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Autrefois, on l’appelait le grenier de Rome. Aujourd’hui, la Tunisie n’arrive plus à combler ses besoins en agroalimentaire. Le secteur souffre, depuis des décennies, d’une mauvaise gestion qui le fragilise. Les retombées de la corruption, du népotisme et de la privatisation non-étudiée de l’ancien régime y ont, grandement, contribué. C’est le cas des fermes du Sers au Kef, où des ouvriers sont décidés à ouvrir les dossiers de corruption, réformer le secteur et créer des complexes agricoles, comme il y en a, partout, en Tunisie.

Entre le Kef et Le Sers, s’étendent, à vue d’œil, des hectares de terres agricoles. Jadis, la verdure emplissait les yeux et les esprits. Aujourd’hui, les terrains agricoles sont, dans leur grande majorité, délaissés et souffrent d’un abandon suspect. Des investisseurs qui boudent, un État qui n’a plus les moyens de gérer les terres, des petits agriculteurs qui souffrent de la crise économique et des ouvriers agricoles impuissants et fragilisés. Ce sont les raisons que les uns et les autres évoquent pour expliquer la situation.

La Tunisie compte plus de 300 mille hectares de terres domaniales récupérées de chez les colons français. Après la nationalisation de ce patrimoine et l’échec de l’expérience socialiste de Ben Salah, qui a lancé les coopératives agricoles, le secteur a connu une légère progression. Les terres sont restées aux mains de l’office des terres domaniales, chapeauté par le ministère de l’agriculture et le ministère des domaines de l’Etat et des affaires foncières. En 1996, le gouvernement décidait d’intensifier la privatisation du secteur agricole.

Mais l’État n’était pas capable d’assurer une bonne exploitation de ses domaines, qui se résumait aux cultures extensives (céréales, vigne et oliviers). Contrairement à ce qui était attendu, la privatisation partielle des terres a affaibli le secteur et a causé le chômage et l’appauvrissement des terres domaniales. Les abus, la surexploitation et la mauvaise gestion ont affaibli le secteur agricole. De plus, les investisseurs ont accumulé leurs fortunes, sans le moindre retour à la collectivité (la plupart des dettes ne sont pas encore payés). Le Cahier des charges de la location des terres domaniales fut rarement respecté et le contrôle absent, pendant des années.

Sous le joug féodal de l’investisseur privé !

De la grande ferme «Fateh» au Sers, il ne reste plus que de vieux bâtiments vides, dépouillés même de leurs portes et fenêtres. Il y a à peine trois ans, c’était une ruche de production laitière, céréale et autres produits agroalimentaire. L’ancien investisseur qui a loué la ferme, durant 17 ans, en accord avec l’office des terres domaniales, n’a rien laissé, expliquent les ouvriers agricoles qui habitent sur les lieux, depuis des décennies. « Il n’a pas pris, seulement ce qu’il a investi, mais aussi ce qu’il a trouvé, avant de débarquer,…», précise un des ouvriers.

Ici, les ouvriers de dizaines de fermes protestent pour rester sous l’autorité d’«Edawla» (l’État). Après des années de souffrance, sous le régime de Ben Ali, ils ne veulent plus être sous le joug des investisseurs privés. Pour eux, l’investisseur est synonyme d’envahisseur voire de colonisateur qui confisque leurs droits les plus fondamentaux.

On nous oblige à travailler jour et nuit, souvent, sans un seul jour de repos. Pour un salaire, chaque ouvrier est obligé de faire travailler sa femme et ses enfants. S’il refuse, il est renvoyé. On nous interdit d’élever des poules et des moutons et même de planter quelques légumes devant nos maisons. Nos enfants restent sans école qui est très loin. Nos enfants, qui grandissent, n’ont pas le droit de travailler avec nous. Les investisseurs, ramènent, eux,, leurs cousins ou des gens qui ne sont pas d’ici. Tout ça, sans parler des insultes, du mauvais traitement et de la discrimination. Notre vie était un cauchemar … , raconte Mansour Jouini avec amertume, qui travaille dans la même ferme, depuis trente ans.

Sa femme et lui logent dans une petite chambre sans cuisine ni toilette. Leurs voisins sont dans la même situation. En réalité, ces habitations sont de petites baraques perméables qui exposent les ouvriers et leurs familles au rude climat du Kef. Leurs enfants traversent les champs, tous les jours, dans un marathon épuisant pour aller à l’école.

Nous ne comprenons pas cette situation. Pourquoi donner ces terres aux particuliers? Pourquoi un seul gagne et des centaines meurent? Pourquoi l’État donne des avantages à un seul homme et laisse les autres périr sous son autorité? Nos terres sont généreuses et les récoltes suffisent tout le monde…, s’indigne Dalia Abidi, la femme d’un ouvrier.

« Ceux qui ont profité des terres sont des proches de la famille royale. Le problème était le manque de suivi et le non-respect du Cahier des charges. Ils louent les terres avec des prix dérisoires, ils les surexploitent, épuisent les ressources naturelles, puis partent sans payer leurs dettes … Cela va sans parler du mauvais traitement de la main-d’œuvre. Parfois, on a l’impression que nous sommes dans une époque féodale où l’investisseur devient le maître de la terre et des ouvriers », affirme Adiba Rezgui, un des jeunes ouvriers, recruté, récemment, par l’Office des terres domaniales.

Ces réformes qui n’arrivent pas !

Le passé traumatisant des ouvriers les a poussé à protester et à mener plusieurs actions afin de rester sous la tutelle de l’office des terres domaniales. Le 12 novembre, avec leurs familles et quelques militants syndicalistes, ils se sont opposés à l’arrivée d’un investisseur dans la ferme. Mais leur résistance n’a pas suffi à changer la donne et convaincre les autorités concernées.

Les ouvriers préfèrent l’État parce que leur charge de travail est moindre et qu’il n’y a pas de contrôle. Alors que l’investisseur exploite la terre et la ferme, durant toute l’année et ne se limite pas aux olives. J’ai réussi à avoir la ferme du Fateh grâce à mon dossier bien ficelée, même si les procédures nécessaires étaient très difficiles et compliquées. Maintenant, le blocage des ouvriers orchestré par l’UGTT ne va mener à rien. Il faut négocier, et je suis prêt à intégrer tous les ouvriers si l’office s’engage à régler leurs situations financières, durant les années passées…, rassure Moncef Othmani, le nouvel investisseur, qui a réussi à trouver un compromis avec les ouvriers.

Les négociations entre l’investisseur, le ministère de l’agriculture et l’UGTT ont débouché sur la garante de la titularisation des ouvriers agricoles. La demande principale du mouvement contestataire qui consiste à créer un complexe agricole, (comme les 30 complexes régionaux gérés par l’OTD) permettant plus de bénéfices à l’État et une stabilité sociale et économique pour les ouvriers, n’était pas à l’ordre du jour.

Selon le syndicat de l’OTD, des réformes doivent être mises en place à l’office et au ministère des domaines d’État. Concrètement, l’office des terres domaniales doit réformer sa communication interne, surtout entre l’administration centrale et les différents complexes (qui sont autonomes au niveau de leurs budgets et administrations). En plus, l’office souffre d’un manque au niveau des cadres et des compétences. En dépit du grand nombre de diplômés, l’administration tunisienne n’arrive pas à intégrer les compétences nécessaires pour gérer ses terres. Ce manque d’effectifs laisse les terres sans contrôle, ce qui cause des pertes énormes chaque année.

D’une façon globale, le secteur a besoin d’une vision stratégique et d’une volonté politique. La «révolte » des ouvriers du Kef, face à l’injustice sociale, traduit l’absence de l’État dans le secteur. Si l’administration nous assure qu’elle ne fait qu’appliquer la loi, la transparence reste essentielle pour prouver sa bonne volonté. Ainsi, durant notre reportage, plusieurs informations sont restées inaccessibles et les réponses des cadres de l’office et du ministère des domaines de l’État ont manqué de précision concernant cette problématique.

À l’instar des ouvriers agricoles d’Afrique du Sud qui, en 2013, ont arraché leurs droits, nos ouvriers doivent se syndiquer et former une force de pression politique pour proposer une alternative globale qui influence la stratégie de l’État concernant le partage des richesses.