La Contre Révolution en marche > Ce graffiti (à la médina de Tunis) montrait des poignées levées, symbole de la Révolution. Début 2012, les poignées ont été effacées avec de la peinture !

La Contre Révolution en marche > Ce graffiti (à la médina de Tunis) montrait des poignées levées, symbole de la Révolution. Début 2012, les poignées ont été effacées avec de la peinture !

“Légitimité”, ce mot a été répété des dizaines de fois par les députés à l’Assemblée Nationale Constituante depuis l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd le 6 février 2013. “Défendre la Révolution tunisienne” en mettant à l’écart, politiquement, les anciens responsables du parti dissous RCD, est la mission de la Troïka. Dans l’entretien que nous avons fait il y a quelques mois avec M. Gilbert Naccache, on s’est penché également sur le parti Ennahdha. Pour M. Naccache, il n’est pas un mouvement politique, c’est un mouvement de prosélytisme religieux qui s’est trouvé faire de la politique sans le savoir. Quelles sont les bases sociales et idéologiques de ce mouvement ? Quelle est son approche du pouvoir politique ? Et finalement, bien qu’étant “du côté de la Révolution”, est-il vraiment un mouvement révolutionnaire ? Bonne lecture !

NB: Cette série d’interviews s’étale sur huit chapitres et correspond à la retranscription d’un unique entretien mené en septembre 2012 avec Gilbert Naccache. Nous sommes allé à sa rencontre pour recueillir sa vision de la révolution de 2011 et de l’actualité tunisienne à la lumière des analyses déployées dans le cadre de son ouvrage “Vers la démocratie? De l’idéologie du développement à l’idéologie des droits de l’Homme”.

Entretien et propos recueillis par Lilia Weslaty et Alexandre Bisquerra

Nawaat : Ne peut-on pourtant pas dire qu’il y a, en Tunisie, de nouvelles classes émergentes, lesquelles porteraient le mouvement islamiste Ennahdha ? Ennahdha peut-elle convaincre l’appareil de l’ancien parti unique (RCD) qu’elle est apte à assumer les fonctions anciennement assurées par ce dernier ? En somme, pour reprendre les termes de votre analyse de la guerre civile algérienne dans les années 1990 : réussir là où le FIS algérien a échoué ?

G. Naccache : Pour ce qui est du soutien de classe d’Ennahdha, j’y reviendrai plus tard mais je pense qu’on ne peut pas dire qu’il y a actuellement une nouvelle classe émergente qui soutiendrait le mouvement islamiste. Pour en revenir au parallèle entre la situation tunisienne actuelle avec celle de l’Algérie dans les années 1990, je me dois de revenir sur la genèse du conflit algérien telle que je l’ai exposé dans mon ouvrage “Vers la démocratie ? De l’idéologie du développement à l’idéologie des droits de l’Homme” .

Tout a commencé en 1988. Suites aux émeutes, l’armée a cru pouvoir se passer du FLN. Puisque c’est elle qui prenait toutes les décisions, l’armée pensait que le FLN (Le Front de libération nationale) [1] était un simple appareil d’exécution. L’armée a donc éliminé le FLN du pouvoir. Le FIS (Le Front islamique du salut) [2] était alors un parti en stagnation mais à partir de ce moment-là, des franges énormes du FLN sont rentrées au FIS. Il faut dire qu’au point de vue de l’idéologie, il n’y a jamais eu entre le FLN et le FIS (en Alégrie) la différence qu’il y avait entre le PSD (Le Parti socialiste destourien) ou le RCD et les islamistes (en Tunisie).

Quand le PSD développait un discours sur les valeurs où sur la civiltà (au sens gramscien du terme) qu’il désirait construire, ça n’était pas un discours étranger à la société tunisienne telle qu’elle était. C’était un discours qui correspondait à l’évolution de cette société depuis les années 1930 et même depuis plus longtemps, car la Tunisie avait connu sous le Protectorat [3] une sorte de parenthèse coloniale qui avait bloqué son développement vers la modernité de l’époque, le capitalisme, etc.

La Tunisie s’était en effet engagée dès 1860 dans une série de réformes et son développement l’ouvrait progressivement sur le monde moderne de l’époque. Le Protectorat a détourné temporairement la Tunisie de ce chemin, mais dès après l’Indépendance, ce mouvement de modernisation a repris de lui-même et les classes bourgeoises qui étaient en train de se constituer avant 1881, presque les mêmes ou jouant le même rôle, sont repartis de l’avant. Donc le projet initial de civilisation de Bourguiba était le projet de la société tunisienne à l’heure de l’indépendance, ce vers quoi tendait la société tunisienne à l’époque. Bourguiba n’a fait qu’ouvrir les portes.

En revanche, le projet de civilisation, l’idéologie à laquelle se réfèrent les islamistes est une idéologie complètement dépassée, qui n’a rien à voir avec la réalité, qui relève en fait de la morale ou de la foi. C’est la raison pour laquelle j’ai tendance à ne pas comprendre la véritable crainte qu’inspire Ennahdha : Ennahdha n’est pas un mouvement politique, c’est un mouvement de prosélytisme religieux qui s’est trouvé faire de la politique sans le savoir.

Nawaat : Salah Karker a d’ailleurs écrit une tribune pour Nawaat en 2005 (en arabe) dans laquelle il prenait position contre la politisation du mouvement… Il a cependant été écarté d’Ennahdha par la suite.

G. Naccache : Tout à fait ! Et cette opposition à la politisation du mouvement au nom d’une islamisation préalable de la société, en amont de la prise du pouvoir, est également la position d’Abdelfattah Mourou, lequel a également été écarté d’Ennahdha au moment des élections. L’islamisation préalable à la prise du pouvoir est une affaire entre les islamistes et la société. A mes yeux, ils ne peuvent absolument pas y arriver.

La situation de la Tunisie aujourd’hui n’a rien à voir avec la situation algérienne dans les années 1990. En Algérie, le FIS était déjà le Parti unique au moment où il a déclaré la guerre à l’État. Le FIS était le fruit d’une scission au sein du Parti unique originel, le FLN, et les évènements de la Guerre civile en Algérie peuvent être lus comme la bataille entre deux clans au cœur d’un même système de Parti unique. Cela n’a d’ailleurs pu s’arrêter que lorsque l’un des deux clans a négocié avec l’autre. Le jour où ils ont reconnu la nature du conflit, ils ont pu le résoudre : auparavant, c’était un conflit entre l’Armée et le FIS. Le jour où ils ont compris qu’il y avait besoin d’un Parti unique au cœur du système (et non pas de la seule armée) et que ce dernier devait s’arranger avec l’adversaire, ils ont pu mettre un terme au conflit.

En Tunisie actuellement, le risque n’est pas limité aux islamistes : tous les partis politiques actuels sont des partis uniques en projet. Aucun n’est capable de reconnaître le pluralisme et la preuve c’est que tous parlent de projet de société. Quand vous êtes pluraliste, vous n’avez pas de projet de société : vous avez des propositions de règles de vie, de fonctionnement démocratique. Quant à leur fonctionnement interne, il est plus ou moins anti-démocratique et n’est de toute façon jamais démocratique. Tout cela exprime une situation : pour qu’il y ait un projet de société, il faut qu’il y ait une classe qui puisse diriger la société. Or il n’y a pas de classe sociale actuellement apte à diriger la société en Tunisie.

Nawaat : Ennahdha n’a pas donc même pas le soutien d’une certaine classe moyenne ?

G. Naccache :Ennahdha ne représente rien à cet égard. Qui soutient Ennahdha ? Qui vote pour Ennahdha ? La jeunesse exodée, les banlieues des grandes villes, une partie des commerçants qui soutiennent le mouvement sous son aspect religieux (daâwa), et enfin une partie des petits bourgeois lettrés qui ont bénéficié de l’enseignement supérieur. Il n’y a pas d’entrepreneurs autonomes. Il n’y a pas de gens porteurs d’une capacité économique quelconque. Il n’y a que des gens qui attendent quelque chose de l’État.

Aucun mouvement politique, que ce soit Ennahdha ou d’autres, ne dit que désormais le rôle de l’État est un rôle de régulation, de législation, de contrôle, d’encadrement, et plus du tout un rôle d’intervention politique. Par exemple, la première chose qu’a faite Ennahdha et qu’aurait d’ailleurs faite tout autre mouvement politique tunisien à sa place, c’est d’aller chercher des capitaux à l’extérieur. Ennahdha n’a pas essayé de dialoguer avec les entrepreneurs tunisiens, de faire des assemblées afin d’étudier comment faire repartir l’économie à partir de ces-derniers, d’isoler les obstacles qui s’opposent à leur dynamique, etc.

Nawaat : Pourtant, il y a eu des réunions entre Ennahdha et les entrepreneurs, notamment avant le 23 octobre 2011 !

G. Naccache : Non, il y a eu des réunions des entrepreneurs entre eux. Autrement Ennahdha a bien entendu, veillé à réunir des soutiens financiers de la part des entrepreneurs, mais il n’y a pas eu de discours visant à ouvrir une discussion publique sur les éventuels soutiens que l’État pourrait leur apporter afin de leur permettre de faire redémarrer l’économie.

Pour Ennahdha comme pour n’importe quel autre parti politique en Tunisie, le développement économique passe par les investissements étrangers. D’abord parce qu’ils ne voient pas une classe économique nationale capable de jouer un rôle dynamique, mais surtout parce qu’avec les investissements étrangers, le contrôle de l’État sur l’économie continue. Les entrepreneurs nationaux diraient à l’État « Stop, vous n’intervenez pas, ou seulement dans un cadre législatif et réglementaire mais pas sur la façon dont on travaille, pas sur le contenu de notre travail ».

Or les partis veulent contrôler tout et quand vous avez des investissements étrangers cela passe par l’État et ce dernier reste donc tout puissant. L’État ne peut le faire que parce qu’il n’y a personne qui peut dire : « Non, c’est moi qui fait ça ». On pourrait peut-être envisager qu’il y ait une classe ouvrière qui pourrait jouer ce rôle, mais il n’y a pas de classe ouvrière organisée et capable de revendiquer quoique ce soit au-delà de ses revendications habituelles de salaires, de sécurité de l’emploi, de sécurité sociale. Elle a une bureaucratie syndicale qui ne veut rien d’autre qu’avoir une place importante dans le pays pour pouvoir peser sur les uns et sur les autres et justifier sa présence.

Donc les seules possibilités qu’offrent les expressions politiques présentes dans le pays sont du type « retour au RCD » ou, à tout le moins, retour à l’État de Parti unique. Heureusement, ce retour est impossible et ce, grâce à la révolution. La présence de la révolution pose donc des problèmes énormes à tous ces gens-là et c’est pour cela que nous vivons avec la hantise d’un coup d’État militaire. Bien sûr, ce coup d’Etat sera dirigé en apparence contre Ennahdha mais il sera en vérité dirigé contre la révolution. C’est pourquoi on assiste à des inflexions du discours de Béji Caïd Essebsi, tantôt dur avec Ennahdha, tantôt très conciliant, car en réalité l’ennemi de BCE ça n’est pas Ennahdha, elle n’est rien pour lui. Il se sait capable de l’écarter quand il veut, c’est un parti qui représente moins de 20% de la population. L’ennemi de BCE c’est la révolution et le but c’est de la contenir, l’objectif de Nidaa Tounès en attendant de pouvoir éliminer Ennahdha, c’est d’achever un front commun de tous contre la révolution.

Nawaat : Mais au sein même de Nahdha, il y a des voix qui s’élèvent contre le gouvernement. La jeunesse de Nahdha s’oppose à la direction de son propre parti à travers le mouvement Ekbess. Est-il possible que Nahdha change de programme ?

G. Naccache : Mais ils n’ont pas de programme ! Pensez à la nuit des longs couteaux quand, en 1934, Hitler a réuni les différentes SA (premier groupe paramilitaire Nazi à développer des titres pseudo-militaires afin de conférer des grades à ses membres) pour les liquider (la dissolution de ce groupe très violent pratiquant la terreur de rue était notamment demandée par l’armée et les milieux conservateurs) : Ekbess ou n’importe quels “radicaux” seront liquidés. Les salafistes sont déjà dans le point de mire et Nidaa Tounès attend qu’Ennahdha en finisse avec les salafistes pour durcir sa position à son encontre.

La contradiction essentielle en Tunisie n’est pas entre les islamistes et les supposés laïcs, mais entre la Révolution et la Contre-Révolution sous toutes ses formes. Contrairement à ce que l’on pense, l’opposition entre Nidaa Tounès et Ennahdha est très secondaire parce qu’elle oppose un mouvement qui dispose de la légitimité sans la force à un autre qui a la force sans la légitimité. Cette confrontation aboutira à un jeu subtil jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes réussisse à réunir les deux éléments du pouvoir: la force et la légitimité.

Chacun de ces deux mouvements essaie à sa manière : perverse et professionnelle pour Nidaa Tounès, délirante, enfantine et inexpérimentée pour Ennahdha. Mais ces mouvements, comme la plupart des formations politiques actuelles, y compris celles « d’opposition » comme l’ancien PDP, sont fondamentalement d’accord pour stopper la révolution. Ils n’ont d’existence qu’avec un pays calme dans lequel ils peuvent de temps en temps distribuer des bonbons pour que les gens ne meurent pas complètement de désespoir.

Nahdha, c’est le contre-exemple à donner à tous les partis politiques qui veulent accéder au pouvoir et y rester. L’histoire a en fait précipité les nahdhaouis dans des situations qu’ils n’étaient pas prêts à affronter. Les gens de Nidaa Tounès, comme Béji Caïd Essebsi par exemple, étaient préparés à affronter des contradictions, des manœuvres politiques. Ils ne tombent pas dans des pièges comme le font les gens d’Ennahdha : le scandale du Printemps des Arts au Palais Dar Abdellia, l’affaire de la jeune fille violée, etc.

Une fois encore, Ennahdha n’est pas un mouvement politique ! Ennahdha a eu la chance d’être allié, dans le cadre du Front du 18 octobre, avec des formations qui savaient faire de la politique. Mais le Front s’est rompu après le 14 janvier 2011, non pas de la faute d’Ennahdha mais du PDP car son dirigeant, Ahmed Néjib Chebbi, pensait qu’en axant, à la suite de la révolution, sa campagne politique contre Ennahdha, il récupérerait le soutien des anciens du RCD. Cette stratégie n’a électoralement pas porté ses fruits mais a causé des dégâts. Si, au lendemain du départ du gouvernement du premier ministre de Ben Ali, Mohamed Ghannouchi, forcé à la démission par les mouvements de la Kasbah 1 puis de la Kasbah 2, on avait eu un gouvernement fait de tous les partis, Ennahdha aurait été prisonnière de cette alliance. Les déclarations d’Ennahdha n’auraient pas pu être les mêmes. Pour autant, ça n’aurait probablement pas fondamentalement changé le cours des choses. Encore une fois : tous ces mouvements politiques sont fondamentalement d’accord pour stopper la révolution.

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Note :

[1] Le FLN : Le Front de libération nationale 1 est un parti politique algérien, présidé par le président de la république Abdelaziz Bouteflika.
Il est créé en novembre 1954 pour obtenir de la France l’indépendance de l’Algérie, alors divisée en Départements français d’Algérie. Le FLN et sa branche armée, l’Armée de libération nationale (ALN), commencent alors une lutte contre les Français. Par la suite, le mouvement s’organise et, en 1958, le FLN forme un gouvernement provisoire, le GPRA. C’est avec le GPRA que la France négocie en 1962 les accords d’Évian.

[2] Le FIS : Le Front islamique du salut (الجبهة الإسلامية للإنقاذ, al-Jabhah al-Islāmiyah lil-Inqādh) était une formation politique algérienne militant pour la création d’un État islamique. Elle a été dissoute en mars 1992 par le tribunal administratif d’Alger.

[3] Le Protectorat français de Tunisie (الحماية الفرنسية في تونس soit Al-Ḥimāyah Al-Fransiyyah fī Tūnis) est institué par le traité du Bardo du 12 mai 1881. Transformant les structures politiques, économiques et sociales du pays, il est finalement aboli le 20 mars 1956 au terme de négociations constituant l’aboutissement du mouvement national tunisien.

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Vous pouvez aussi lire les premiers chapitres de l’entretien avec Gilbert Naccache

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 1 : Tunisie, aux origines du coup d’Etat du 7 novembre 1987

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 2: Comment s’est délité le système RCD ?

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 3 « Guerre au sein du Système »

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 4 : La classe politique et la Révolution après le 14 Janvier