Le premier ministre, Abdallah Jebali et le Président de l’Assemblée constituante, Mostapha Ben Jafar lors des célébrations de la fête du Mouled à La grande mosquée de Kairouan.

Après avoir mis en place avec succès les instances politiques du pays, à savoir la Présidence de la République, le gouvernement et l’organisation interne de l’assemblée constituante, les élus du peuple commenceront bientôt la rédaction de la constitution de la deuxième République. L’article 1 sera immanquablement le premier sujet lancé au débat et suscitera sans aucun doute beaucoup de divergences, de déchirements et de polémiques.

En effet, l’article 1 de l’ancienne constituante définissait la Tunisie comme un « État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». Cette formulation, notamment celle liée à la religion, alimente le débat car certains estiment que l’état n’a pas à avoir une religion et que les Tunisiens ne sont pas tous musulmans. Dans le même contexte, ils demandent la laïcité de l’état, avec en référence, pour la plupart, celle appliquée en France depuis 1905. Or, en regardant de près le sujet, on constate que la laïcité est un concept large qui peut prendre plusieurs formes. Les français ont choisi de l’appliquer sous une forme de séparation entre l’église et l’état (La gestion des lieux de culte est attribuée à des associations cultuelles). En Turquie, c’est l’état qui contrôle la religion, finance les mosquées et forme les imams.

Il est à noter que ce même sujet de laïcité a failli créer des divisions dans la société tunisienne quand il a été débattu en mars 2011 au sein de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, présidée par Yadh Ben Achour. A l’époque, aucune instance n’était légitime. Il était alors plus judicieux de clore le dossier, de se concentrer sur la réalisation des objectifs de la révolution et d’atteindre dans de bonnes conditions les élections du 23 octobre 2011. Cependant, le mini débat lancé nous a permis de constater combien les avis étaient divergents et éloignés les uns des autres et la difficulté de les réconcilier.

Maintenant, après les élections, chaque composante politique peut apprécier sa représentativité et son droit à s’exprimer au nom du peuple tunisien. En conséquence, un débat légitime, que nous espérons de grande qualité intellectuelle, devrait s’installer.

Le devoir du peuple ? Accompli avec mention très bien !

Le monde entier avait des raisons de saluer le peuple tunisien et de reconnaître son génie. En effet, le peuple a réalisé en peu de temps ce que son élite essayait de faire depuis plusieurs années. Il a chassé Ben Ali du pouvoir et a poussé de toutes ses forces pour détruire le système dictatorial, reconstruire un nouveau système démocratique et instaurer une vie politique ouverte et libre.

Durant 23 ans de tyrannie, le peuple a encaissé plusieurs coups montrant parfois des signes de faiblesse qui ont désespéré, voire inquiété, certains observateurs et opposants. Mais, dès que le rapport de force a changé en sa faveur, le peuple a agit rapidement et intelligemment de manière à mettre Ben Ali dehors a minima de dégâts et de temps. Nous devons reconnaître ici qu’un concours de circonstances a fait que le 14 janvier 2011 soit une journée décisive dans la chute du régime. L’exploit est tout de même attribué au peuple car les acteurs principaux de cette journée, en l’occurrence la Brigade Anti-Terrorisme, la sécurité présidentielle et les politiques responsables, sont des Tunisiens et appartiennent au peuple.

Le peuple a pris une deuxième fois rendez-vous avec l’Histoire et a pu confirmer sa maturité et son génie en matière de participation politique. Il a œuvré avec toutes ses composantes à réussir les élections du 23 octobre 2011. La qualité d’organisation, le taux de participation, la transparence étaient au rendez-vous.

Tous les acteurs de la scène politique (hommes ou femmes politiques, journalistes, analystes, observateurs tunisiens, etc.) sont donc redevables au peuple Tunisien. Sans sa révolution, ils ne pourraient jouir de cette liberté d’expression et d’action. Les membres de l’assemblée constituante sont donc, à ce titre, deux fois redevables au peuple. Ce dernier leur a en effet donné la liberté, et le privilège d’action en son nom.

Où réside le défi intellectuel ?

L’élite est dans l’obligation d’être au niveau du génie du peuple tunisien. Elle doit mettre en place une constitution juste, solide et pérenne. Concernant l’article 1 et la relation état – religion, l’assemblée constituante doit faire preuve d’innovation et d’originalité. Elle doit s’appuyer sur une pensée libre, imaginative et créative pour offrir au monde un nouveau modèle.

L’audace et le travail intellectuel seront indispensables pour trouver notre propre modèle. La question est de se séparer du dogme et de trouver un compromis différent de tous ceux qui existent. L’ouvrage doit être adapté aux spécificités tunisiennes, tenant compte de toutes les sensibilités et tendances. C’est ici que réside le défi intellectuel. Il ne s’agit pas de nous parachuter un modèle déjà existant plus ou moins révisé, qui mettra de facto une partie des tunisiens à l’écart. Il s’agit bien de créer une œuvre de sincérité et de réconciliation loin de la brutalité et de la sournoiserie manipulatoire.

Le peuple tunisien n’accepterait sans doute pas une séparation de l’état et de la religion calquée sur le modèle français, ou une conception de laïcité suivant le modèle turc. En revanche, les tunisiens seraient plus fiers de voir leur élites proposer un nouveau modèle qui pourrait inspirer d’autres nations comme le peuple a été l’initiateur du printemps arabe.

L’élite doit être au niveau et a le devoir de faire progresser la nation conformément au génie du peuple !