dictature-tunisie

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre. Les animaux malades de la peste, Fables de La Fontaine, Livre VII.

Il y a quelque part « un mal qui répand la terreur, mal que le ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes des seigneurs, le trafic de rue, puisqu’il faut l’appeler par son nom, fait des autorités un Aquéron ». En ce monde où tout peut se dire en clair, où l’art de la fable est devenu superflu, comment expliquer qu’on n’ait pu coller à la malédiction une étiquette à sa dimension?

Tandis que certains s’ingénient à imaginer remède aux retombées de l’abominable chose sur l’esthétique des villes et l’hygiène publique (coordonner avec ou sans les municipalités l’enlèvement des cartons et autres détritus abandonnés tous les soirs sur la voie…), quelques mois avant le mouvement dit révolutionnaire qui entraîna l’éviction de Ben Ali, l’Economiste Maghrébin, dans un éditorial signé Hédi Mechri, imputa le chômage, entre autres, au commerce informel. Une policière municipale appliqua la recette sur un fauteur de Sidi Bouzid.

Depuis cinq ans, les gouvernements successifs jurèrent de combattre la malédiction, tant le chômage lui-même que son corollaire, le « petit » trafic de rue. Chacun s’accroche aux 700 000 chômeurs. D’aucuns, audacieux, vont jusqu’au million. On se fatigue à imaginer une stratégie, un calendrier pour leur résorption. A part les 300 000 emplois promis par Ben Ali agonisant et repris par d’autres, naïfs, les possibilités semblent dérisoires eu égard à l’ampleur du chantier. On se cache donc derrière un chiffre pour ne pas affronter la réalité, à l’instar du Président de la République en exercice suite aux contestations de Janvier 2016. Dans la foulée, tout le monde se rappela du « sésame »: emploi et se mit à le répéter comme une incantation. Cinq ans après la « Révolution de la Dignité », on a l’indécence de s’embusquer derrière d’illusoires statistiques, par incompétence ou lâcheté. D’où proviennent –elles? Qu’est-ce qu’un chômeur ? La journalière agricole ou l’ouvrière en usine qui endure, aller et retour, 2 ou 3 bus de la S.N.T., sont-elles de dignes travailleuses? Sont-elles moins ou mieux loties que les mendiants de Tunis ?

Sous d’autres cieux, en France, pays de référence en matière de comptabilisation et d’indemnisation des sans-emplois, les chiffres officiels sont fortement controversés, les écarts se comptant par millions. Ici, on a l’indécence d’avancer des chiffres alors que, les questions préalables, elles, demeurent en suspens.

Autre interrogation: les “trafiquants” des trottoirs de Tunis sont-ils 500 relogeables, 10.000 ou 100.000? A travers le Pays, se comptent-ils par centaines de milliers ou par millions? Concernant le centre-ville de la capitale, on n’a pas eu honte, tant en haut lieu que sur des plateaux télé, de débattre de l’affectation d’une bâtisse aux commerçants de rue, alors que, visiblement, 100 « Moncef Bey » ne suffiraient pas. En périphérie (Bouchoucha, Denden, Bardo, Manouba, Ariana, Zahrouni, Hammam-lif…), le constat est identique. Sont-ils des travailleurs honnêtes, opérant au sein d’un secteur informel à assainir, absorbables par le circuit légal?

Confronter l’Etat à ces interrogations c’est mettre à vif ses amères contradictions. S’il assainit sans créer d’emplois, c’est le soulèvement; s’il laisse faire, c’est l’aveu de la perte d’une partie de ses prérogatives, la consécration de l’utopie marxiste, en point de mire: la dissolution de l’Etat, mais à contre-sens de celle-ci. Au lieu d’une société sans classes où “l’homme communiste”, enfin créé, “travaille pour la communauté selon ses capacités et en reçoit une rémunération selon ses besoins”, on se retrouve avec une société revenue à l’âge de pierre régie par la loi de la jungle, une dictature de tous sur chacun. La situation n’est pas inédite, résultant de décades de mal gouvernance et de règne de la corruption d’Etat. La révolte larvée, longtemps occultée par la dictature, contre laquelle les évènements de décembre 2010-janvier 2011 ne furent qu’un mouvement de rejet, certes spontané, mais disparate, ne pouvant produire qu’un avorton. L’explosion couve. Si elle reprend le pire ne sera pas qu’elle soit prise en mains par tel ou tel parti mais qu’elle devienne incontrôlable, les timides « escarmouches  » de ces derniers jours ou, même, les saccages de janvier 2011 n’en étant qu’une pâle préfiguration.

La position des autorités actuelles est comparable à celle de Gorbatchev, dernier dirigeant de l’U.R.S.S. Sincèrement désireux d’arracher son pays à la dictature d’un appareil d’Etat dépassé en inaugurant une restructuration et une transparence, il lui manqua une chose: connaître exactement l’état des lieux. Il n’avait pas lu “Le Pavillon des Cancéreux” ou, s’il l’avait lu, il en aurait certainement souri. Des socialistes sincères n’avaient-ils pas qualifié le texte de Soljenitsyne de “dénigrement systématique” ! Ce roman se termine par une visite d’un zoo. L’auteur y découvre au-dessus d’une cage un écriteau: “Attention animal méchant”. Il fallait descendre au règne animal pour retrouver la notion de bon et de méchant. Ce sont des termes qui font référence à la morale et celle-ci est bannie par le marxisme. En clair, 70 ans de communisme ont déshumanisé la société. Le même sort est à craindre pour la Tunisie, sortie de deux implacables dictatures infantilisantes.

Le chômage n’est pas une spécificité tunisienne; le commerce de rue et la « débrouillardise », non plus. Le mal latent, qui n’en finit pas de se révéler au grand jour depuis la dissipation de la peur avec la fin de la chape de plomb, n’est ni dans les chiffres du chômage, ni dans les étals anarchiques, ni encore dans l’effritement du pouvoir d’achat, ni dans aucun des sacro-saints indicateurs économiques si chers aux experts. C’est dans les esprits qu’il s’est incrusté, rendant son diagnostic, par conséquent, sa prophylaxie, hautement aléatoires. Pointer du doigt la médiocrité des « politiques », équivaut à se voiler la face, ceux-ci n’étant que le fidèle reflet d’une population très majoritairement déficitaire en « estime de soi », pour ne pas dévier du registre humain. Comment en arrive-t-on là? Tenter une approche, passe par une rétrospection.

Dès l’aube de l’Indépendance, le choix du modèle de développement socio-économique n’a jamais été fixé hors des instances du parti au pouvoir, elles-mêmes inféodées à un homme, Bourguiba, leader incorruptible dans sa lutte pour l’indépendance, mais intransigeant et violent dans la défense de son leadership absolu, sans partage. Il ne pouvait être entouré et servi que par des courtisans. Toute idée doit provenir de lui. Brillant polémiste et débatteur en politique, il n’avait qu’une vague idée des stratégies économiques. L’indépendance acquise, le développement allait de soi.

Quand le secrétaire général de l’U.G.T.T., Ahmed Ben Salah, prononça, à l’issue du Congrès de l’organisation, son: « Nous venons de lancer un socialisme tunisien », Bourguiba le stoppa net: « Qui est ce microbe qui ose parler d’un socialisme tunisien ? » Ben Salah montra patte blanche, intégra le Parti, en devint membre du Bureau Politique. Il avait en poche un programme de développement économique basé sur le volontariat, la coopération, programme inspiré, entre autres, d’une plaquette qui circulait sous le titre: “Déplacement des Richesses”. L’idée plut à Bourguiba et fut adoptée par le Néo-Destour, qui devint “Parti Socialiste Destourien”. Le programme cessa dès lors d’être une approche pragmatique visant à dépasser les contraintes économiques et financières imposées par les Conventions conclues avec la France et se mua en idéologie de parti. Bourguiba pesa de toutes ses forces pour son application. Recevant devant caméra un homme d’affaires de Sousse, il le menaça en ces termes: “Tu as vendu ton affaire en espérant fuir la coopérative; tu en as repris une à Tunis; Eh bien je t’annonce que la coopérative va te rattraper”. Ben Salah était couvert d’éloges et dirigeait jusqu’à 5 Ministères simultanément. Il ne savait pas que lorsque l’homme, et à fortiori un parti, prend en charge une idéologie, voire une religion ou l’apologie d’un leader, il finit toujours par l’exacerber jusqu’à la discréditer. Pour conforter Bourguiba et montrer la justesse de ses options, des cellules du Parti, au Kef, à Nabeul et ailleurs se mettent à simuler ici la création d’un point d’eau en faisant remplir un puit asséché, là, l’implantation d’une unité d’élevage en se faisant prêter du cheptel par des éleveurs de la région, etc.

Tout comme de tous les coins du pays et de concert avec les organisations nationales inféodées au parti, on cria au génie quand Bourguiba, visitant une plantation fruitière conseilla de préserver les grosses pêches en arbres des insectes en les plaçant sous sachets. Personne n’eut le courage de reconnaître que la Direction Générale de l’Agriculture distribuait gratuitement ces sacs protecteurs avant l’arrivée de Bourguiba. Comment avancer quand toute initiative doit provenir d’un parti ou d’un homme? Nous sommes sur le tableau de la décadence des Etats d’Ibn Khouldoun: le seigneur préfère la proximité des médiocres et des courtisans parce qu’ils lui donnent l’illusion de l’éternité du règne. On ne parle pas de ces choses mais on évoque toujours l’échec de l’expérience. Dans son rapport, un éminent expert de l’Administration Américaine donnait une appréciation autre: “cette expérience est vouée à l’échec; cause: manque de cadres”. Afin de ne pas perdre la face et le soutien du F.M.I., on jeta Ben Salah en prison. On lui chercha la petite bête. En dépit de ses 5 Ministères, on ne lui trouva aucun enrichissement personnel.

On ne peut comprendre les aléas de l’économie tunisienne depuis l’indépendance sans scruter en profondeur la personnalité de ceux qui ont dirigé de mains de fer le Pays; si celle de Ben Ali est connue: parader dans les palais, dominer et s’enrichir sous le double parapluie de la C.I.A. et des satisfécits quotidiens du F.M.I. et consorts, celle de Bourguiba est presque méconnue.

Maître Roger Taieb, mon ancien patron me fit une confidence :

Un jour des années vingt ce Monsieur (Bourguiba) débarqua au cabinet de Maître X pour passer son stage d’avocat, comme je le faisais moi-même. Je garde de lui le souvenir d’un homme brillant, sachant où aller et surtout pressé d’y arriver et indifférent à l’argent, même si, au bout de quelques semaines il perdit la face à cause de lui. Alors qu’il était seul au cabinet, il reçut un gros client du patron qui lui remit 300 francs (de quoi acheter une maison à l’époque). Il les garda avant d’être l’objet des remontrances du patron. Pour Bourguiba l’argent ne signifiait rien.

A ce témoignage, qui pourrait paraître rocambolesque ou insignifiant, force est d’ajouter que l’homme fut profondément sincère avec lui-même, sincérité qui se confirma tout au long de son parcours. A commencer par le congrès fondateur du Néo-Destour. Mis aux voix pour l’élection du Bureau Politique et devancé par Tahar Sfar, il obligea l’Assemblée à lui confier la direction de l’instance sous les conseils de “sagesse” adressés à ce dernier par ses pairs. Pressé, Bourguiba, mais forceur et brillant. A lire la lettre prémonitoire adressée en 1938 à son avocat français du lieu de son exil à Borg le bœuf, à entendre le message adressé aux tunisiens depuis l’Italie après sa libération par les forces de l’Axe; qui ne peut reconnaître en lui le haut stratège ou le visionnaire? Brillant parmi les autres leaders de son parti, Bourguiba était le seul à déceler lors d’une cérémonie la présence dans un coin près de la porte d’entrée d’un certain Taha Hussein, Ministre égyptien de la culture, invité d’honneur, à l’approcher et le conduire bras-dessus par-dessous à la tribune. Qui pouvait débarquer au Palmarium et remettre à sa place Kadhafi? Qui pouvait parler de Ramadan comme lui, promulguer le Code du Statut Personnel? Mais, l’homme restera homme tant il lui est difficile d’appréhender ses limites.

Bourguiba se démena à gauche, à droite pour trouver finances, changeant ministère sur ministère mais sans jamais se tourner vers les hautes compétences qui n’ont rien à envier au Pouvoir, mais lui font de l’ombre. Toujours pressé, il consomma sa disgrâce économique en signant sur l’en-tête de l’hôtel un accord mort-né avec Kadhafi puis en se présentant dans la semaine à l’Europe en vendeur de pétrole. C’est pourquoi Le Combattant Suprême se jeta dans les bras de Ben Ali comme quelques années auparavant dans ceux du F.M.I. et de la Banque Mondiale après son échec à instaurer de force le socialisme.

Suivirent les troubles sociaux successifs, de triste mémoire où, le chef suprême des forces armées ordonna de tirer au canon sur les émeutiers.

« On m’a trompé » dit-il, encore une fois, suite aux « émeutes du pain ». Qu’à cela ne tienne, le bon père du peuple est là pour ordonner l’annulation de la hausse des prix. Et la foule d’applaudir. On fera avaler la pilule en allégeant la baguette et le gros pain. Le bon peuple se satisfera de l’illusion de son pain d’1kg.

Voilà comment l’Etat retors inculque aux gens la servilité, le mensonge, le vol, l’indiscipline et la lâcheté. La transition est toute-faite; son artisan peut régner. S’isolant des plus méritants de ses pairs et « enfants », un brillant homme se fit trahir et humilier par le plus médiocre de ses laquais.

L’homme du 7 Novembre, fit de l’excellence sa devise. Son règne fut une sinécure, comparé à celui, tumultueux, de l’illustre prédécesseur qui lui balisa le terrain. Subsistait une lacune: la peur n’était pas suffisamment à niveau. En perfectionniste, Il sut favoriser, domestiquant la rumeur en usant comme d’un levier, l’avènement d’un « Pouvoir en spirale » (terme tiré du savoureux roman, « Encore », du turc, Gunday), chacun surveillant l’autre et se sentant surveillé. Outre l’armée, les appareils sécuritaires en cascades, l’administration, la peur et la méfiance s’incrustèrent au sein–même des familles.

Dès lors, la partie fut gagnée. Non pas au service d’un totalitarisme protégé par l’Etat policier, mais au bénéfice de la mafia familiale aux ramifications tentaculaires, jouissant de la complicité, consentie ou forcée, d’une large partie de la population. Connaître un tel qui connaitrait tel autre connaissant un proche de la famille, faisait office de carte de visite. Pouvait-on posséder un café prestigieux, une pâtisserie en vue, une industrie florissante, une agence publicitaire renommée, une banque, une entreprise de presse ou un studio de production télévisuelle sans la complicité de la famille ou sans s’en attirer la jalousie et la convoitise? Pouvait-on diriger l’unique centrale syndicale sans bénéficier des largesses du centre de la spirale? Pouvait-on diriger un parti politique légal sans empocher de subsides? Evoquer aujourd’hui les « hommes d’affaires corrompus », prête à sourire.

Parallèlement, la machine à sous fonctionnait à coups de grands travaux générateurs de corruption (popularisés en « Zine-pont »), de bradages et de rachats d’entreprises, de confiscations et de vol pur, sous les satisfécits des plus hautes instances internationales éblouies par la bonne gouvernance d’un modèle tunisien, cité en exemple.

Nul besoin d’être homme d’affaires ou quelqu’un d’influent pour s’attirer les faveurs des parrains ou de leur armée de sbires, toucher du doigt leurs prodigieuses prouesses. A titre personnel, quoiqu’inintéressant, ni riche ni ambitieux, maintes fois le privilège me fut donné. Une petite annonce concernant un congélateur me mena un jour à Hammam-lif. De fil en aiguille, la discussion avec le vendeur, raffiné et courtois, vira comme par magie vers l’histoire et l’archéologie. Alléché, apparemment, par mon « bagou », le type ouvra une porte et m’offrit le spectacle d’une caverne d’Ali Baba: antiquités en bois rares, émaux et métaux précieux du Bénin, Mali, Niger, tous les anciens royaumes d’Afrique réunis, entassés sur 4O0m2 environ. Il me proposa de contribuer à l’écoulement, moyennant confortable commission. « On ne risque pas la rupture de stock. C’est parrainé par la famille. Voulez-vous un char d’assaut? C’est possible » s’enthousiasma-t-il, sur le point de prendre congé.

L’excellence de l’artisan du Changement, trouva sa consécration la plus magistrale sur un tout autre registre: les droits de l’homme. Vivant dans plusieurs palais, protégé par une pléthore de policiers et autres effectifs qui tuaient dans l’œuf les velléités de murmures, il dora son système des Codes les plus avant-gardistes après avoir hypnotisé de sincères démocrates par la magie d’une déclaration lue à la radio nationale. Ratifiant toutes les conventions internationales en la matière et leurs protocoles additionnels facultatifs, il organisa toutes sortes de journées internationales imaginables: liberté de la presse, droits de l’homme, de l’enfant, de la femme, des handicapés…, s’attirant les éloges de la plupart des dirigeants des grandes nations occidentales; récoltant moult titres honorifiques et félicitations académiques européennes. Le tout couronné, par deux initiatives phares: le Fonds mondial de la Solidarité et le Sommet mondial de la Société de l’Information. En bon régent musulman, il surclassa ses prédécesseurs (toutes époques confondues) en s’érigeant en plus grand bâtisseur de mosquées depuis la conquête arabe du VIII siècle après J.C.. Entretemps, l’artisan du Changement paracheva le lègue de l’illustre prédécesseur, érigeant en modèles l’ignorance, l’avidité et le pillage des biens publics (le si familier Rizk El Bilik ). Prouesse sans équivalant à l’échelle planétaire, digne de figurer au programme des plus prestigieux instituts de sciences politiques.

Avant de fuir, l’homme du 7 Novembre, se rappela de la bonne vieille recette bourguibienne, « on m’a trompé » avant d’endosser le costume, trop large, de De Gaulle, « je vous ai compris »; trop « loque » pour oser le « chercher la femme », à sa portée, qui lui aurait permis de mettre à profit un sursis en tirant sur la foule au canon, au diapason du père de la Nation qu’il déboulonna.

Le tunisien est conciliant par nature, fruit de la géographie et de la topographie. Au gré d’une histoire multimillénaire qui vit défiler une multitude de peuples et se superposer des cultures d’horizons diverses, le caractère se forgea. Ce qui, plus d’une fois, barra la route aux radicalités de tous bords, les privant de prendre racine durablement sur cette terre. La qualité a son pendant : une fâcheuse propension à l’oubli.

La nuit du 14 janvier 2O11, nombreux crurent au « grand soir » avec la fuite du tyran. Ils s’endormirent, ivres de leur « Révolution de la Dignité. » Le lendemain, ils se réveillèrent avec la gueule de bois, face à un cocasse triumvirat, sans même le symbole d’une tête tranchée. Cinq années plus tard, ils n’en finissent pas de se réveiller, exceptés les « révolutionnaires » et la cohorte de politicards, vieux chevaux de retour ou néophytes, montée au créneau. Aucun n’eut la lucidité d’envisager la désaffectation de la vieille bâtisse de l’Avenue et du palais (associés dans l’imaginaire collectif à deux époques qu’on prétend révolues). Aucun ne proposa le transfert du siège des trois pouvoirs politiques vers des villes de l’ouest du Pays (mesure de salut public, à la hauteur de frustrations remontant loin dans l’histoire). Aucun n’eut le bon sens de prendre au mot les manifestants d’avant le 14 janvier (« pain et eau plutôt que Ben Ali »), en ne promettant rien de plus qu’un partage plus équitable de l’appauvrissement général, faute de richesses créées. C’est par l’exemple et le symbole qu’on gouverne; non les gesticulations et les promesses mensongères.

Hélas pour la Tunisie, les Churchill, n’ayant « rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur…  », ne courent pas les rues.

Soixante ans de servitude enracinèrent le réflexe. Biberonnée à la soumission, la foule orpheline chercha désespérément libérateur à glorifier, dépositaire d’une liberté acquise sans parrainage ni encadrement. Lâché en pleine nature, un bagnard à perpète rejoindra sa cellule, ne sachant où dormir. De Rchid Ammar à Caïd Essebsi père (en attendant, sait-on jamais, le fils) en passant par Marzouki porté sur les épaules (à l’instar de Bourguiba en juin 1955), le grand manitou (célébré comme le Prophète), un certain Rajhi (parachuté Ministre de l’Intérieur) et tant d’autres, grenouilles vaches d’un jour. Chacun eut sa chance. Seul un bouffon eut la folie de devancer la fougue supportrice le 23 janvier 2O11à Tunis-Carthage. « Pas de vivats, s’il vous plait, sauf pour la Tunisie » En la matière, médiocrité n’est pas handicap, riche d’insoupçonnés ressorts. Un 7 novembre, au lendemain d’une marche historique qui s’ébranla de Tunis vers Carthage, « par l’âme, par le sang, Bourguiba, nous te défendrons  », un Homme d’Etat l’apprit à ses dépens.

En bonne fille, la lâcheté s’invita, féérique la parade, le menu varié. Les révolutionnaires se dévêtirent. Les rcdistes s’investirent équitablement. Les bourguibistes ressuscitèrent. Chapeau bas, Mesdames et Messieurs les benalistes de la dernière heure.

Mensonge doux mensonge, honneur au plus beau, flatteur pour la plupart, rédempteur pour beaucoup, rentable pour certains. Eclair aveuglant, il irradia large, se propageant, incontrôlable, contaminant le voisinage. Colporté par tous, il prit une fière allure. Tant et tant répété, qu’il ne s’en trouva que des fous pour oser démentir. On lui trouva un nom. Manqua l’adjectif. Dignité, pardi. Jasmin, s’émerveillèrent, d’au-delà des mers, les amoureux des fleurs. On trancha pour le premier, sans négliger le second. Une saison fut choisie pour qualifier le tout.

Jadis privilège, il se mua en droit. Chacun y mettant du sien, le vol se démocratisa. Tant et si bien, qu’une chaîne se forma. Entre temps, la roue s’inversa. L’Etat voleur de grand-papa, qui amputa la baguette et le gros pain, en récolta les frais.

Révolu, le temps béni du parrain qui chapotait le tout. La Mafia a ses mérites, ses spécialités. Les bandes organisées obéissent à des codes moraux. Un voleur à la sauvette ne braque pas une banque. Un escroc ne se rabaisse pas à l’effraction. Que faire face à une majorité de voleurs indisciplinés?

Gabegie, incivilité et tant de synonymes, pour désigner la chose, allons-y pour indiscipline puisqu’un choix s’impose. Partout elle s’affiche; nul besoin d’approfondir.

De dévots, « des craints Dieu » s’y sont rabaissés, récoltant leur part. Plus terre à terre, elle prit du galon, organisée, syndicale, réputée, redoutable, sous son vocable en « isme. » L’Avidité, n’est pas celle du boucher qui « aide » la balance, ni, futile, du marchand à la sauvette qui occupe sa journée à amaigrir les bottes de persil pour en tirer profit.

Magique, invisible, généreux, le bon vieux Rizk EL Bilik ; non la resquille, ni, l’immature dégradation de l’éclairage public. La dilapidation se terre dans les ministères, les administrations, les hémicycles, les entreprises publiques, revendiquée, assumée, sans état d’âme.

Sans remonter bien loin, le suprême combattant sur son cheval de Troie qui de force imposa la coopérative fit du bien de tous, n’appartenant à personne, l’objet de convoitise; on y puise à vau-l’eau sans le moindre remord. Plus proche de nous encore, la richesse publique s’afficha, s’offrant en idéal, dans les palais des mille et une nuits, les yachts, les limousines, l’avion présidentiel. Quoi de plus « normal » qu’en l’an cinq après R.D. tel chauffeur, honnête et pieux homme, au département de la manne publique, emprunte, s’en vante le plus gros des bolides, celui du Ministre en personne, pour deux bidons d’huile, aller-retour Sfax.

Majestueuse, assurée, l’ignorance au carnaval s’invita. Ostentatoire, elle s’étala. Non l’illettrisme de quelque exclu des bancs de l’école. Mais, celle, loquace, résonnante, de professeurs, d’avocats, de juges, de chefs d’état, de ministres, d’experts en sciences variées, de hautes compétences et d’heureux élus qui en fleurirent l’hémicycle. Faut-il se résoudre à scruter les murmures de quelque analphabète vieille ou d’inculte désœuvré, pour récolter parole sage et structuré discours?

« …On n’osa pas trop s’étaler sur la paresse, l’incrédulité, la violence ….et autres sottes sous-espèces… ». A l’image du « méchant » découvert dans un zoo, après soixante-dix ans de communisme, le tunisien, la parole libérée à profusion, sorti de deux dictatures, embourbé depuis sous la loi de tous sur chacun, a plus que jamais besoin du secours de la fable, pour réapprendre le poids des mots et le sens des choses, se réconcilier avec son humanité. C’est vers le règne animal qu’il faudra se tourner pour espérer appréhender l’état des lieux qui manqua à Gorbatchev.

Comment apprendre à tirer sa révérence, sans le souvenir de la mort du loup? Comment toucher du doigt ce qu’est la discipline, sans le spectacle d’une fourmilière ou d’un essaim? Comment s’extraire de la servitude, sans la contemplation d’un vol d’albatros? Comment ne pas se laisser guider par la lâcheté et la trahison, sans se nourrir de la loyauté du chien qui parcouru cinquante kilomètres pour mourir sur la tombe de son maître? La dignité galvaudée à vomir, c’est celle du vieux Farhat (prénom d’homme) qui, la faim poussant, profita de l’absence de regards pour se positionner sur ses pattes arrières, tentant de se servir à la table garnie. Surpris, il s’éclipsa à tout jamais. Personne ne retrouva sa trace. Jadis, Farhat, le chat, trôna sur la case familiale.