Oeuvre de Ridha Ben Arab (2011). Crédit image : Selima Karoui | www.nawaat.org

Mettre une œuvre sur un mur, c’est essentiellement un acte politique, mais la nouvelle donne, frappante et manifeste, c’est la politisation de l’Art en Tunisie. Son contexte politique, social et culturel touchent et transmutent profondément le corps de métier et le secteur professionnel des galeristes.

Certains font leur rentrée, un peu plus tard que d’habitude, mais ils l’a font quand même, à l’instar de « Bchira Art Center », pourtant un des sites les plus menacés pendant les incidents d’El Abdellia, et celui dont les artistes ont le plus souffert de menaces de mort, suite à des accumulations de diffamations.

Bchira Triki Bouazizi et Mohamed Ben Soltane, responsables du centre, propose avec une exposition intitulée « Autoportraits », ayant pour commissaires Ismaël Lëamsi et Malek Gnaoui, commencée le 23 Septembre 20012, finissant le 14 Octobre, un certain nombre d’œuvres susceptibles de susciter et/ou de (re)provoquer des raideurs intellectuelles débouchant sur des pressions aléatoires.

« Bchira Art Center » continue donc, si nous pouvons dire, sur sa ligne éditoriale en proposant un regard et une vision tout en subtilité sur multiples subjectivités ancrées de plein pied dans leur environnement. Il est rassurant pour l’Art et son devenir en Tunisie, que malgré quelques intimidations, directeurs, galeristes et commissaires reste fidèles à leur engagement : donner à voir la différence.

« Kalysté » fait également plus ou moins normalement sa rentrée. Sinda Khelil, galeriste avertie, a également souffert des secousses sismiques qui ont traversé les arts-plastiques et les arts-visuels depuis l’affaire « Abdellia ».

Au mois de Juin dernier, en pleine exposition de l’artiste peintre Rafik El Kamel, elle a du fermer. Et depuis « l’ambiance est électrique, et rien n’a réellement repris ». Le milieu retient son souffle. Il attend. Entre temps, Sinda Khelil débute, tant bien que mal, sa rentrée.

Elle confirme sa présence avec « Le Salon du Dessin »une exposition intemporelle qui réunit un panel d’œuvres graphiques de grands maitres de l’Ecole de Tunis, confrontées au dessin plus contemporain d’artistes confirmés de la scène actuelle, dont le vernissage a eu lieu le 6 Octobre 2012, mais qui finalement, aurait pu avoir lieu à n’importe quel moment.

En effet, cette exposition est loin d’être contextuelle, et Sinda Khelil la qualifie d’ « exposition légère». Non pas une légèreté intellectuelle, certainement une légèreté atmosphérique, par rapport à l’aire du temps. Elle n’en est pas moins angoissée : ayant programmé des expositions, elle ne sait absolument pas quand ni comment celles-ci vont se dérouler.

« Samia Achour », comme l’ensemble des galeries de la place, ont fermé leurs portes suite aux événements de l’Abdellia, et depuis, rien n’est plus pareil. Alors, « l’on fait quand même des concessions, on se sacrifie, on résiste ».

De plus, Samia Achour, la directrice et fondatrice, a constaté un vrai changement de comportement chez les visiteurs de sa galerie, dont un fort pourcentage de coopérants étrangers et de touristes, étant situé sur une artère principale de La Soukra, où la population est métissée.

« Leurs visites deviennent de plus en plus rarissimes. Et lorsqu’ils viennent, c’est toujours en coup de vent, s’empressant de rentrer, de peur d’attaques salafistes, l’emplacement de la galerie étant juste en face d’une mosquée ».

Samia Achour dénonce pourtant l’amalgame qui se fait car elle insiste pour dire « qu’aucune attaque de ce genre n’a eu lieu. Les infractions subies sont des vols perpétrés par des délinquants, toujours en cavale », car selon Samia Achour, « la police ne fait pas correctement son travail. Ils auraient pu retrouver les voleurs et protéger la galerie. Bien au contraire, la police déserte le terrain».

Lotfi Haffi, responsable de la galerie, librairie et espace culturel « Mille Feuilles » absorbe au quotidien les puissantes émotions herculéennes qui agitent le climat social tunisien. Citoyen engagé, aux antipodes de l’indifférence, il semble profondément meurtri par les conjonctures actuelles qui traversent la Tunisie.

« Comment penser à faire des vernissages, moments d’abord festifs et conviviaux où je réunis mes amis, mes connaissances, les amoureux et amateurs d’art ? Je suis en deuil. Parce-que la Tunisie est en deuil ». Et « pourtant, je continue, je fonctionne au coup de cœurs et défends les coups de cœur. C’est la seule envie qui me reste et qui me laisse poursuivre… »

Spontanément, il se livre sans phares, car « il n’est plus possible d’occulter la réalité ». Instinctivement, sans calcul commercial ou mercantile, Il aurait préféré attendre les « après » du mois d’Octobre, « ce qui va se décider pour la Tunisie pour décider lui aussi ». Toutefois, les artistes habitués de la galerie continuent de lui proposer des expositions, à l’instar du plasticien Dali Belkadhi, qui lui a suggéré une « exposition-hommage », avec des œuvres inédites que nous pourrons découvrir le 27 Octobre prochain à »Mille Feuilles ».

« Ce sont les artistes, avec leur initiatives et leur motivation qui prennent les devants », dit Lotfi Haffi. « Il y aura également quelques expositions qui viendront par la suite, mais ce sont des « exhibits » qui étaient programmées depuis longtemps. Pour ma part, je n’avais rien programmé.

Oeuvre de Gorgi datant des années 70. Crédit image : Selima Karoui | www.nawaat.org


Pour Jérôme Benoit et Nadia Khiari, de la galerie « Arty Show », une des galeries dont les acteurs ont été les plus en danger lors des événements de l’Abdellia, les données sont un peu plus distinctes, précises et déterminées. Leur changement d’horizons artistiques s’est certes fait suite au séisme sismographique qui a agité le milieu des arts, mais surtout grâce à un important concours de circonstances.

Jérôme Benoit explique :

«  D’abord, nous sommes hyper occupés avec le site satyrique que l’on a crée, « Yaka Yaka.org », nous avons fait une maison d’édition, nous sommes en train de préparer un deuxième livre qui va paraître bientôt, et notre collectif compte maintenant 38 personnes, donc déjà, artistiquement, je suis passé à autre chose, le dessin de presse, les articles, cela m’occupe déjà beaucoup. Deuxièmement, je n’ai pas envie de reprendre les ‘’expos’’ parce-qu’ une grande partie des artistes que j’exposais sont partis. Et clairement je n’ai pas envie de reprendre car je n’ai pas envie d’aller accrocher des palmiers pour faire plaisir et pour que l’on ne vienne pas casser ma vitrine »

Quand on lui demande comment il réagit suite à l’Abdellia, il dit 

«  qu’il est en première ligne depuis le mois de Juin, que pour leur sécurité, il a « planqué » et financé pendant deux mois ses artistes- graffeurs menacés, aujourd’hui exilés, et ne pouvant plus rentrer chez eux. Alors, la galerie est là, mais elle est au ralenti, il n’y a rien qui me plait à exposer en ce moment, les trois quarts de mes artistes sont partis. »

Et quant à l’avenir, il répond :

« Pour l’instant, j’ai n’ai pas envie d’exposition, il n’y a personne pour nous aider, nous avons été complètement lâchés. Par tout le monde. C’est la réalité. Il y a eu plein de réunions, qui n’aboutissent à rien, donc voilà, je n’y vais plus car je perds mon temps. Sur le terrain, qu’ils viennent voir les menaces que j’ai. Alors, je fais quoi ? Je ne vais pas mettre des vigiles à chaque fois que je fais une exposition. »

Avec une sérénité, réelle ou superficielle, en tous les cas volontairement beaucoup plus affirmée, et intentionnellement exhibée comme une arme de combat, Aicha Gorgi, directrice de la galerie « Ammar Farhat » décide de commencer avec une exposition de groupe, donnée finalement très habituelle pour sa rentrée.

(Galerie Ammar Farhat. Une galerie dans la pénombre Pourtant. Crédit image : Selima Karoui | www.nawaat.org

C’est qu’Aïcha Gorgi aime avoir ses habitudes, c’est par exemple, en général, presque toujours la même journaliste qui écrit sur ces expositions, et même s’il faudrait un regard différent, pas à chaque fois mais presque, ce qui demeure intéressant c’est bien évidemment de confronter les regards.

Une même subjectivité finit toujours par se dévorer dans une incontrôlable autophagie, tel le chien qui finit toujours par se mordre la queue. Toutefois, ce qui parait très inhabituelle pour la galerie « Ammar Farhat », c’est le « mystère » avec lequel cette actuelle exposition s’est mise en place. Aucune communication et aucun vernissage.

Les œuvres que l’on peut y voir sont des œuvres appartenant à des collections et/ou que l’on a déjà vues. Même si Aïcha Gorgi met ici en avant un aspect muséal, appelant l’amateur d’art à un esprit de visite et non de découverte, elle avoue au fil des mots « qu’elle préfère encore prendre le temps pour montrer des œuvres inédites ». Elle prépare un « exhibit » ayant pour thématique la « Mémoire » pour les prochains mois, et soutient le fait de « ne pas vouloir faire d’exposition qui soit reliée à l’actuel contexte de la Tunisie, voulant que ses expositions soient intemporelles et universelles ».

Estimant « que le travail de réflexion ne s’arrête jamais», elle clame haut et fort qu’elle « ne peux pas faire autre chose que faire de l’Art » et « être dans sa galerie, depuis déjà 25 ans ». Non sans passion, elle maintient que « les évènements rageurs et saccageurs de l’Abdellia ont été bénéfiques pour les acteurs de l’Art en particulier, et pour les Tunisiens, en général ».

Peut-être que les masses consciencieuses et la conscience des masses perçoit désormais l’Art dans sa vérité absolue : l’Art n’est pas détaché d’un tout, l’Art est complètement partie intégrante de la société. Avec tous ces incidents, l’on se rend compte, plus que jamais de cette réalité indubitable.

Aicha Gorgi atteste par ailleurs que « l’Abdellia a été comme un exutoire, et certaines œuvres ont étaient trop faciles.» Insistant pour dire qu’elle assume pleinement ses propos, elle ajoute :

« Depuis l’Abdellia, depuis le mois de Juin 2012, les artistes tunisiens ont reçu une ‘’baffe’’. Ce que j’ai trouvé le plus dommageable dans tout ça, c’est qu’ils ne soient pas connus et reconnus pour la valeur de leurs œuvres et leur travail artistique, mais juste parce qu’ils sont menacés de mort et persécutés par un groupe d’extrémistes. Nous restons malheureusement au niveau du fait divers »

Elle finit par lancer : « Les artistes tunisiens ont besoin d’avoir plus de réflexion, plus de concepts pour leurs travaux. L’artiste se doit de réfléchir un peu plus à son œuvre, car assurément, nécessairement, aucune œuvre ne peut être gratuite ».

Expositions annulées, au mieux revisitées jusqu’à perdre leur identité initiale, depuis la montée de l’extrémisme en Tunisie et l’adoption fascisante d’un monochrome religieux, artistes et galeristes marchent donc sur des charbons ardents. Jusqu’à se brûler parfois.

Kanvas Art Gallery. Une galerie fermée. Selima Karoui | www.nawaat.org

Yosr Ben Ammar directrice de « Kanvas Art Gallery », scelle ses murs. Et « ce n’est pas par choix, mais par obligation. Si je change de métier c’est un choix, si je ferme c’est par souci de sécurité. Sécurité de la galerie, des assistants, des artistes, des œuvres. » « Kanvas » est la galerie qui a abrité les œuvres les plus controversées pendant le dernier « Printemps des Arts Fair » au Palais Abdellia , celles des artistes Mohamed Ben Slama et Nadia Jlassi, artistes non seulement menacés par l’obscurantisme, mais également poursuivis en justice et accusés par l’Etat.

Yosr Ben Ammar reste malgré tout positive, et curieusement, c’est la galeriste qui reste la plus optimiste quant au devenir de son métier, alors que c’est bien la seule qui met la clé sous la porte.

Yosr Ben Ammar ne s’en cache pas, « elle a peur ». Elle dit « Je suis dans la peur, même si je pense que c’est précisément ici que toit doit commencer et que c’est très important de démarrer.

Depuis 2005, la galerie était située à La Soukra. Pour la rentrée 2012, j’aime l’idée de devenir une « galerie nomade », garder mon métier de galeriste mais hors cimaises habituelles ». Ayant du mal à se séparer définitivement d’un métier qu’elle a appris sur le terrain, avec toute la bonne volonté du monde, elle préfère penser qu’elle doit trouver et donner une néo identité à son penchant pour le métier de galeriste.

Comme demander à ses collègues galeristes des collaborations plurielles, voir même leur « emprunter quelques temps leur galerie » pour un travail dont elle porterait la marque. Pour elle, « 2012 sera une évolution par rapport à tout ce qui a déjà été établie ».

Comment parler des galeristes sans évoquer le portail virtuel 100% local sur l’actualité culturelle, une fenêtre indispensable sur l’ensemble des galeries, événements et actions artistiques qui peuplent la Tunisie, tout en communicant l’information à un niveau international.

Mis en ligne le 21 Décembre 2010, « quatre jours avant que le pays ne s’embrase », comme aime à le rappeler Rim Temimi, artiste photographe et une des fondatrices de « Tunisian Art Galleries », avec sa binôme Aisha Ayari. « TAG », est une source fiable pour avoir une vue panoramique sur l’organisation successive des « events » miés à l’Art.

2012, c’est donc la deuxième rentrée que TAG couvre, la différence principale que souligne Rim, avec le recul nécessaire que sa profession lui impose, c’est « le fait que l’année dernière, à l’intérieur du pays, il y avait beaucoup plus de manifestations artistiques, en Septembre 2011 que maintenant, il y avait des choses à Rgueb, à Sidi Bouzid, à Gabès, à Gafsa.

Cette réalité est du au fait que cette bonne volonté de délocaliser l’Art et d’organiser des actions artistiques dans les régions, est partie de tunisois qui ont pensé ces actions et qu’ils ont voulu emmener, chacun, dans leur propre région.

Et là, il n’y a plus rien. C’est peut-être un souffle révolutionnaire qui n’existe plus aujourd’hui; comme s’il y a eu une bouffée d’oxygène à un moment donné, une étoile d’art filante pleine de décision et d’opiniâtreté. Rim Temimi parle également d’ « une énergie d’espoir qui est partie, et de traumatismes successifs qui se sont tissés sur l’Art, comme une toile d’araignée, étouffante et empoisonnante».

Rim parle également de l’auto censure, elle dit qu’elle « s’auto censure aujourd’hui pour éviter des crimes puisque les œuvres de création porteuses de liberté d’expression, non quantifiable, sont devenues armes de guerre ». Pour Rim, «  l’Abdellia a été le coup de grâce ». Celui qui achève, et où celui qui livre le combat a du mal à se relever. L’Abdellia a mis l’Art « chaos ».

Certes, il y a danger, et ce danger a un visage, il porte une identité, il a une seule voix, il n’est pas nuancée. Il hait l’individu et ses libertés fondamentales. L’Art fait partie de ces libertés. L’art subversif, non consensuel. L’Art informel. L’Art libre.

Dans une société conservatrice, la difficulté de l’artiste est de prendre le recul nécessaire afin de dépasser la (sa) peur, et ne pas se laisser envahir par la lassitude, un épuisement physique et moral. Aujourd’hui, l’acte de militantisme est celui de résister à l’invasion de cette gangrène qu’est la désillusion, teintée ça et là dans les recoins de ses plis vilains et disgracieux, par la rancune et la lâcheté.

Le monde entier n’a plus le même regard sur l’artiste tunisien. Nous n’avons plus le même regard sur nous-mêmes. L’artiste serait-il, comme le reste du peuple tunisien, dans une sorte de schizophrénie épidermique, virale et ravageuse ? Le silence est certes un passage obligé et obligatoire, et le mutisme une sorte de méditation et de retenue. Mais le fait de « heurter » donne aussi matière à discussion.

N’oublions pas que l’artiste est libre par définition, et que L’Art est une passerelle favorable, au moins opportune, pour le dialogue.

Selima Karoui