Dar Hamouda Pacha, Tunis. Image: Sami Ben Gharbia

Dar Hamouda Pacha, Tunis. Image: Sami Ben Gharbia

La Tunisie, un pays qui recèle un patrimoine historique riche et varié constitué de centaines de sites archéologiques dont plusieurs sont classés par l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité comme c’est le cas de Carthage, de Dougga, de Kerkouane, Kairouan, la Médina de Tunis, la Médina de Sousse et l’Amphithéâtre de Jem… (Etc.). Ces grands atouts ne produisent pas pour autant de vrais produits pour le développement régional, ou pour le lancement d’un tourisme culturel de « high quality ». Beaucoup de Tunisiens manifestent un désintérêt total à l’égard de leur histoire : ce rapport avec le passé est intimement lié au système éducatif durant plus de deux décennies. Pour le Tunisien, le passé est ce qui n’est plus, point final. De prime abord, cette vision semble incompréhensible mais si on se déplace sur une échelle microscopique pour analyser la mise en valeur des sites archéologiques et leur intégration dans le circuit économique, on peut noter que plus de la moitié des sites ne sont pas intégrés dans le circuit de production, ce qui nécessite une politique de restauration, de mise en valeur, d’aménagement territorial et de promotion culturelle où ils doivent occuper une place stratégique en tant que pôle de développement régional.

Combler les lacunes en matière de gestion des sites archéologiques est une priorité importante pour qu’on puisse avoir notre place sur le marché méditerranée. Cette politique de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle nécessite quelques préparations pour qu’elle puisse être compétitive dont :

  1. La préparation d’une infrastructure de base conforme aux standards internationaux.
  2. Une solide formation en matière de présentation du produit culturel avec la création d’évènements culturels tout au tour du site dans le but d’attirer le maximum des visiteurs.
  3. Soumettre les responsables des sites à une solide formation en matière de gestion culturelle, avec une obligation de résultat financier.
  4. Réconcilier le Tunisien avec son patrimoine en incitant les médias à participer au développement de l’esprit « Responsabilité » chez les citoyens.
  5. Mettre en place un projet national de valorisation du patrimoine culturel.
  6. Améliorer les méthodes d’exposition qui doivent répondre aux mesures internationales en matière de design, d’éclairage, de support muséographique allant de la vitrine au présentoir d’étiquette.

Ainsi le Patrimoine archéologique de la Tunisie peut constituer, malgré les carences, l’un des atouts du pays en matière de relance économique. Selon les experts de l’UNESCO, la culture est capable d’engendrer autant d’emploi que les industries. En Tunisie, l’expérience prouve qu’un emploi culturel permet de créer un ou plusieurs emplois additionnels d’une manière directe ou indirecte, ce qui nous amène à être optimiste mais avec beaucoup de vigilance. Aujourd’hui, il y a lieu d’insister sur la nécessité d’opérer au plus vite la mise à niveau tant structurel qu’opérationnel du rôle des institutions du patrimoine pour qu’elles puissent occuper la place qu’elles méritent dans le contexte de la Tunisie nouvelle.

Dans notre Tunisie post-révolutionnaire, et malgré une accessibilité culturelle encore problématique pour le grand public, la question des musées reste un sujet d’actualité. Les médias portent une attention croissante à la question muséale en se référant notamment au thème du patrimoine et sa relation au public et plusieurs départements universitaires préparent une intégration des approches muséologiques dans leurs cursus. Les institutions concernées réfléchissent actuellement à la définition d’un statut juridique pour le musée, presque inexistant dans le Code du Patrimoine de 1994. Notons qu’une meilleure interprétation du patrimoine est précisément l’une des priorités du projet de la Banque Internationale de Reconstruction et de Développement (BIRD) pour la gestion et la valorisation du tourisme culturel. Les échanges sur l’expérience muséographique révèlent une forte dichotomie entre le nord et le sud de la Méditerranée. Cette même dichotomie s’exprime entre les types de musées considérés : le Louvre, construit à l’origine pour le « peuple souverain », et qui accueillie désormais 74% d’étrangers autours de ses collections internationales ; les musées canadiens, de tradition plus contemporaine, et soucieux d’instaurer une médiation (basée sur l’interactivité) avec le publics, qu’ils soient nationaux ou internationaux , le Bardo, fondé à l’origine par une initiative avant-gardiste du ministre réformateur Kheireddine Pacha pour abriter des collections d’Antiquité, pose aujourd’hui la question de sa participation dans le développement de la notion du patrimoine chez les Tunisiens, de la culture et du tourisme. En France et au Canada, la connaissance des publics est un « champ » dit de « médiation » très récent, caractérisé par la professionnalisation du contact avec le public (chaque musée a mis en place un « service » pour le public). La question du public au Louvre, où tout est fait pour accompagner et pour « servir » le visiteur, y est une préoccupation primordiale incorporée dans sa muséographie. Le musée y fonctionne comme un observatoire permanent des publics, et les études produites (de prospectives, d’audiences, d’évaluations et de réceptions, mesure de la satisfaction et du ressenti) en sont le « baromètre ». De plus, une forme éducative et culturelle est élaborée au sein même des musées des pays du nord (notamment le Canada), qui proposent aux visiteurs un mode d’emploi de leur visite avant l’accès même aux collections, à la scénographie dans un cadre d’animation. En ce qui concerne la Tunisie, la question des publics n’y est pas prioritaire, et d’autre préoccupation émergent notamment :

  • La « fracture juridique » marquant l’inexistence des textes régissant la mise en place de “fondations des musées” ainsi que le statut juridique de leurs actions. Tout comme l’absence de cahier des charges encadrant leur champs de compétences. Les conservateurs n’y sont pas des acteurs culturels, ils n’ont pas de moyens institutionnels et n’ont pas reçu la formation adéquate en muséographie.
  • Le manque d’intérêt des institutions locales et des municipalités : Avoir un musée est une preuve d’existence locale, dans la mesure où en présentant ses activités et son patrimoine, la population contribue à produire une image de marque de sa région, qui peut aider au développement du tourisme culturel.
  • Une muséographie construite sur l’exposition des savoirs-faire et de la technicité sans pour autant mettre en valeur les aspects sociologiques et ethnographiques.

En effet, la grande question reste toujours la même : Comment abolir la distance entre le public et le musée ? Comment se produit le fameux « choc esthétique » qui se déclencherait au vu même de l’œuvre d’art ? Il faut d’abord considérer qu’il existe plusieurs types de relations nouées avec le public :

  • Lorsque le public est absent, comment le faire venir ? La question de la gratuité se pose. Elle peut être un outil d’une politique et non une fin en soi. Elle peut donner le goût d’aller voir autre chose, elle constitue une sorte d’amorce.
  • Lorsqu’on crée un musée, quel type de public cibler ? Les musées tunisiens (dont le nombre est 82 dont 37 sont sous la tutelle de la ministre de la Culture et de la sauvegarde du patrimoine), tournés vers le tourisme culturel, rencontrent des difficultés à drainer les visiteurs nationaux. De leur côté, les musées des sites archéologiques, ont pour objectif de montrer une vision cohérente de l’objet et de l’Histoire.
  • Lorsque le public est là, comment valoriser à ses yeux les objets présentés ? Il s’agit pour le muséographe, d’anticiper et d’aller au-devant de ce que souhaite le visiteur. D’abord en créant une expérience émotive et interprétative. C’est la tâche des centres d’interprétation dans leur mission d’aider les visiteurs à comprendre, d’établir une médiation scénographique et théâtrale.