eaux-bouillantes

L’observateur, ou même un spectateur impartial, qui tente de faire le lien entre un débat politique acharné et le faible taux de concrétisation des promesses et programmes politiques, pense soit à une éventuelle hypocrisie de la part de l’homme politique, soit à une incompétence à voir clair et à agir en faisant des calculs justes et sensés. Qui convaincra ensuite l’électeur méfiant à aller voter ? Est-ce que les simples promesses non garanties peuvent secouer sa perception et formes de l’engagement ? Quelle est la nature de la réflexion que mènent nos hommes et partis politiques sur leurs propres actions et quel genre de calcul font-ils ?

Dans le Manifeste communiste, F. Engels et K. Marx (1848), nous décrivent le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie avec l’installation d’un nouvel « esprit » qui anime les acteurs et motive leur comportement. Ils parlent des « eaux glacées du calcul égoïste » mettant en avant l’esprit du lucre et désignant la bourgeoisie comme étant derrière l’installation et la généralisation de cette nouvelle culture du calcul dans la poursuite de l’intérêt personnel. Un ennemi est déclaré (la bourgeoisie), une guerre fut déclarée sur les plans social, politique, économique et même moral et culturel, on n’en est pas encore sortie : plus la critique est radicale, plus l’objet ou sujet critiqué prend confiance en soi et se renforce. « Elle [la bourgeoisie] a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, […] dans les eaux glacées du calcul égoïste. » Et elle a « déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. », plus encore elle a « fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ;…». Quant aux liens complexes et variés, elle les a « brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant. ». C’est beau à dire et c’est assez fascinant comme critique et si élégant comme formulation ! La critique marxiste si juste, si radicale et si profonde soit-elle, n’a pourtant pas pu mettre fin à la propagation de l’esprit capitaliste. Peut-être que cette critique a dû être récupérée et instrumentalisée. On sait bien que tout comportement humain est susceptible de recevoir des analyses et des interprétations avec des références à la logique de la rationalité économique du calcul et de l’intérêt propre ou personnel.

L’analyse économique nous fascine, car l’économie semble réussir à s’imposer comme une science dure, une reine des sciences sociales et en fait elle est la seule à prétendre aux prix Nobel. Toutes les sciences humaines et sociales ont été contaminées par ses manières fascinantes de penser et de voir. La politique n’a pas, bien évidemment, échappé. Il ne s’agit pas ici d’un article qui se veut « académique » ou une analyse scientifique, mais juste une observation et un parallèle avec ce qui se passe en Tunisie depuis 2011 avec l’ère de liberté d’expression ainsi que le débat et l’agir politiques.

Si cette logique de calcul représente une sorte de « fondement moral » qui anime notre comportement humain à la fois avec nos semblables et avec la Nature, alors la politique -en tant que manière d’organiser le vivre ensemble- ne peut en aucun cas rester à l’écart ou faire exception à la règle : la politique est déjà contaminée et contaminante – la maladie étant contagieuse. Entre politique, économie et éthique, le jeu se fait souvent par l’un qui instrumentalise l’autre en vue de mettre à l’écart le troisième. L’économie s’est en servie de la politique pour licencié la morale et s’attaque maintenant à la politique pour lui imposer sa logique. C’est une sorte de logique ou une quête de « toujours plus » qui instrumentalise tout ! -même lorsqu’il s’agit de bien-être collectif, de l’utilité sociale ou du bien commun, on n’arrête pas de faire des calculs douteux et dans l’obscurité, loin des vues… des arrangements dans les bureaux et sous les tables. Vous pouvez dire, en politique, tout ce que vous voulez, mais en pratique ce sont les lois de l’intérêt économique qui finissent par s’imposer. Ceux parmi les acteurs politiques qui prétendent le plus au respect de la vertu ne font pas exception. Ils agissent comme si le moyen (ie faire du calcul pour avoir toujours plus de pouvoir et de richesse) se justifie toujours par les fins (qui consistent à réaliser le projet idéal ou utopique du mieux vivre ensemble). Rien ne garantit le respect des principes annoncés. Ici, les moyens exercent un effet d’éviction sur les finalités –la finalité consiste en une course effrénée derrière la seule envie de toujours plus.

Tout le monde prétend au respect des principes, mais lors de la décision et avec les moments éclair du dilemme entre principes et intérêts, ce sont ces derniers qui finissent par faire écouler les eaux glacées du calcul égoïste. Pragmatisme et réalisme politique exigent : les intérêts passent en premier, les principes ensuite –s’il y a lieu! Même si en apparence et au cours du débat et discours politiques, l’homme politique ne s’arrête pas à faire l’éloge des valeurs et principes. Ainsi les principes deviennent eux-mêmes moyens et instruments. Toutes les valeurs humaines et morales, la dignité, la liberté, la démocratie…sont potentiellement instrumentalisables. Les moments d’annonce des principes, des programmes politiques et promesses sont chauds et bouillants, les moments de prise de décision sont froids et glacés, presque invisibles et discrets –comme si lorsque les intérêts prennent leurs places, les principes doivent crier fort afin de les couvrir contre toute intrusion.

Le discours politique est presque un lieu favori pour en faire usage et parler avec ferveur et énergie de grands principes, de la solidarité, du partage, de l’équité et des programmes politiques les plus prometteurs et les plus ambitieux au point de nous donner l’impression d’être dans un contexte des eaux bouillantes du calcul politique propice à une (courte) joie et une (fausse) espérance de recueillir des bons résultats. Nous peuple paresseux et inactif, espérant seulement que cette haute température nous débarrasse des microbes et parasites, et ce n’est pas grave si les plats en préparation seront servis à d’autres…
Nous savons bien que les hommes politiques le mieux intentionnés savent très bien que leurs programmes et les promesses qu’ils font ne sont que trop peu réalistes et réalisables. Pourtant chacun participe à faire bouillir l’eau du calcul politique… S’agit-il d’un excès d’optimisme de leur part? Peut-être, mais pourquoi sommes-nous encore dans la chaine de Promesses/vote/mandat/pouvoir…Promesse/ vote….? – alors qu’en fait et quelques mois plus tard, c’est la déception qui semble être la règle ? C’est peut être le court mémoire politique, ça évolue tellement qu’en est perdu.
Le marché politique dans les pays africains et le monde arabe -lorsqu’il y a un minimum démocratique- semble être un marché de promesses fictives, et d’une manière générale la concurrence est déloyale, avec des monopoles (régimes autoritaires y compris celui lié à la dictature du marché et la culture de la consommation, du travail et de l’argent) des duopoles (gauche/droite…laïcs/religieux, libéraux/conservateurs…) et autres formes hybrides et non définies…

Ce marché montre qu’à la surface les eaux sont bouillantes et le débat est acharné, alors qu’au fond les hommes et partis politiques procèdent autrement et sont fort probablement soumis aux eaux glacées du calcul égoïste. La chose politique est complexe et devient un terrain de conflit entre les groupes de pression. C’est peut être la spécificité du contenu ou le domaine politique lui même -lié à l’intérêt collectif et à l’utilité sociale- qui laisse penser cette double facette : des hommes qui sont sensés agir pour le bien commun s’exposent et se livrent à des calculs d’intérêts particuliers. Ils favorisent en premier leurs personnes ou de leur familles politiques ou idéologiques même si ces décisions se font très souvent aux dépens de l’intérêt général. D’une manière générale, notre système dit démocratique souffre de cette opacité dans les pratiques et participe ainsi à l’installation de la méfiance et à la généralisation de l’insatisfaction de la population. Ces soupçons sont d’autant plus légitimes lorsqu’on observe le rapport entre l’effervescence politique sur la surface et l’absence ou l’insuffisance de réalisation des objectifs et du bien-être social. Des propos dans tous les sens : « Attendez-nous, on va emprunter l’argent, réaliser la croissance et obtenir les emplois qui vous rendent votre dignité et vous apportent le bonheur » ! « Méfiez-vous des institutions de Bretton Woods, c’est du colonialisme économique » ! « Venez avec nous, parti du juste milieu »…. Sont-ils sérieux, ont-ils vraiment la capacité de bien concevoir et réaliser? Peuvent-ils faire preuve de sagesse devant les dilemmes entre principes et intérêts ?

Deux idées derrière cette observation/réflexion :

1/ en Tunisie, le débat politique ainsi faite risque fort d’être stérile, car l’observateur commence à comprendre que l’instrumentalisation fausse la confiance et que les apparences des eaux bouillantes cachent sans doute des eaux glacées et intérêts égoïstes. Dans ce cas, ce sont les acteurs qui doivent réviser leur « éthique politique » : au lieu de miser sur les promesses et programmes politiques dans le futur, un parti politique pourra agir pour qu’à travers ses actions concrètes elle montre sa crédibilité et améliore ainsi son savoir-faire. Faire de la politique sous pression et fabriquer des « marionnettes » médiatiques pour en gagner artificiellement la confiance des électeurs risque fort bien de nous faire perdre l’essentiel ;

2/ dans le contexte des eaux bouillantes du calcul politique, les individus et futurs électeurs peuvent soit se détourner de la politique soit développer des alternatives citoyennes loin de toute attitude politicienne ou idéologique. Des vrais acteurs alternativistes, responsables et engagés n’ont pas à se laisser exposer aux risques de récupération et d’instrumentalisation. Ceci est possible à une condition: une conscience politique forte. On a eu en Tunisie une vraie occasion pour une véritable révolution et qui pourra être saisie en développant des alternatives concrètes loin de toute critique radicale et loin des fausses et aliénantes utopies. Au lieu de prendre des chemins qui conduisent à l’impasse, on pourra être leaders des alternatifs en matière politique et économique. Le monde est très demandeur et très ouvert aux modes de vie libérateurs de l’hégémonie de la politique et de l’économique telle qu’elles se pratiquent de nos jours.