La Tunisie vit depuis quelques semaines sous l’impulsion d’une nouvelle bipolarisation. Une bipolarisation d’un genre nouveau, différente de la bipolarisation que je mettais en cause en 2011 avant les élections, qui m’a convaincu de ne pas aller voter, et qui mettait en scène “les défenseurs de l’Islam” contre “les laïcs”. Aujourd’hui il s’agit d’une bipolarisation entre les deux seules formations capables de mobiliser par milliers des sympathisants. Il s’agit de la seule force ouvrière en Tunisie (UGTT) contre le parti au pouvoir (Ennahdha).

Il paraît important de rappeler à certains l’origine de cette confrontation et ce, afin qu’ils comprennent la situation.

En effet, cette confrontation ne date pas d’aujourd’hui. En 2010, pendant la révolution, beaucoup de personnes me demandaient mon avis sur la réalité politique en Tunisie, le poids des différentes formations politiques et militantes, et leurs aptitudes à diriger en cas de défection de Ben Ali. Je répondais alors qu’à l’époque il y avait trois forces dans le pays capables de mobiliser des masses populaires, de faire la propagande, et qui ont une vrai organisation, autant sur le plan idéologique, hiérarchique que sur le plan logistique : le RCD et leurs “choaab” implantées partout en Tunisie; Ennahdha en utilisant les mosquées et leurs cellules dormantes pour prendre possession des mosquées; et l’UGTT et leur présence partout sur le territoire, et leur implantation au cœur du quotidien.
Cette analyse, a été confortée par les différentes déclarations des personnalités du RCD de l’époque et qui essayaient de justifier la répression. J’en cite au moins un : Mezri Haddad, qui sur les plateaux des télévisions françaises parlait de hordes de gauchistes radicaux et de terroristes islamistes. Cette déclaration mettait bien en avant la crainte du RCD de ces deux forces hostiles à son pouvoir.

Après la révolution, l’UGTT a été attaqué de partout, et il a été trahi par tous ceux qui n’ont jamais été trahi par lui. Les premières attaques contre l’UGTT venaient des rcdistes (constatation personnelle), qui n’ont pas été tendres avec leurs doubles agents au sein de l’UGTT (Jrad par exemple). Ensuite les attaques se succédaient afin d’empêcher une trop grande hégémonie de l’UGTT (qui multipliait les grèves et imposait un rythme de négociations qu’aucun gouvernement n’a pu suivre). La première manœuvre des deux gouvernements, qui se sont succédé après la fuite de Ben Ali, a été de politiser la révolution et lui ôter son âme de revendications sociales et de lutte ouvrière, en excluant l’UGTT, et en encourageant les partis politiques à prendre le devant de la scène, et les impliquant d’avantage.

Par la suite les nahdhaouis n’ont pas hésité non plus à l’attaquer sentant qu’elle était la seule force capable de leur résister. Et petit à petit le monde politique s’est désolidarisé de l’UGTT. Pendant ce temps-là, l’UGTT a entamé sa propre réforme interne, et a procédé à de nombreux changements dans sa direction.

Après les élections du 23 octobre, et la formation de la Troïka, il y a eu la toute première confrontation UGTT/Nahdha, elle a eu lieu dans nos universités. L’UGET qui tentait de négocier avec le nouveaux ministre de l’enseignement supérieur, et avec les facultés, les modalités d’admission dans de nombreux masters, les attributions des bourses, les subventions dans les restaurants universitaires, les foyers d’étudiants…ont dû faire face, non pas au gouvernement (qui a toujours tenté de gagner du temps) mais aux milices de l’Ugte (sympathisant islamistes) et à des individus qui n’ont jamais mis les pieds dans des universités (la fameuse scène de drapeau arraché). l’UGTT, le corps enseignants, et les doyens, avaient pris position en faveur de l’UGET. Le gouvernement et Ennahdha n’ont rien fait pour empêcher les scènes de violences dans nos universités, où les islamistes n’ont pas hésité à user de la violence contre les membres de l’UGET. Mais lors des renouvellements des conseils scientifiques L’UGET a gagné toutes les élections dans toutes les universités. Et après ce vote les actes de violence se sont estompés.
Il est clair que le but de la violence avant ce rendez-vous électorale était d’affaiblir L’UGET, de dévier le débat qui avait lieu dans nos universités autour des revendications étudiantes, pour lui greffer un faux débat (Islam vs laïcité). On a assisté une autre fois à la tentative de” mutilation” des revendications par une politisation à caractère diffamatoire. Ennahdha (représenté par l’Ugte) a perdu car, contrairement aux élections du 23 octobre, ils ont mal jugé l’implication de l’étudiant dans la vie estudiantine et dans la lutte sociale.

Quelques mois après les élections du 23 octobre, je soutenais l’idée selon laquelle l’UGTT serait la seule force d’opposition au pays, capable, en cas de réorganisation réussite, de proposer une alternative au pouvoir, de lui résister, de proposer, et de jouer son rôle pour ramener les revendications sociales (l’origine de la révolution) sur la table des priorités du gouvernement.

Je tiens à rappeler ici, que contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, la révolution n’avait pas comme but la pluralité politique, des élections, ou de rendre justice aux anciens prisonniers politiques. La révolution avait comme moteur et but une justice sociale, la dignité, la liberté de manifester son avis, son mécontentement, son opposition, et de faire respecter l’égalité entre tous les citoyens. A partir de là, tous ceux qui s’inscrivent encore dans ce but sont pour moi ceux qui ont décidé de continuer la révolution jusqu’à ce qu’elle atteigne son but. En revanche, ceux qui essayent, de nous faire croire que la révolution avait comme but de mettre hors d’état de nuire les rcdistes, que la Tunisie est un pays pauvre et ne peut répondre aux revendications sociales (le même argument que ZABA) ou ceux qui soutiennent que la révolution avait comme but de rendre justice aux anciens prisonniers politiques, ou de faire régner la loi islamique, sont ceux qui sont entrain de dévier la révolution de son but initial.

De ce fait, la contre révolution se matérialise aujourd’hui par tous ceux qui tentent d’imposer leurs points de vue, et leurs idéologies, en manipulant la masse populaire, et en se greffant, à posteriori sur la révolution. En deux mots, contre révolution : politisation de la révolution.

Il est vrai que lors de la révolution des slogans anti RCD ont fleuri, ce n’était pas le but de la révolution de les éliminer, c’était dans le but de s’assurer qu’ils ne pourront pas nuire si jamais les revendications atteignaient leur but. Nous n’étions pas satisfait du troisième discours de Ben Ali (et pourtant il avait répondu à toute les exigences portées par les manifestants) parce que nous n’avions plus confiance en lui, et nous ne faisions plus confiance au Destour de Bourguiba et de ZABA. Tous les deux avaient gaspillés toutes les chances qu’ils avaient afin de rendre le peuple souverain (la tentative de Mzali de démocratiser la Tunisie avait été rejeté par Bourguiba, par exemple).

Je fus agréablement surpris par le débat national, proposé par l’UGTT.

Surpris! Pas vraiment, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient capable de proposer, et d’organiser en si peu de temps.
Et apparemment je ne fus pas le seul pris de vitesse. Le gouvernement le fut aussi, notamment Ennahdha. Tellement pris de vitesse que les trois présidents ont refusé l’invitation, pour finalement y assister. Ennahdha a refusé l’invitation, car une de ses conditions n’avait pas été remplie : l’exclusion de “nidaa tounes”.

Ce qui nous emmène forcément à parler de l’hértier du RCD : Nidaa tounes.

Nidaa tounes est une formation politique organisée autour de deux figures du gouvernement de transition: Béji caïd Essebsi, et Taïeb Bakouch.

Depuis les élections de l’assemblée constituante, la Troïka cherche en vain un adversaire pour lui amputer les malheurs du pays. Au départ on mettait en cause les vestiges du régime de Ben Ali. On n’osait pas encore remettre en cause l’ancien gouvernement de transition qui avait permis les élections du 23 octobre, et avec qui la troïka avait négocié et pactisé jusqu’à cette échéance. Alors pendant des mois, les nahdhaouis attaquaient et tentaient de défigurer d’autres formations politiques : le PDP, puis eljoumhouri, le PCOT, ettajdid etc…Ils se sont permis de tout essayer : diffamations, attaques personnelles, violences verbales, menaces et la liste est longue. Mais c’était sans compter sur l’histoire récente, et surtout l’alliance qu’avait formé Ennahdha avec le PCOT et le PDP un certain 18 octobre 2005.

Alors je ne peux imaginer la joie des nahdhaouis en voyant naître “nidaa tounes”. Ils peuvent enfin s’attaquer à une formation politique sans risquer de paraîtres ingrats et ridicules. Oui mais ils s’attaquent à des personnalités dont ils ont loué l’efficacité et la loyauté envers la nation.
En faisant de la sorte, Ennahdha avait permis à nidaa tounes de gagner de plus en plus de sympathisants, et de gagner en notoriété. Nidaa tounes n’avait même pas besoin de faire de le communication, ou de la propagande. Ennahdha la faisait à sa place.

Oui mais voilà, l’UGTT est venu perturber tout ce programme, en prenant de vitesse tout le monde, et en invitant à un débat national entre les formations politiques tunisiennes, sous sa bienveillance. l’UGTT faisait un premier échec au roi d’Ennahdha, mais ce n’était pas un échec et mat.

Les attaques contre l’UGTT reprenaient alors, et cette fois-ci en mettant en avant une probable collaboration (diffamation) entre nidaa tounes et l’UGTT.

Les événements se sont accélérés lors du soulèvement de Siliana, l’UGTT est à nouveau au cœur des manifestations, qui n’ont aucune revendication politique, seulement des revendications sociales, et une indignation envers un gouverneur, qui fait la sourde oreille.
Notons que le soulèvement de Siliana a repris certains slogans de la révolution tunisienne, comme le fameux “Dégage”, l’appel à la révolte…mais notons aussi que le principale des revendications s’inscrivait dans la continuité des revendications de la révolution : travail, dignité, justice sociale, liberté de manifester etc.

Aussi surprenant soit-il: ces revendications ont été balayé par le gouvernement qui se veut révolutionnaire. Les revendications sont jugées infondées. Et on a met en cause les forces contre-révolutionnaires qui manipulent les revendications sociales pour des fins politiques. Nul besoin d’analyser d’avantage, pour comprendre qui essaye de politiser les crises, pour leurs enlever leur caractère revendicatif. Nul besoin d’en dire plus, pour comprendre qui joue les contres révolutions. Un autre échec, mais toujours pas de mat.

Les attaques contre l’UGTT s’intensifièrent, et la situation se dégrada le jour de la commémoration de l’assassinat du fondateur (et pour certain le co-fondateur) Farhat Hachad. Les milices nahdhaouis (qu’Ennahdha utilise à sa guise tout comme fut le cas pour les universités, pour terroriser, les soutient, les protège, mais se défend qu’ils soient un de leurs organes), ont envahi la place Mohamed Ali et ont attaqué les syndicalistes venus pour célébrer cet événement.

La Réaction de l’UGTT fut immédiate : un appel à une grève générale, précédés par plusieurs grèves régionales. Ennahdha dénonce un rôle politique que veut jouer l’UGTT, et qu’ils n’ont pas à jouer, car ils doivent rester neutres. Ennahdha essaye à nouveau de politiser les crises, qu’ils soient des revendications sociales, salariales, ou indignation face à la violence, et à l’incompétence du gouvernement, et abuse à nouveau du langage, en parlant, la première, de contre révolution qui est elle-même l’incarnation principale, et le fruit du génie de l’appareil RCD pour empêcher la révolution de prendre le bon chemin après le 14 janvier 2011.

Ce qui était une indifférence envers l’UGTT et le rôle qu’il peut jouer, s’est transformé peu à peu en une crainte, et maintenant une confrontation. Serait-ce l’échec et mat?