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Projeter des courts-métrages pour les détenus dans les prisons, c’est ce que propose l’Association Culturelle Tunisienne pour l’Insertion et la Formation (ACTIF), dans le cadre de son projet « Joussour » (ponts). Retour sur une initiative artistique et humaine qui voyage de prison en prison pour adoucir les peines.

Il en parle avec beaucoup d’émotions. Achraf Laamar, réalisateur tunisien, a commencé en 2003 à projeter des films dans des lieux désertés par la culture. Il a commencé par des centres de protection de l’enfance. Puis, avec Elyes Baccar, dans le cadre du Festival International du film des Droits de l’Homme, il s’introduit dans les prisons. Cette année, il a lancé “Joussour” avec l’association ACTIF. L’objectif ? Déployer un pont entre l’univers carcéral et l’univers culturel. Deux mondes qui, à priori, ne se croisent jamais.

La prison est un lieu d’immobilité. Or le cinéma donne la possibilité de s’évader et d’oublier, pendant un moment, l’enfermement. J’ai voulu leur offrir cet instant, raconte l’initiateur du projet.

Ainsi, Achraf s’est-il rendu, du 1er au 22 septembre, dans 17 prisons*, d’hommes et de femmes, sillonnant le pays du nord au sud. Un projet qui a mis du temps à se mettre en place, tant les démarches administratives sont longues.

« L’administration pénitentiaire a fait une enquête très poussée, avant de nous donner l’autorisation », explique Achraf Laamar, tout en assurant qu’elle est « ouverte à l’intervention de la société civile pour animer des ateliers au sein des prisons ».

« Le cinéma, c’est magique ! »

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Crédit photo : la page facebook de ACTIF.

La première projection s’est déroulée dans une prison du Kef avec 50 détenus. « J’ai très vite compris qu’aux prochaines séances, il faudra limiter les groupes », dit Achraf Laamar. En effet, l’attention s’est vite relâchée et le débat n’a pas été facile à mener. « J’ai dû mal m’y prendre », reconnait le réalisateur. « Pour les détenus, chaque personne venant de l’extérieur est susceptible de les aider en les informant sur la prochaine amnistie générale », poursuit t-il. Autre problème, celui des détenus sous sédatifs. « S’ils ne prennent pas leurs médicaments à temps, ils deviennent très agités, nous en avons vu plusieurs au Kef », explique Achraf.

A la fin de ce premier atelier, Achraf Laamar savait qu’il allait devoir améliorer beaucoup de choses. « J’ai choisi des groupes plus restreints, et avant chaque projection, je prenais le temps de leur expliquer ma démarche. Je m’asseyais à côté d’eux, de façon à ce que nous formions un même corps », confie-t-il. Aussi, les expériences suivantes ont-elles été plus faciles à gérer.

La première heure est consacrée à la projection de courts métrages, et la seconde au débat. Les courts-métrages sélectionnés parlent de liberté et d’espoir, mettant en scène des personnages ordinaires.

Nous avons également choisi des films qui font rire, c’est important l’humour, note Achraf.

Il ne fallait surtout pas que les films renvoient pas les personnes détenues à leur situation d’enfermement. Et de préciser : « Nous avons projeté uniquement des films tunisiens ». Ainsi, les prisonniers ont pu voir « Pourquoi moi ? », d’Amine Chiboub, « Les souliers de l’Aid », d’Anis Lassoued, « Ô ! Capitaine des mers », de Hichem Ben Ammar, « Ordre et désordre », d’Achraf Laamar, « Linge sale » de Malik Amara et « Ana Tounsia », d’Elyes Baccar. Après chaque projection, un débat s’engage.

C’est pour moi le moment le plus important, car je sens qu’après avoir visionné les courts-métrages, il sont impatients de s’exprimer, et tout devient un prétexte pour parler de leurs vies, raconte Achraf.

Il y avait des moments difficiles, lorsque « tout le monde parle en même temps et qu’on ne prenait pas la peine d’écouter l’autre, l’ambiance devenait même, parfois, tendu », se souvient-il. Et pour cause, les prises de parole sont rares. Alors, quand l’occasion s’offre à eux, « ils se lâchent ».

S’il cherche à faire passer des messages lors de ces débats, Achraf Laamar ne se veut pas pour autant donneur de leçon. « Ces personnes sont rejetées par la société, alors si je peux rehausser leur estime de soi et leur dire qu’ils ont encore un rôle à jouer en tant que citoyens, je n’hésite pas à le faire ». Sans jamais juger ?

C’est dur, lorsqu’on a en face de soi un homme qui a tué sa femme et ses enfants, mais ce n’est pas mon rôle de les juger. Mon rôle est de chercher l’humanité qu’il y a en eux.

Il se souvient de cette jeune femme, dans la prison de Sfax, les yeux clairs et le regard tranchant, « elle n’a pas dit un mot, et pourtant je sentais qu’elle bouillonnait intérieurement ». Et cet homme, au visage balafré, dont la vue de la mer à l’écran l’a rempli de joie. « Le cinéma, c’est magique », aime à répéter Achraf Laamar. « Ce sont des moments d’oubli, à la fois individuel et collectif, qui permettent à chacun de se retrouver, de réfléchir, de s’ouvrir à d’autres réalités ». Une expérience éducative et humaine qu’Achraf n’est pas prêt d’oublier.

Un désert culturel

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Crédit photo : la page facebook de ACTIF.

A la fin de chaque atelier, les détenus étaient invités à écrire quelques mots sur cette expérience. En relisant ces documents, il réalise que le mot « liberté » revenait souvent, à quelques exceptions près. « Un détenu avait écrit que la Tunisie méritait l’état de violence dans lequel elle se trouvait ». Chez d’autres, « certaines scènes ont ravivé des blessures personnelles, qu’ils auraient préféré oublier à jamais ». Mais au-delà des mots, les regards en disent plus long. « C’est comme s’ils avaient voyagé ! », se réjouit Achraf. Pour lui, il n’y a pas de doutes, « si la culture était plus présente dans notre société, il y aurait moins de violence, car la culture libère et permet de se reconstruire ».

Mais, il y a de quoi s’inquiéter. Lors de sa tournée, l’association ACTIF a également organisé des projections dans les maisons de culture. « Nous étions rarement plus de quatre ou cinq dans la salle », se désole Achraf. Mais l’équipe de « Joussour » n’a pas dit son dernier mot. Grâce aux ateliers et aux documents recueillis, l’association est en train de préparer un rapport pour les ministères de la Justice et de la Culture sur la situation des prisonniers avec des propositions concrètes. Ce que regrette déjà Achraf, c’est qu’il n’y ait pas de suivi pédagogique de ce projet par les animateurs culturels qui travaillent dans les prisons.

Il ne suffit pas de leur allumer la télévision, il y a un accompagnement nécessaire pour que le film visionné ait un impact sur eux.

Note

* Bizerte, Le Kef, Medjez El-Bab, Tunis, Ben Arous, Sousse, Monastir, Mahdia, Kairouan, Sidi El Hani, Gafsa, Kelibi, Kasserine, Sfax, Sidi Bouzid (2) et Gabes.