mouton

En ce maudit mois des débuts et des fins, des choix, des clés et des portes, de l’an V après R.D.,  en Ifriqya, contrée d’un Jugurtha qui réussit à lui tout seul à amalgamer autour de son auguste personne une poussière d’individus, jaillit l’étincelle. Timide feu de bois dans ce foutu bled des Frachichs et Majers, va-nu-pieds, irréductibles trouble-fête, la flamme se propagea, incontrôlable, contaminant le vassal arriéré pays. Hmamas, Zlass, Mrazigs, Oueld Ayar en furent saisis; la paisible Kroumirie, aussi. De proche en proche, le feu gagna les enclaves en royaume limitrophe, tourné vers l’azur, cernant l’antre du roi de la jungle.

Sentant menace venir, le vieux lion tint conseil. Il n’emboita guère le pas au fabuleux souverain du Sieur de La Fontaine, en commençant par avouer ses torts (pardonnables, chacun le sait, s’agissant d’un puissant.) Il fit beaucoup plus fort, n’en souffla pas mot, le pensa tout bas, invoqua la clémence de la sublimissime déesse. Réflexion faite, réquisitoire il prononça. Les pyromanes, il les connait. Une liste nominative à disposition, il se retint, se suffit d’allusions, ne dénonça personne, s’en remit aux jugements de cour. Sitôt dit, il s’endormit. C’est beau.

Du royaume franc, dopé par le pèlerinage au temple alpestre, à son tour, le tigre choisit de parler. Les pyromanes, lui aussi, les connait. N’en disant guère davantage, plus précis que son maître il fut, désigna, sans les nommer, les coupables: des jaloux non encore touchés par la grâce du quinquennal élixir inauguré sur les lieux mêmes de l’étincelle. La recette, il l’a en poche. En catimini, le traitre en face, en aura la primeur, à la sortie du studio. Le pudique aurait pu annoncer au grand jour que, le parchemin est accessible à tous ou le serait bientôt. Un Grand Vizir n’a pas à s’encombrer de politesse. Pressé, il se montra inflexible, sûr de son coup, décidé à le mener, vaille que vaille, au bout. Pas de démission. Trois fois, il le répéta puis sombra en léthargie. Avant de s’évanouir, il eut quand même le temps de dire la bonne nouvelle: 23.000 moutons viendront grossir ses rangs; 50.000 serviront chez les pachydermes, parole de sage éléphante.

Dormant du sommeil du juste, le roi de la jungle vit en songe Ali Baba en personne. Beau joueur, le retraité régent, détenteur du précieux sésame, offrit sa science :

-Tu dors dans ma couche, chausse mes pantoufles…
-Je suis élu!
-Quatre fois, je le fus!
-Elections libres et transparentes
-A moi, on ne la fait pas. Oublie-tu mes troupes, mes hommes de main, le « flouss » de mes proches ? Des plus puissants des empereurs, honneurs à la pelle je reçus. Mon règne fut excellent. Miracles, je réalisais. Révise ton histoire.
-Pas de rancune entre nous
-Te voilà conciliant. Je ne regrette pas de t’avoir, jadis, confié les clefs de ma basse-cour. Consulte mes vizirs et ceux qui décorèrent mon règne. Ils ont de quoi calmer les plus trublions des sujets.

En sursaut, le vieux lion se réveilla. La prémonition se réalisa. Les pontes d’Ali Baba, un à un, défilèrent et distillèrent au tourmenté roi, chacun selon sa spécialité, les fragments perdus du miraculeux breuvage qui vingt-trois ans durant émerveilla. Il se démena tant et si bien qu’il sombra, sans crier gare, dans les bras de Morphée.

Au beau milieu de la nuit, le fauve se réveilla. Dans le noir, sans fard ni trompettes, il déambula en pyjama dans les désertes allées de la royale demeure; lorsqu’une une voix familière, d’outre-tombe résonna :

-Te voilà dans ces murs par moi voulus! Qui l’eût cru!
-Sir! C’est un rêve!
-C’est une apparition. C’est le fantôme du palais, ton maître. Je vois que l’âge te bonifie. Mon verbe, tu fais tien. Mes mimiques, tu adoptes. Mes adorateurs te supportent. L’éternité, en toi je savoure; même si, soit dit entre nous, n’est pas né celui qui prétendra m’égaler
-Mes ouailles de la vassale province s’impatientent et réclament leur part du gâteau. Des gauchos attisent la braise. Aqmi est en embuscade. Daech est aux portes. Des traitres amplifient le boucan.
-Calme-toi jeunot. Leurs rangs sont clairsemés. Cette poussière, je la connais, pour l’avoir de mes mains façonnée. Les affaires, ce n’est pas mon fort. Moi, c’est plutôt prestige et compagnie. A propos, ordonne la remise en place de la statue; mes adorateurs apprécieront. En échange, je t’envoie quelques anciens, calés en choses de ce bas-monde.
-Marché conclu, Maître
-Fais sonner le verbe, fiston. Raconte-leur des histoires. Berce-les. Ils en raffolent. Rien de tel pour le sommeil. A tantôt, je suis pressé.

Le visiteur évanoui, le vieux lion se sentit rajeunir. Il fit sa toilette, se para de ses plus beaux atours et convoqua la « magique lucarne. » Les retraités vizirs de l’âge d’or furent au rendez-vous, offrirent leur secours. Il écouta, paraît-il, ses hôtes; mais, on le vit surtout conter, spectaculaire et envoûtant, des histoires de puits d’eau, de berger, de moutons, de bâton, de chevaux, de bride. Une mélodie agrémenta la représentation. Plus tard on sut que la plus belle des enchères provint d’un fidèle de la déesse, fervent pratiquant: 600.000 fainéants en moins sur trois ans. 600.000-600.000=0. Le défilé des anciens clos, le régent fit sonner le clairon.

Tambour, on battit. Scribes, saltimbanques et conteurs se relayèrent, jour et nuit. Le mirifique vocable: emploi,  fit un tabac. Le loup, l’ours, le guépard et toutes les grosses pointures planchèrent sur le mot (non la chose); chacun de son calcul; chacun de sa formule. Grosses caisses résonnèrent. Conclaves on convoqua. Volailles de basse-cour firent de leur mieux. Les singes s’en donnèrent à cœur joie.

Un chacal, commandant en second la horde des organisés impressionna : « les nôtres détiennent des informations sûres selon lesquelles de l’oseille est distribuée aux brebis égarées de Thala, Haïdra et Kasserine. » Le puma guerrier sortit de sa réserve, dans l’arène se jeta: « par milliers, des fainéants deviendront des soldats. » Le flegmatique renard, mentor du troupeau des pudiques y alla de son sermon: « des bêtes exotiques et d’autres du terroir attisent la braise. Tous les fainéants n’aspirent qu’au repos aux frais de la régence. Causons. » Des plus puissants des empires, sept émissaires, impatients de se joindre à la meute de pompiers, se présentèrent au tigre, remis de sa fatigue. C’est alors, qu’enfin, la sublimissime déesse, exauça les vœux cumulés du vieux lion, sa cour, ses vizirs, le gros de ses sénateurs, ses disciples, ses adversaires, les pensants, les récitants, les causeurs …délégua ses missionnaires au chevet du souffrant, tâtant le pouls, prescrivant la mise sous perfusion.

Touché par la grâce, le fauve se sentit pousser des ailes, chevaucha dare-dare son « bouraq », se transposa en terre sainte, se recueillir. Jamais, de mémoire diplomatique, le « Haut Royaume » ne reçut avec autant d’égards un souverain étranger, depuis la visite du roi d’Egypte en 192O. C’est grisant.

Advint ce qui devait advenir: un miracle. Héritant de 700.000 paresseux moutons à son intronisation, il en décompta 650.000. 50.000 bêtes trouvèrent, en toute discrétion, affectation. De mauvaises langues privilégièrent la piste d’un tour de passe-passe, à distance, du prodigieux Ali Baba, dompteur de chiffres, en offrande au conciliant successeur.

Les croyants y virent un signe divin, redoublèrent de ferveur. Les sceptiques trouvèrent la foi. Trêve de palabres; place aux cantiques. Les sages se positionnèrent en cercle, chacun son chapelet, harmonisèrent leurs cordes: « emplois, emplois, emplois… » Les perroquets se dévouèrent à temps plein. Les voix portèrent loin, atteignirent les confins.

Le prodige s’ébruita. Pucerons, abeilles ouvrières, fourmis, chiens de gardes et autres trimardes bestioles de basses lignées se surprirent à rêvasser; aussitôt refroidies: « navrés, vous n’êtes pas dans les statistiques. » Brailleurs de la vassale province, espèces exotiques, paresseux de tous bords furent saisis de panique. Malheur à eux si les vœux pieux s’exaucent et qu’à la tâche tous soient contraints. 50.000 des leurs happés, bientôt leurs rangs seront vides. La déesse est clémente; Ali Baba pratique à distance; le revenant, fervent pratiquant, en embuscade.

Tétanisés à l’idée de disparaître, tous unirent leurs voix, implorèrent le pardon: « Méprise il y-a, votre Altesse. On est des bourriques blessées. Inaptes à la tâche, on n’aspire qu’au repos aux frais de la régence. On fantasme sur le traitement à vie, les Tickets-Restaurant, la pause-café, les bons d’essence échangés contre monnaie sonnante et trébuchante, les indemnités de transport, les frais de mission, le treizième mois et plus, le carnet d’adresses, les dessous-de-table, les menus services rendus et renvoyés, le téléphone illimité, l’internet gratos, la climatisation à fonds, les passe-droits, les invitations, les congés de maladie, les journées de deux heures, le repos syndical…On rêve de pistonner, se faire pistonner, monter en grade, accompagner nos petits, faire le marché, se rendre à la mosquée (le vendredi, c’est sacré), visiter la famille, s’aérer le dimanche, en charrettes de service. »

Moralité

 

Partis politiques de tous bords, Présidence de la République, élus, syndicalistes, gens de média, experts, fonctionnaires nous crèvent le tympan, à longueur de journée (particulièrement depuis les évènements de janvier 2016) par une orgie de chiffres, recettes, Professions de foi sur le thème de l’emploi. Les plus avertis savent que, le chômage de masse est irréversible. Aucun contre-exemple ne le contredit. Ignorance ? Entêtement ? Ou, procédé délibéré visant à éluder l’abcès : la concentration de richesses (d’origine douteuse, le plus souvent) entre les mains d’une minorité au détriment de la communauté ? Pourquoi s’obstiner à poursuivre des chimères, alors que davantage d’égalité (par le biais d’une redistribution plus équitable de l’existant) est à portée de main ? Les privilèges, relèvent-ils du sacré ?

L’aveuglement (volontaire ou non) n’est pas l’apanage de nos élites. Depuis 40 ans, tous les gouvernements français successifs affichèrent leur volonté de combattre le chômage. Aucun n’y réussit. Le fléau décupla dans l’intervalle, pour ne s’en tenir qu’aux chiffres officiels (sous lesquels se cache une réalité autrement alarmante).

Le microcosme politique, économique, médiatique, administratif, académique s’agite, se reproduit en parfaite autarcie. La criarde médiocrité ambiante pourrait bien s’expliquer par la consanguinité. La rupture avec les réalités est consommée. L’enthousiasme né de ce qu’on appelle pompeusement « Révolution de la dignité » (expression spontanée d’un ras le bol, récupérée par des opportunistes; occasion pour une famélique organisation syndicale, sale jusqu’au cou, de se refaire une virginité) s’est rétréci comme peau de chagrin.

Là non plus, La Tunisie ne fait pas exception. Partout, on assiste à un discrédit du politique et au rétrécissement de son champ. L’action syndicale (cramponnée à un corporatisme étroit, excluant les plus démunis) n’échappe pas au constat. Est-ce hasard si la quasi-totalité des pouvoirs déboulonnés ces dernières années, le furent à la faveur de soulèvements spontanés, non encadrés ? Tous furent objet de récupération ou de confiscation: efficaces pour démonter un pouvoir, incapables (jusqu’à présent) d’alternatives viables.

La communication fait désormais office d’exercice politique. Des professionnels distribuent des « éléments de langage » (vocables abstraits, cachant des réalités confuses) à répéter en boucle. C’est une fonction incontournable, un peu partout à travers le monde.

En Tunisie, pareille fonction semble superflue, tant les cordes sont harmonisées. Alliés et adversaires, experts, communicateurs s’approprient un langage identique. Des mots, répétés à l’infini par tous, se transforment en coquilles vides. Qui ne se réclame pas de la « révolution ? » Idem, pour « démocratie », « transparence », « légitimité », « centrisme »…. « Lutte contre le chômage » et « création d’emplois », si côtés ces derniers mois, en font partie. Si spécificité tunisienne il y-a, c’est bien l’attroupement spontané.

Le vieux lion de la fable qui, en réalité, est un pasteur étourdi sait à présent où se trouve son troupeau.