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Monsieur Essebsi,

La première détermination de la fonction présidentielle, n’est pas un simple jeu d’alliance entre les partis politiques ou un accord au sommet, ni un échange d’intérêts économiques cartellisés, ni un compromis entre des hommes d’affaires et des politiciens sur le dos du peuple, mais une fonction sacrée, et un engagement inconditionnel entre un homme et le peuple.

La condition absolue, c’est qu’on puisse se représenter la fonction suprême comme faisant l’objet d’une vocation impérieuse, d’un destin national et historique. Il faut que le nouveau président soit persuadé de la nécessité de réélaborer toutes les conceptions erronées du passé sous la dictature, et de marquer la rupture au sens bachelardien, vers de nouvelles valeurs justes, novatrices et tolérantes ; en un seul mot, il devrait avoir « une main de fer dans un gant de velours ». C’est d’ailleurs là toute la difficulté de l’exercice du pouvoir.

Notre propos, ce n’est pas de juger qui est apte et qui ne l’est pas, mais ce qui nous motive avant tout, c’est un souci d’intérêt public et général, pour réfléchir à des critères fiables et objectifs pour assumer une telle responsabilité. Vous devez incarner un modèle éthique, et par là même, irréprochable, vous devez pouvoir résister à toute forme de démagogie. Nous avons besoin de quelqu’un qui veuille donner de lui-même à la Tunisie, et non pas profiter de quelques bonnes aubaines et des intérêts de sa clientèle. On a besoin d’un Président gardien de la constitution.

Monsieur Essebsi,

La faim et la pauvreté ne sont pas de la honte, mais honte à celui qui est responsable de l’appauvrissement du peuple, pendant cinquante-huit ans de dictature, de parti unique, de président tenant tous les pouvoirs et toute la richesse du pays. Il est légitime, que les citoyens des zones oubliées disent haut et fort : nous sommes pauvres, nous sommes dans le besoin, c’est leur droit, humain, universel et juridique. C’est par la faute de votre politique trop politicienne de vos régimes successifs, que le peuple a du mal à survivre.

A défaut de pouvoir développer les zones frontalières vos régimes bourguibien comme celui du dictateur Ben Ali ont tout fait pour conserver cette politique injuste et autoritaire, oui cette politique dont vous étiez l’un des chiens de garde selon la détermination de Paul Nizan.2

La société tunisienne au jour d’aujourd’hui est très profondément corrompue par l’ancien régime, de Ben Ali et même auparavant au temps de Bourguiba, qui par excès d’autorité n’avait pas mis en place de contre-pouvoirs ayant pu résister à l’ascension de Ben Ali et de ses complices : « En vérité, cette dictature n’est pas une invention de Ben Ali. Celui-ci l’a héritée de Bourguiba ».3 Toutes vos décisions étaient, au profit de la côte et de vos villes natales. Depuis cinquante-huit ans la Tunisie est coupée en deux, le réel stagne, le chômage est agressif, le harcèlement policier est aveugle. Comme si tous ces malheurs ne suffisent pas ; aujourd’hui, le terrorisme est devenu menaçant : « Beaucoup ont payé leur engagement par des années de prison agrémentées de tortures (…) Leur crime aura été le simple fait de réclamer justice et liberté pour le citoyen arabe afin que l’individu en tant qu’entité unique et singulière puisse émerger et être reconnu ».4

Monsieur Essebsi,

Comment pouvons-nous accepter vos insultes dégradantes à répétition ? Comment pouvons-nous rester neutres ? Comment pouvons-nous voir la réalité en face et enterrer nos rêves ? L’histoire et les jeunes tunisiens opprimés nous ont donnés une fois l’occasion de dire à haute voix non à la dictature, non à la corruption non à toutes les formes de manipulation, non à la pauvreté ? Alors ce n’est pas le moment de l’hésitation, pendant vingt-trois ans, vous avez semé la peur et vous avez construit sur cette peur notre propre malheur, vous avez orienté le destin de toute une population selon vos intérêts et votre égoïsme affamé du pouvoir, vous nous avez interdits même le droit de respirer. Le silence, aujourd’hui, est un crime non seulement envers les martyres, mais envers la Tunisie, envers chaque mère isolée dans son coin en attendant de respirer l’air de la révolution, en attendant un jour le lever du soleil: « Ce n’est pas la foi dans un possible qui a permis la sortie de désespoir (…) Mais sur le fond d’un désespoir politique créé par le système de Ben Ali, est arrivée avec Bouazizi quelque chose qui a suscité chez les tunisiens une horreur telle que l’accepter menaçait le sentiment de leur propre humanité ».5

Je ne suis pas contre votre personne, mais contre vos convictions, vous êtes un danger pour la révolution parce que pour vous il n’y avait même pas de révolution, mais juste une agitation des jeunes, vous avez annoncé qu’il n’y avait pas trois cent martyres, et que les snipers n’existaient pas, et même nos martyres de l’armée nationale, de la police et de la garde nationale ne comptent même pas pour vous. Il est honteux après les sacrifices du sang des jeunes qu’on bafoue leur honneur par un égoïsme aveugle ou un pragmatisme sauvage, qu’une foule de prétendants ose ridiculiser les institutions naissantes. « La question se pose alors dans ce pari Pascalien de l’événement miraculeux, comment évaluer une telle maturité dans le processus des circonstances historiques ? », si vous gardez les mêmes orientations vous êtes dangereux pour la paix sociale, pour l’égalité des chances, la justice sociale, vous avez une conception de l’État très archaïque, vous ne faites pas la différence entre l’État, le pouvoir, la patrie et le parti. Pouvez-Vous exister hors des lobbies ?

Pour vous et vos chiens de garde, en ressort que le fait de nommer le 17 décembre est la plus grande violence qui puisse exercer au monde. Toute la terre doit avoir une seule langue, votre langue et les mêmes mots, vos mots, si non toute une population est extrémiste.

Depuis cinquante-huit ans vous nous obligez à croire que la Tunisie ne serait rien, n’aurait pas lieu et même « le sens cesse d’être la ligne de partage »,6 si on essaie une autre voix. Votre vision de l’Etat est le sujet de la pensée qui ne pense pas encore.

Monsieur Essebsi, vous avez une chance en or, même historique,

D’une manière ou d’une autre pour réaliser une nouvelle démocratie, une justice sociale, réhabiliter la dignité du peuple tunisien, il faut renoncer à l’illusion de pactiser avec les forces contre-révolutionnaires. « La position est déjà travaillée par la loi d’itérabilité, et un appel à la répétition auto-conservatrice. Il n’y a pas d’oppositions rigoureuses entre la position et la conservation, seulement ce qu’on peut appeler une contamination (…) avec tous les paradoxes que cela peut induire ».7

Catégoriquement, il faut chasser tous les profiteurs quelles que soient leurs étiquettes ; les résultats des élections ne doivent pas constituer une nouvelle fuite en avant, et tout compromis ne reculerait que pour mieux sauter, autrement dit, c’est n’est rien d’autre qu’une manœuvre de diversion, une bombe à retardement du conflit : vous êtes dans l’obligation de « démolir ce qui existe, non par amour des décombres, mais par amour du chemin »,8 que vous voulez tracer dans l’histoire, votre propre histoire même, ce chemin n’est rien d’autre que celui de la dignité et la liberté des tunisiens . On convoque ici Pascal : « Il est nécessaire que ce qui est le plus juste soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique […]. Il faut donc mettre ensemble la force et la justice ». Mais il faut être prudent et surtout capable de chasser la nuance entre la loi de la force et la force de la loi. Nous ne pouvons pas resserrer le filet dans lequel nous sommes pris.

Aujourd’hui, Dieu se trouve ainsi lui-même impliqué dans cette culpabilité générale. Par lucidité ou peut-être par un jeu de hasard ou par une conscience malheureuse,9 vous devez incarner les valeurs de la deuxième république.

La question non pas de la deuxième chance, mais de la troisième pour vous, se pose. Il est presque dans l’inconscient commun de tous les tunisiens, pourquoi pardonner, pourquoi passer outre ? Mais le souci, c’est que la deuxième chance est difficile à donner parce que rien n’est garanti, il est couteux, en plus ça ne marche pas à tous les coups, alors à vous de nous dire comment peut-on vous donner une troisième ?

Êtes-vous capable, par conscience patriotique d’appliquer sur vous-même une autocritique républicaine, et même une autocensure patriotique, cette démarche, c’est la preuve d’une vertu politique ce que les stoïciens appelaient le courage de la vérité. Un tel jugement sur soi, avec un certain recul critique présente un bienfait ; on sacrifie notre ambition et notre intérêt personnel au profit de l’intérêt général.

Etes-vous capable de vous identifier à la révolution et ses objectifs, parce que malgré vous, depuis le 17 décembre la Tunisie s’identifie universellement par sa révolution, et tout ce que font les profiteurs et les médias poubelles ne peut plus déraciner la réalité de cette révolution, tout simplement parce que la révolution est « un état de chose » historique.

Marx ironise sur la répétition de l’histoire : « L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la deuxième comme une comédie »,10 dans toute l’histoire politique des peuples, l’établissement d’une démocratie stable est un processus créateur comme la vérité : « dans une situation déterminée, (…), par « vérité », j’entends une construction, un processus, une création, et donc pas quelque chose qui relèverait de l’exactitude d’un jugement ».11 Un processus de vérité est un processus infini. Il n’y a pas de sens à parler de son achèvement, de sa clôture.

Quel est le cheminement de votre action politique dans l’espace de la solidarité, votre programme est-il une clameur contre toute forme d’oppression dans l’espace social et politique ?

Tunisiennes, Tunisiens,

Disant Haut et Fort que les zones oubliées de la Tunisie d’aujourd’hui ont le droit d’être développées aménagées et d’être des zones d’investissements prioritaires : « l’intégration régionale est une condition fondamentale du développement social et économique. Le monde entier l’a compris, sauf le Maghreb et le monde arabe ».12

La révolution ne nous a donnés ni la richesse ni le bien être pour le moment, mais elle nous a permis de respirer, de rêver, de pouvoir faire un projet de vie.

Tunisiennes, Tunisiens,

En somme, l’histoire critique de notre révolution n’est ni une histoire des acquisitions ni une histoire des occultations de la vérité ; c’est l’histoire de l’émergence des jeux de vérité : c’est l’histoire des « véridictions », des discours susceptibles d’être dits vrais ou faux.

Notre révolution a incarné l’essence de l’héroïsme existentiel en matière de la vie politique comme vie héroïque, au début du printemps arabe. La question de la politique apparait, dans le début de la révolution, entre autres questions (la dignité, la pauvreté, le chômage…). Ce n’est donc pas, la question centrale, ni principale. C’est une question subordonnée deux fois, à la question de la liberté d’une part, puis, d’autre part à la question de l’essence de l’Etat ou de si on préfère- « l’être-en- communauté ». Dans cette assignation d’un « propre » impropre, nous pouvons reconnaitre une forme bien spécifique d’exclusion de l’impur.

Notes

1. Le titre de l’article fait référence au livre de jacques Monod, le Hasard et la Nécessité, éd. Seuil, 1973.

2. Paul Nizan, les chiens de garde, rééd. Maspero, 1969.

3. Abdelwahab Meddeb, Printemps de Tunis, la métamorphose de l’Histoire, éd. Albin Michel, 2011, p, 25.

4. Tahar Ben Jelloun, L’étincelle, Révoltes dans les pays arabes, éd. Gallimard, 2011.

5. Fathi Benslama, Soudain la révolution, éd. Denoël, avril 2011, p, 50.

6. Walter Benjamin, Œuvres I Paris, éd Gallimard, 2000.

7. Jacques Derrida, Force de loi, Paris, éd. Galilée, 1994.p, 94.

8. Walter Benjamin, loc.cit., p332.

9. G W F. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, fin du chapitre 4, Vrin, 2006.

10. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.- citations 6.8.

11. Alain Badiou, L’immanences des vérités, Séminaire de 2012-2013.

12. Moncef Marzouki, L’invention d’une démocratie, les leçons de l’expérience tunisienne, éd. La Découverte, 2013, p.152.

13. Naceur Khemiri, Problématiques de l’image, éd. Anrt, 2013, p, 416.