur ces dernières décennies, et qui n’entendent pas rester muettes. Ceux qui en doutent se trompent. Et si certains sont aujourd’hui tentés de reprendre les mêmes bonnes vieilles pratiques, croyant pouvoir piper les dés comme ils en sont coutumiers, et pour finir par décider à notre place et nous imposer une énième fois encore leur dictat, je ne les conseille pas de poursuivre dans ce chemin ! Qu’ils se ravisent vite. Tout indique que les choses ne se dérouleront pas comme autrefois. Plus rien ne se passera selon le même schéma qu’il y a cinquante ans. Les hommes et femmes du Sud sont là. Bien décidés cette fois-ci à se battre et à faire entendre leur voix. La Tunisie nouvelle ne se bâtira pas sans eux, ni à leur dépens… Qu’on se le dise : la révolution est loin d’être finie !