Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les gens qui, le soir du 13 janvier 2011  applaudissaient, à tout rompre, le discours du président déchu,  sont les mêmes qui,  aujourd’hui tentent de faire revivre leurs vieilles obsessions sous les habits neufs de la révolution. Il s’agit d’intellectuels, hommes politiques, syndicalistes, et autres journalistes qui se plaisaient  bien dans le cocon protecteur de la dictature. Mais  les récents évènements du pays les ont obligés,  non sans résignation, à quitter le cadre  dans lequel ils étaient  confortablement installés. Depuis, ils se sont trouvés dans l’obligation d’aller se mesurer à  la réalité du terrain. Chose qu’ils n’ont jamais appris à   faire. Ceci s’ajoute à la difficulté du terrain lui-même due, notamment à des décennies de marginalisation. Autant le dire sans ambages, La révolution et tous ses contrecoups,  agacent tant cette catégorie de gens,  que plus vite cette « ineptie » sera terminée mieux ce sera. En attendant, l’instant qui a précédé la fuite du dictateur reste le rendez-vous de tous les  rêves brisés  des  chercheurs  du temps perdu. C’est l’instant  autour duquel s’agglomère une communauté d’intérêts qui s’est révélée  incompatible avec la révolution et les conséquences qui s’en suivirent. Delà, tout  sera fait  pour ramener les choses à la case départ, au motif que le présent  n’arrange pas et, peut être supprimé. Peu importe s’il faut  réinventer l’histoire. C’est ainsi qu’est né ce que j’appelle «le collectif du 13 janvier 2011» qui, à défaut de pouvoir écrire le présent,  s’est mis à réinventer le passé.

LE COLLECTIF DU 13 JANVIER 2011 

Ironie de l’histoire ou simple coïncidence ! ces mêmes  gens qui, juste après le dernier discours du dictateur se sont précipités pour nous promettre le paradis, sont les mêmes qui aujourd’hui montrent le plus de rancœur  envers la révolution et ses symboles. Rien dans ce qui est arrivé avec la révolution ne trouve d’intérêt à leurs yeux. Tout est sujet à dénigrement, sans exception aucune. En réalité, ces gens qui n’ont jamais appris à partager quoi que ce soit, sont arrivés à la conclusion que  le processus démocratique n’est, finalement,pas une idée géniale . Les répercussions de la révolution sur leur statut dans la société les rend furieux. C’est pourquoi, ils tenteront jusqu’au bout de stopper la marche de l’histoire ou à défaut, ils essayeront de  la fausser par tous les moyens, et ce, quitte à mettre le pays à feu et à sang.

Par le passé, le pays a vécu une histoire presque  identique à ce que nous vivons actuellement.  En y regardant de  près, tout montre  que le déroulement des évènements, tel que nous le constatons chaque jour, ressemble à s’y méprendre à un remake des premières années de l’indépendance. Dans les deux cas on a essayé de nous faire croire à une opposition entre modernisme et obscurantisme. Une opposition entre les progressistes  et ceux qui sont hostiles au progrès. Or, il s’agit en réalité  d’une opposition, entre deux volontés. Celle de ceux qui veulent changer les choses et ceux qui veulent garder les choses telles qu’elles sont et ne rien changer. Cette dernière phrase résume à elle seule toute la situation actuelle du pays. Depuis l’indépendance, c’est la deuxième fois que l’on assiste à ce type de duel entre les gardiens d’un système qui veut se maintenir, tel un temple sacré  et des forces très représentatives de la  diversité de pensée des tunisiens, venues tout droit du  terreau populaire. Un terreau  que le passé  glorieux du pays à travers des siècles d’histoire a rendu naturellement riche en germe. Partant, L’enjeu qui nous est présenté à chaque fois se présente comme suit : une stimulation  maximum de la question identitaire, comme une ultime réponse à ceux qui  en face, en font  abstraction. Un clivage stérile, somme toute, mais que l’on a, à chaque fois amplifié  afin de  sonder la réaction du peuple et d’essayer d’en tirer  des profits d’un autre ordre.

À ce stade, Les contours du champ de l’évaluation de cet enjeu ne sont pas bien définis. Car,  nous ne connaissons rien   sur  les  vraies causes du conflit lui-même entre deux franges d’une même société que, décidément, tout les sépare. Alors, comment est ce possible  qu’un tel conflit puisse arriver dans un pays comme la Tunisie, connue surtout  pour son homogénéité ethnique ?

En Tunisie, il n’est jamais possible de lire les évènements politiques et sociaux à travers un seul prisme. Plusieurs cas que l’on a pu relever ici et là, vont même donner un prisme de lecture  déformant de la réalité. Ceci est devenu récurrent et facilement décelable, car le pays a toujours vécu entre deux vérités : celle ou la pensée est en accord avec la réalité. Il s’agit ici de la vérité du peuple dans sa diversité de pensée. Et puis, il y’ a la vérité irrationnelle et complètement déconnectée de la réalité qui est celle de l’élite autoproclamée du pays. Pour ce deuxième cas de figure, la réalité est à la fois  affirmée, lorsqu’elle est imposée par la vérité subjective de cette élite qui a tendance à  asservir la  pensée de l’autre. Par contre, elle  est supprimée, lorsque celle-ci est en contradiction avec son illusion subjective. Ce n’est donc pas une réalité telle qu’elle est vécue mais, telle que la vérité  de cette élite nous permet de connaître. Pourtant l’expérience de la vie en société montre que nous avons toujours besoin d’un accord autour de ce qu’est la réalité. D’où le fossé qui sépare aujourd’hui le peuple tunisien de son élite qui, rappelons-le, il ne l’a pas choisie lui-même mais, qu’on lui a imposée.

Cette frange de la société, nous l’avons appelée « le collectif du 13 janvier 2011 », parce qu’il s’avère, chaque jour un peu plus, que pour elle, l’histoire est restée figée à cette journée fatidique.  La fuite du dictateur l’a complètement  désarçonnée, ce qui la fait  vivre  dans un déni permanent d’un présent qui ne l’arrange pas. Cette communauté est composée de plusieurs personnes  de différentes natures et réparties sur une échelle sociale très large. On y trouve de tout. Il s’agit  d’un mélange parfaitement hétéroclite.  Ils se caractérisent par le  fait qu’ils  étaient contre la « kasba1 et 2 », contre l’élection d’un conseil constitutionnel, pour les gouvernements 1et 2 de Gannouchi,  pour le gouvernement B.C.Essebsi. En même temps, ils ne ratent jamais l’occasion de montrer leur   hostilité  au   verdict des urnes. Leur souci est de vite trouver un dictateur et de vite remballer ce souk,  en se référant  certainement, à ce qu’a dit Voltaire “Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu”. Ceci prouve que tout ce beau monde était de mèche avec l’ancien régime, avec lequel il s’accommodait parfaitement bien. La manipulation instillée contre le peuple qui a fait la révolution, n’est un secret pour personne.  L’histoire est en marche, la contre-révolution l’est tout autant.

UNE HISTOIRE QUI SE RÉPÈTE

A l’aube de l’indépendance, ceux qui gravitaient autour de l’autorité coloniale  voulaient, eux  aussi, protéger leurs intérêts. Pour cela, on avait systématiquement rabaissé le rôle des combattants qui ont participé, armes à la main, à la libération du pays. Lesquels combattants  n’ont malheureusement pas été récompensés à leur juste valeur, à comparer avec  ceux qui ont collaboré avec  la France et qui ont été maintenus dans tous les corps de l’état : administration, police, armée etc. Beaucoup d’entre eux ont même été décorés pour « services rendus à la patrie ». C’était le début de ce qu’on avait alors appelé le parti de la France. À cette époque on appelait ainsi, la classe sociale qui avait  gravité autour de l’autorité coloniale. Elle  s’était parfaitement intégrée dans la culture française, qu’elle  avait adoptée au détriment de la culture locale qu’elle avait toujours considéré comme désuète et ringarde. Elle constituait une classe privilégiée, presque au même titre que les pieds noirs eux-mêmes. Après l’indépendance, cette classe sociale  a pu garder tous ses privilèges. Avant de quitter   le pays, la France avait pris soin de confier à ce corps – né d’une insémination artificielle au plus profond des organes vitaux de la toute jeune Tunisie – de poursuivre « la tâche ».  Depuis lors,  toute l’histoire de la Tunisie sera lue à travers un prisme conçu spécifiquement pour cette classe sociale qui ne nous ressemble pas. C’est en mettant les affaires sociales, culturelles, économiques et  scolaires du pays entre les mains de ces gens, que l’on a théorisé à jamais l’aliénation à l’occident. Car ce sont des gens qui  vivent dans un malaise permanent, vis-à-vis de la culture du pays  qu’ils ne connaissent qu’à travers les documentaires tripatouillés  de tv7. Ils ont, à travers le temps, développé  une véritable névrose concernant tout ce qui a trait à  l’identité et à la tradition orientale et arabo-musulmane du peuple Tunisien. De tout temps, depuis l’indépendance, cette classe sociale a eu un rôle important à jouer dans la régulation de la société tunisienne. Il faut dire qu’elle a toujours su se ranger du côté du pouvoir en place qui, l’a en contre-partie, rapprochée et protégée. C’était la condition sine qua non pour bénéficier de la bénédiction de la France et par delà de l’occident. Bourguiba en a fait le modèle à suivre et Ben Ali a fait de même. Il faut dire, aussi, qu’elle est  devenue incontournable avec le temps. Toutefois, depuis les élections du  23 octobre dernier, nous assistons à un revirement significatif. En effet, chose incroyable, pour la première fois depuis bien avant  l’indépendance, nous trouvons cette catégorie sociale en dehors du cercle restreint du pouvoir. Elle se range, aujourd’hui, du côté de l’opposition. Un fait rarissime qu’il faut non seulement   signaler, mais   aussi, étudier de plus près. Ceci est  d’autant plus vrai  qu’elle constitue, aujourd’hui,  la catégorie qui montre  l’opposition la plus virulente au verdict des urnes. Ceci peut paraître  incompréhensible du coup, surtout que pour la première fois de son histoire, la Tunisie a pu s’essayer, avec succès, au jeu de la démocratie. C’est d’autant plus incompréhensible alors, que cette classe sociale s’adjuge un statut, supposé être un cran au dessus dans le progrès et l’émancipation. À ce niveau, il conviendrait de se demander, pourquoi  le changement démocratique que connait le pays, qui a pourtant ébloui le monde entier, n’arrange t il pas les affaires de  cette catégorie de gens ? N’est-ce pas là, la preuve que ces gens ne peuvent s’épanouir que sous les bons auspices d’une dictature ?

En tout cas, c’est cette catégorie précisément, qui  constitue, aujourd’hui, le noyau dur de ce qu’il a été convenu d’appeler« le collectif du 13 janvier 2011 ». C’est sa façon de voir les choses en Tunisie qui est adoptée dans les médias du monde entier. Leur réseau de contacts, leur permet de répandre l’image négative qui prévaut aujourd’hui, concernant les évènements du pays. C’est le prisme déformant dont je parle dans le titre .  c’est,incontestablement, ce mode de lecture qui est utilisé aujourd’hui, afin de détruire le “label Tunisie” pourtant, devenu l’emblème de tous les opprimés de la terre.

Ces gens qui croient dur comme fer que la Tunisie leur a été « donnée en propriété »   constituent, de loin, la frange  sociale la plus dangereuse pour le processus démocratique. Ils se considèrent comme investis d’une mission qu’il faut absolument  mener à son terme. La politique ne les intéresse pas tant que ça. Mais c’est  la société tunisienne qui constitue leur cheval de bataille. Ils ont un projet social qui doit aboutir et il ne peut aboutir que s’il  s’accommode avec leur vision des choses. Autrement,tout  sera lu et vu de travers. Voilà pourquoi ces  gens  ne peuvent s’épanouir que sous une dictature,  seule capable de leur fournir une notoriété et des privilèges que fatalement, une vraie démocratie leur contestera. En effet, dans un esprit de revanche et certainement pour  d’évidents soucis d’exister, nous avons pu voir certains représentants de cette communauté aller jusqu’à demander publiquement l’intervention militaire de l’ancienne force coloniale dans le pays. Ceci, sans oublier les appels du pied à l’armée pour prendre le pouvoir, à chaque fois, qu’un petit nuage survole la pays.

Tout bien réfléchi,quelqu’un  qui fait de la politique finira un jour ou l’autre par rentrer dans le bercail de la démocratie. “En politique tous les mariages sont possibles et les femmes de ménage sont garanties”. Il  va certainement passer par beaucoup d’étapes avant de trouver le bon tempo. Même les Rcdistes finiront par se dispatcher ici et là, surtout  s’ils ne trouvent pas le fédérateur qui  les rassemblera de nouveau sous sa houlette. Les plus persévérants finiront par se trouver une place au soleil. Les « faux », les révolutionnaires nés de la dernière pluie,  finiront par disparaître de la scène politique, dès lors que l’oxygène qui les maintient en vie sera  coupé. Mais la question qui se posera à chaque fois, c’est de savoir comment va agir  cette entité récalcitrante, greffée au fin fond  du  tissu  social  du pays ?  La question a de bonnes raisons d’être posée surtout, lorsque cette frange sociale se considère comme étant l’âme de ce pays   et qui pense  que sans son approbation rien ne doit se faire.

DE LA DEDIABOLISATION A L’ANGELISATION

Il est désormais tout à fait clair  que la guerre à couteaux tirés à laquelle nous assistons aujourd’hui entre « modernistes » et «  réactionnaires », ne reflète pas la matérialité des choses  telles qu’elles devraient être présentées.  L’aspect idéologique que revêt  cette guerre  n’est que l’arbre qui cache la forêt. La vérité est que tout ceci n’est qu’un écran de fumée pour camoufler une tentative  désespérée de l’ancien régime  de se maintenir en place. Pour cela, et partant du principe « donnant, donnant », les anciens protecteurs se sont unis avec les anciens protégés pour faire front commun contre les « pique-assiettes ». Bien sûr, il y a l’apport d’une partie de la gauche, notamment, des partisans des solutions extrêmes, venus prêter main forte. Des gauchistes qui vivent dans une abstraction permanente de la réalité politique, sociale et surtout identitaire (une particularité tunisienne) nourrie par une vision très sectaire de la société tunisienne.  Pour faire bonne figure, cette union  constituée de courants hétérogènes s’était auréolée de qualificatifs reluisants tels que : démocrates, modernistes, progressistes. Elle se caractérise, aujourd’hui par une préférence pour une opposition virulente allant jusqu’à la provocation, afin de déstabiliser au maximum  un processus démocratique fragile dont on  ne souhaite pas qu’il aille jusqu’à son terme. D’où la nécessité de se méfier : il  s’agit bien d’une contre-révolution déguisée sous les meilleures des intentions.

Les Rcdistes qui n’ont pas encore divulgué toutes leurs cartes  vont prendre tout leur temps avant de montrer leurs vraies intentions. En attendant, ce n’est pas les volontaires qui manquent pour faire le travail de surface. Des hommes de main, des prête-noms, des prestataires de service, de connivence avec l’ancien régime, se sont chargés volontiers de servir de tête de pont, afin d’ouvrir le chemin à ceux qui sont restés   en retrait. Les fusions  entre les partis dits progressistes ou modernistes  et  les  partis dits destouriens sont les prémisses d’une fusion encore plus large qui annoncera définitivement le retour des Rcdistes sur la scène politique. Les tractations aux-quelles nous assistons, aujourd’hui, ne sont que  la levée de rideau de la pièce principale qui verra le retour des « angéliques » au devant de la scène. En attendant, les rôles sont partagés et chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. La campagne d’angélisation  des Rcdistes peut commencer dans les médias restés, pour la plupart, fidèles à l’ancien régime. Mais le ver est dans le fruit comme on dit. Les metteurs en scène du scénario final ont oublié au passage que, ces mêmes médias qui sont censés jouer le rôle principal avaient perdu toute leur crédibilité depuis belle lurette.  la campagne de revalorisation peut, tout-à-fait bien, avoir un effet inverse.  Cela étant, le pari qui est censé être un pari gagnant peut se transformer, à tout moment, en un  pari de l’échec.

Nul ne sait, aujourd’hui où en est l’opinion du tunisien lambda de tout ce qui se dit et se trame  autour de lui. Entre, une frange sociale qui veut baliser le terrain pour une nouvelle prise de conscience de son importance ans la société, un régime qui veut renaître sous les habits neufs de la révolution, un gouvernement hésitant et incapable de réaliser les objectifs de la révolution, une opposition  sujette à caution,chercher à comprendre, c’est se perdre en conjectures.  L’histoire,  peut se réécrire,c’est une évidence,mais nul  n’est capable de la faire faire marche arrière, ne serait-ce, qu’ un seul instant, sinon elle ne s’appellera pas ainsi. La Tunisie de demain, peut devenir tous ce que vous voudrez , son avenir est ouvert sur  toutes les probabilités,mais jamais, elle ne redeviendra  comme elle était avant le 14janvier 2011. Celui qui n’est pas capable d’écrire son propre histoire, l’histoire d’autrui ne lui servira strictement  à rien, mêmes les plus prestigieuses, car son avenir n’aura, dans tous les cas,  pas pris le même départ .