noir-racisme-tunisie-Mnemty-HEDUCAP

Photo par Graphed Drev.

Par Mariem Ben Yahia,

Vendredi, 23 janvier 2015, j’ai répondu à l’appel de l’Association Tunisienne Contre le Racisme et les Discriminations “M’nemty HEDUCAP” et j’ai participé à la journée culturelle « Noirs à l’honneur » qui a eu lieu à la maison de la culture Ibn Rachik.

En prenant un taxi pour me déplacer à l’évènement, j’ai profité de l’occasion pour poser quelques questions au chauffeur qui se croyait tolérant et antiraciste. Il m’avait expliqué qu’il n’avait aucun problème de transporter des passagers noirs, que nous sommes tous frères et sœurs et il a condamné toutes formes de racisme.

Cependant, quand je lui ai demandé son avis concernant le mariage entre noir et blanc, il a changé de vision. « Je n’ai jamais pensé à me marier à une femme noire ou métisse. J’ai toujours voulu me marier à une tunisienne. Je suis un homme très patriote.» Choquée par sa réponse et son ignorance, je lui ai expliqué qu’être tunisien n’exige aucune couleur de peau particulière et que Amour n’a pas de race. Il m’écoutait attentivement et puis m’avait simplement répondu: « C’est vrai que ce n’est pas de leurs FAUTES s’ils sont nés noirs. Tu peux te contenter de les défendre. C’est bien. Mais n’épouse surtout pas l’un d’eux. D’accord ? Ça serait vraiment dommage.» Je n’ai pas eu le temps de lui répondre. On était déjà sur place.

J’étais impressionnée par le nombre de personnes qui ont répondu positivement à l’appel de M’nemty. Ils étaient de toutes les couleurs, des jeunes, des adultes, des femmes, des hommes, des artistes, des militants politiques, et des militants de la société civile.

Je me suis dit qu’ils sont forcément contre toutes formes de racisme sinon ils n’auraient pas participé à un tel évènement. J’étais contente. Après pas très longtemps et en écoutant ce qu’ils se disaient entre eux, j’ai malheureusement compris à quel point j’avais tort.

Les agressions verbales sont journalières et font partie du langage du Tunisien au quotidien, quant aux insultes, il faut le prouver et la police banalise les agressions physiques, à caractère raciste, qui ne font presque jamais l’objet d’un procès. Le silence des lois tunisiennes, la banalisation, la non-reconnaissance de l’existence de la discrimination font que le chemin de la lutte soit encore très long. Le mot clé étant le DENI, expliquait madame Saadia Mosbah, présidente de l’association M’nemty.

L’évènement était très riche contenant des interventions de plusieurs « anti racistes », des témoignages de quelques victimes, une vision psychologique de la distinction raciale en Tunisie, des tableaux artistiques, des danses, des talents cachés, de la comédie et beaucoup d’autres surprises.

Personnellement, j’étais particulièrement sensible à la tension et la colère qui régnaient la salle. Oui. Colère et tension. Plusieurs se sentaient gênés, voire agressés, à cause de différentes interventions qui, soit culpabilisaient tous les blancs en les accusant d’être tous racistes vis-à-vis aux autres différents, soit refusaient de croire à l’existence de ces comportements racistes et accusaient les noirs d’inflammation. Rares sont ceux qui ont pu être objectifs tout en défendant les libertés et l’égalité entre tous les citoyens. De toute façon, presque tous les participants, quelque soit la couleur de leur peau, semblent être convaincus que le racisme est mal mais ils ne prêtent pas attention à ce que le racisme est.

Plusieurs se croyaient anti racistes parce qu’ils n’ont aucun sentiment de haine contre les noirs. Ils ont tort. La haine n’est qu’une seule manifestation du racisme, mais elle est loin d’être la seule. Du moment où nous parlons des « NOUS » et des « ILS », c’est que nous sommes déjà au cœur de la discrimination. Du moment où on juge les autres selon leurs couleurs de peau et non pas sur ce qu’ils sont réellement, c’est du racisme. Du moment où on met tous les autres différents dans un même lot et qu’on oublie que chacun est particulier et est unique, c’est du racisme. Le quotidien des noirs tunisiens n’est pas le même que celui des blancs, encore faut-il le vivre pour le savoir. De plus, même ceux qui s’approchent des noirs sont aussi victimes de plusieurs agressions verbales,expliquait Mlle Mariem Ben Yahia, militante de la société civile.

Mariem-Ben-Yahia-racisme-tunisieJ’ai pris la parole deux fois. La première consistait à affirmer l’existence du racisme en Tunisie et à condamner toutes formes de distinction, entre hommes et femmes, noirs et blancs, entre les différentes classes sociales et zones géographiques, entre les différentes religions, etc. J’ai aussi raconté quelques expériences que j’avais vécues et qui mettent en lumière justement les pensées racistes qui sont encore enracinées chez les tunisiens même après l’abolition de l’esclavage et même après la révolution tunisienne.

Ma deuxième intervention était un appel à la nécessité de la solidarité et de la tolérance. J’ai décrit la tension que j’avais ressenti dans la salle, ce que je trouvais à la limite  normal parce qu’en semant la haine et la colère on ne pourrait pas espérer récolter de l’amour et de la tolérance. Mais, j’ai expliqué que ceci aggravera encore la situation présente et ne nous aidera point à avancer pour créer une Tunisie unie pour tous les tunisiens quelques soient leurs différences. J’ai repris une citation de Fred Hampton disant qu’on n’arrivera jamais à éteindre le feu avec du feu. Mais c’est seulement grâce à l’eau qu’on y parvient. De même, il ne faut pas combattre le racisme avec du racisme. Seulement la solidarité entre les différents composants de la société tunisienne peut mettre fin à cette situation malsaine.

Les personnes présentes se sont mis d’accord sur l’initiative d’aller à Djerba en mars 2015 afin de protester contre un acte très raciste, à El Gosba – Sidi Makhlouf- Medenine, consistant à séparer les noirs et les blancs tunisiens en réservant un bus particulier pour les premiers et un autre pour les deuxièmes suite à la colère des habitants contre un mariage entre un homme noir et une femme blanche.

C’est vraiment honteux que certaines pratiques existent encore aujourd’hui. La vraie révolution en Tunisie aura peut-être lieu quand un neurone désespéré décidera de se suicider poussant les autres neurones à se mettre en question, à chercher la vérité et à repenser leurs manières de voir les choses. Le vrai esclavage est surement celui exercé par l’ignorance sur certains esprits.

Affaire à suivre…