Par Ahmed Chaari,

C’est très dangereux ce qui se passe actuellement en Tunisie : L’opposition se livre à un jeu mortel qui va tuer la démocratie, l’alternance au pouvoir et tout le merveilleux processus transitionnel que nous menons avec succès jusqu’à présent.

Hélas, Beji Caid Essebsi, le ministre à triple vies politiques (plusieurs fois ministre sous Bourguiba, Président de l’assemblée nationale sous Ben Ali et Premier Ministre sous Foued Mbazaa), soutient l’opposition dans ses démarches et veut retourner coûte que coûte au pouvoir, sans même patienter jusqu’à la prochaine échéance électorale. Il s’imagine, de surcroit, comme un parrain de la Tunisie, un sauveur de la nation. Ça ne lui a pas suffit de contribuer, dans une certaine mesure, à l’échec de la première République ; il veut interrompre le processus démocratique bien lancé et très promoteur en Tunisie.

Dès l’annonce des résultats des élections et de l’échec retentissant de la famille politique de Beji Caid Sebssi, à savoir la gauche progressiste et à sa tête le leader favori des sondages Ahmed Nejib Chebbi, l’opposition a accepté avec amertume la victoire d’Ennahdha et ne cache pas son dégout par rapport au choix du peuple Tunisien. Elle a été d’avantage écœurée quand Mustapha Ben Jaafar s’est allié avec Ennahdha pour former le gouvernement.

Au lieu d’analyser les causes de son échec aux urnes et préparer sérieusement les prochaines élections, l’opposition ne cesse d’orchestrer des manœuvres politiques afin d’empêcher le gouvernement légitimement formé de fonctionner sereinement.

Nous ne demandons évidemment pas à l’opposition d’arrêter de jouer son rôle. Nous souhaitons que celle-ci soit un contre pouvoir utile et une force de propositions pour contribuer à l’équilibre nécessaire d’une vie démocratique. Les citoyens pourront alors juger de son action et éventuellement l’élire dans les prochaines élections. En revanche, pousser au blocage économique avec l’idée de présenter Beji Caid Essebsi comme l’homme de la situation n’est en aucun cas admissible : C’est anti-démocratique !

Un message fort est à adresser sans tarder à l’opposition et à Beji Caid Essebsi : le peuple a pris son destin en main et personne ne pourra dorénavant accéder au pouvoir sans passer par les urnes dans le cadre d’une élection libre et transparente.

Un bref regard sur l’histoire moderne de la Tunisie depuis 1956 montre qu’elle a vécue deux longues périodes sous un sauveur de la nation. De 1956 à 1987, c’était l’ère de Bourguiba, “le combattant suprême”. De 1987 à 2011, c’était l’ère de Ben Ali, “l’artisan du changement”.

En effet, Bourguiba était présenté comme l’homme à qui tous les tunisiens sont redevables, l’homme de l’indépendance et de l’état moderne. Il est vrai que son empreinte personnelle sur l’organisation de la lutte contre le colonialisme Français et l’efficacité de ses choix stratégiques pour l’édification d’une Tunisie souveraine et moderne sont indiscutables. Néanmoins, la glorification et l’éloge exagérées de sa personne ont fini par faire de lui un dictateur. Tout son entourage, y compris Beji Caid Sebssi, l’a laissé pourrir au pouvoir et tomber tout seul comme un fruit mûr. Ils sont donc responsables de l’accès du “ripou” Ben Ali au pouvoir et l’entrée du pays dans une seconde ère dictatoriale encore plus rude.

Dans la seconde période, Ben Ali a été également présenté comme le sauveur du peuple. C’était “l’artisan du changement” qui avait répondu présent à l’appel de la patrie dans la nuit du 6 au 7 novembre 1987. Et donc, l’homme à qui on devait la libération de l’ancien régime présidé par le vieillard Bourguiba. Cette illustration, complètement erronée, nous a donnés 23 ans de pouvoir absolu et une dictature parmi les plus vicieuses du monde arabe, voire du monde entier.

Le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a pu réaliser un exploit hors norme : Il a poussé le dictateur à quitter le pays et il a fait tomber le système mafieux. Ce peuple a pu, enfin et pour la première fois, inverser les rôles.

C’est lui qui a sauvé le pays et les opposants politiques. Il leur a offert la liberté et la possibilité d’exercer la démocratie. Il a également donné à Beji Caid Essebsi une nouvelle vie politique, celle qu’il croyait lui même morte en 1991.

En contre partie, Beji Caid Essebsi et l’opposition n’acceptent pas les choix de ce grand peuple et s’estiment correcteurs de parcours. Ils mènent conjointement des démarches visant à nous renvoyer à la case départ, à savoir présenter “Si Beji” comme un troisième sauveur de la nation qui prendra le pouvoir après avoir destitué un gouvernement élu légitimement.

Mais sur quelle légitimité s’appuie Beji Caid Essebsi pour se permettre de s’adresser au peuple Tunisien en tant que sauveur? Pourquoi voudrait-il empêcher la Tunisie de poursuivre son parcours, aussi rocambolesque soit-il, sur la voie de la démocratie ? Pourquoi voudrait-il nous priver de savourer les plus beaux moments de passation pacifique et civique des pouvoirs, comme ceux que nous avons fièrement vécus le 13/12/2011 entre MM. Marzouki et Mbazaa et le 26/12/2011 entre les gouvernements entrant et sortant ?

Cette manœuvre, initiée par le communiqué de Béji Caid Essebsi, ne devra point passer. Elle est très dangereuse pour l’avenir démocratique de la Tunisie. Le peuple devra barrer la route à toute personne désignée ou auto-désignée pour occuper le poste de chef d’état ou chef de gouvernement. Aucune exception ne devra être accordée, ni à “Si Béji”, ni à un autre. Chacun devra passer par les urnes !

Quant à “Si Beji”, nous ne pouvons que lui souhaiter une bonne et heureuse retraite, très bien méritée à 86 ans !